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choses vues

  • 3652

    C'est la condition humaine, semble-t-il : commettre l'irréparable, et puis réparer. On comprend que ça n'aura qu'un temps...

  • 3639

    Nous attendions en discutant, l'entrée sur le plateau d'une télévision locale. Cela formait un groupe de personnes bien mises, des responsables de structures départementales ou régionales, une minuscule élite de province. Des instruits qui parlent avec aisance. L'un d'eux, amoureux de l'histoire, écrivain à ses heures, révèle qu'il travaille sur les ancêtres de sa famille. L'un de ses auditeurs, dans notre groupe, réagit : la généalogie l'intéresse, mais il a préféré commanditer ce travail à un expert. « Et bien figurez-vous que je suis le descendant d'un pharaon égyptien ! » Je ne peux retenir un rire de sarcasme. Il m'interroge. Je lui explique alors qu'aucune archive de filiation ne remonte si loin. « Déjà, s'il vous avait vendu des ancêtres au XIIe siècle de notre ère, ce serait largement suspect, mais faire un bond de 2 à 3000 ans supplémentaires ? » Après quelques minutes de démonstration, notre héritier du Nouvel Empire comprend que son généalogiste est un escroc. Je ne pensais pas l'attrister aussi profondément. Comment, au XXIe siècle, un responsable d'organisme important, sans doute cultivé, peut avaler une telle couleuvre ? Et pourquoi je pars au quart de tour pour dénoncer une telle bêtise ? Constater la domination de nos petites vanités sur la raison me révolte, au fond. Parce que cet abandon de la réflexion me menace, comme tout le monde, je suppose.

  • 3638

    Bon, elle venait de baiser avec un crétin. Elle réalisa qu'elle n'avait jamais couché avec un génie. Estima que c'était une question de probabilité. Multiplia les aventures avec des crétins dans l'espoir que, sur le nombre formidable qu'elle s'était fixé, il y aurait une intelligence exceptionnelle. Elle crut toucher au but avec mon pote Nono. J'ignorais son génie. Veux décevoir personne. En tout cas, lui, il est content.

  • 3636

    Le cerisier rit ? Choisis l'autre magie : il y a des enfants dans les feuillages.

  • 3634

    Une des grandes satisfactions de l'existence, est d'assister à la lente transformation des autres. Tel qui disait « Les homos, c'est le genre de saloperies qui fait regretter que les camps n'existent plus » devenu un être tolérant, vigilant, conscient. Tel autre qui méprisait toute peau basanée, doucement amené à s'amender, à comprendre, à se racheter par ses engagements et ses propos. Et aussitôt, faire pour soi la comptabilité effarante du nombre de domaines où il faudrait s'améliorer.

  • 3633

    Rendre service est un assez bon moyen de se faire des ennemis.

  • 3631

    Le sommeil suspend la pensée ; l'insomnie vide le cerveau que l'activité diurne a encombré ; les nuits sont le champ de bataille des ressassements ; les rêves ajoutent à la confusion générale. Si seulement l'aube mettait un peu d'ordre là-dedans !

  • 3625

    Bêche, faux, cisailles, sécateur, taille-haie, tondeuse, plantoir… toute cette ferraille pour vaincre le jardin, cette guerre primitive pour lui faire cracher son tribut. Retourné, rabattu, écrasé, il se rend, de peur que j'exécute ma menace de l'arme chimique.

