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dimanche, 31 juillet 2016

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E : Tu souris quand tu travailles. J'aime bien te voir sourire

P : Ah bon, je souriais, là ?

E : Oui, on aurait dit le sourire des bébés, adressé à personne

P : Oh. Bien. Mon père était équarrisseur, il rapportait ses tabliers de plastique à ma mère pour qu'elle les nettoie. Je me souviens de ces tenues, éclaboussées de sang noir. Dans ces flaques charbonneuses on devinait encore l'éclat vital du rouge ; le reste était d'une propreté irréelle, et sur l'étendage, le plastique était éblouissant. Oh, je me souviens : je pensais aux agneaux qu'il débitait, en série. A l'époque, je pensais qu'il les tuait. On m'a expliqué un jour que son métier était de découper les animaux tués par d'autres – qu'on appelait les « tueurs ». Je trouvais ça moins fascinant, un peu nul même. Et ma mère lavait les traces de ses crimes innombrables et flanquait les tabliers dehors, pendus au soleil. De grands rectangles blancs éblouissants. Mais pas le blanc que j'aime, pas le blanc du vertige, ni même celui du deuil, paradoxalement. Le blanc du carrelage et du scalpel. C'était ce blanc hier. Mais tu vois  je travaille, je bosse, je joue. Je me remets à l'œuvre. A force de repentirs, le blanc reprend vie, s'atténue, s'efface.

E : Du blanc qui s'efface ! Au profit de quoi ? Du blanc de la toile ? On  n'en est pas à une absurdité près.

P : Parfois, l'art, c'est aussi inconcevable que de la physique quantique.

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