  • 3616

    Je marchais avec un bon copain. On se baladait comme ça. Et puis, sur le trottoir, on voit devant nous une énorme crotte de chien. Un truc ignoble. Et j'entends mon pote dire : « Tiens, quel goût ça a ? » Je crois qu'il rigole, je le regarde, mais il a un air sérieux et buté qui me fait soudain douter de son équilibre mental. J'insiste : «Tu déconnes ?» Mais il ne répond pas, il avance comme fasciné, et répète : « Il faut que je sache. » Il se penche vers la matière ignoble répandue par terre, il va le faire, ce con ! je tente de le retenir, je l'engueule, rien n'y fait, je le vois avec horreur plonger ses doigts dans les fèces qui cèdent avec un bruit qui me révulse, il porte ce qu'il vient de cueillir aux lèvres. Je voudrais détourner le regard mais j'assiste au spectacle hallucinant de mon pote qui enfourne un morceau de merde et se met à le mâcher. Là, soudain, il écarquille les yeux comme s'il venait de comprendre son geste. Il me regarde comme cherchant de l'aide. Impuissant, je le vois alors, plié en deux, vomir sur ses chaussures. Je ne sais pas ce qui lui a pris. Il n'est ni plus bête ni moins instruit qu'un autre.
    Ah oui : hier, il a voté RN.

  • 3615

    Invité, avec son organisateur, à parler en public de ma résidence d'auteur à Saint-Etienne en 2018, je découvre que cela devra se faire sous la forme d'un Pecha Kucha (dont je découvre simultanément le principe).

    Voilà, c'est typique de notre société, ça : cette adhésion instantanée aux concepts à la mode, sans qu'on s'interroge sur les raisons qui valent d'adopter une forme plutôt qu'une autre. 5 minutes à deux pour évoquer un temps de rencontres étendu sur trois mois, et le texte qui s'en est inspiré. Bien sûr, que c'est faisable, bien sûr... Des milliers de gens s'apprêtent à voter pour une liste dont ils n'ont pas écouté plus de cinq minutes d'arguments. Et puis, on tente de nous convaincre que personne ne peut être attentif au delà de cette durée.

    Les pecha kucha vont donc se succéder, les paroles et les images vont marteler des raccourcis d'idées, des résumés de vie, pour un public qui attend quoi ? Marre !

    Allez, on a bien mérité le monde dans lequel on patauge.

  • 3608

    Nous étions à table, discutant de la toxicité de diverses plantes. Mon frère les étudiait et mon père était professionnel. Moi, j'aimais apprendre. On s'arrêta sur le chapitre des pommes de terre. Vertes, elles sont réputées vénéneuses. Mortellement. « Pas du tout » intervint ma mère. On se tourna vers elle. « Je vous en ai fait manger un jour. Et vous êtes toujours là. » Sur ces mots anodins, elle retourna à ses occupations. Je ne sais plus ce qu'exprimèrent alors nos visages. Une sorte de sidération, je suppose.

  • 3606

    « Alors, on écrit toujours ? (Geste de main noircissant une feuille)
    - Oui, oui, toujours. (Sourire embêté, je sais qu'il vaut mieux écourter cette conversation)
    - C'est bien. Au moins, ça vous occupe. »

  • 3602

    Juste un peu de froid, et nous voici petits dieux créateurs de nuages.

  • 3601

    J'avais été embauché pour mettre en scène une soirée, dans un restaurant mondialement réputé et très étoilé. J'investis le garage où, d'habitude, s'engouffraient les voitures de luxe de la clientèle, pour simuler un marché, en plaçant sous des bouquets de parasols, les maraîchers, primeurs, viticulteurs, qui fournissaient le célèbre restaurant. Il y avait un groupe de musiciens, j'ajoutais des « trucs » de théâtre : nombreux projecteurs et une machine à fumée pour créer une atmosphère censée faire oublier le triste décor du parking. Le chef très étoilé et sa femme furent charmants, je dois le dire. Agréables, souriants, amicaux. Le personnel avait été mis à ma disposition pour concrétiser ma « vision », préparée sous forme de croquis. L'enthousiasme général eut sur moi un effet étrange. Je me sentais indigne de leur confiance. « C’est donc si facile, me disais-je, gagné par un fort sentiment d'imposture. On peut donc si facilement les satisfaire ? » Je fus envahi d'un profond dégoût de moi-même qui se traduisit par une hostilité envers mes commanditaires. La soirée commençait. Je voyais affluer des êtres d'un autre monde. Je réalisai que je n'avais rien à faire ici. Ma frustration, encore confuse à ce moment-là, me conduisit à une tranquille auto-destruction. J'attendis que le chef très étoilé me dise : « Il faut commencer, maintenant » quand les premiers visiteurs pénétrèrent dans mon décor, pour me promener entre les étals reconstitués, machine à fumée bien visible au bras, balançant des jets de vapeur bruyants dans les jambes des bourgeoises, un peu décontenancées. De plus, je gratifiai chaque invité de mon regard mauvais. Une agressivité que personne n'avait méritée. Surtout pas mes commanditaires qui, très occupés par ailleurs, ne prirent pas garde à ma mauvaise humeur incompréhensible.
    Ils ne m'ont jamais recontacté. A mon grand soulagement.

  • 3600

    Je m'interdisais les moqueries. L'effet d'un enseignement fait de compassion, sans doute. C'est le monde du travail qui m'a transformé, sous cet angle. La fréquentation d'esprits affûtés, dans le milieu de la communication, les mots qui fusent, les saillies terribles, la jubilation des traits venimeux, être méchant et drôle faisait partie de la panoplie. Me suis acclimaté à cette sorte de créativité, car c'en était une. Jusqu'à ce qu'elle décèle son véritable sens : l'élaboration d'une caste. Quand j'ai rejoint les rangs du milieu scientifique et patrimonial, les signes de connivence ont changé. La méchanceté n'était plus gratuite, plus drôle, plus créative. Les piques avaient pour but de déclassifier l'autre, voire de le tuer, professionnellement. Sans l'humour, les sarcasmes ont pour contrepartie de vous salir considérablement. Évadé aujourd'hui du milieu salarié, je ne peux affirmer avoir complètement renoncé à placer dans la conversation un bon mot, bien cruel, bien vif. Il m'arrive de rechuter. Encore un chantier dans le vaste territoire des améliorations possibles. Pourquoi faire cet effort ? Parce que je sais, qu'à la fin, je me sentirai mieux. Plus propre. Allégé de quelque chose. Je vais commencer par Kronix : ne plus dire de mal de qui que ce soit, ici. Même de Christian Bobin, même s'il me provoque avec un nouvel opus.
    Voilà, ça recommence...

  • 3595

    J'ai vu un jour l'amour littéralement illuminer le visage de quelqu'un. J'étais dans le métro, à Paris ; j'attendais debout dans une voiture bondée. Arrive une station, filant vers les flancs de la voiture. Là, je n'ai rien perçu du quai, de la foule, des affiches, de l'éclairage, je n'ai rien vu d'autre que le sourire radieux d'un garçon de vingt ans. Il éclairait tout ce qui se trouvait autour de lui. Je pensai : celle qui est aimée de ce garçon doit être de celles pour qui les hommes sont capables de devenir meilleurs. C'était un sourire magnifique qui enflait le cœur, et qui me rendit immédiatement heureux, comme à chaque fois que je suis témoin du bonheur des autres. Et puis un autre garçon descendit de la rame et vint embrasser son ami, voluptueusement.
    Est-ce que les hétéros connaissent pareil élan ? En tous cas, je ne pense pas qu'aucun de mes sourires, adressé à la femme que j'aime, aie pu faire un effet semblable sur le chaland moyen. Être hétéro, je crois que cela vous coûte une certaine paresse des sentiments. Ou bien, simplement, est-ce de jeunesse dont il s'agit. Je n'étais déjà plus à l'âge où l'amour modèle vos traits et les transmute en fusion d'or.

  • 3594

    Je me souviens de cette femme, croisée un jour, à Paris. Je n'avais pas trente ans, elle approchait la cinquantaine. Je marchais sur un boulevard et je la vis de loin parmi les badauds, me découvrant, modifier son trajet et accélérer ses pas pour venir face à moi, que je ne puisse la manquer.

    Manifestement, elle avait cru reconnaître le visage d'un autre. Quand elle a pu mieux détailler mes traits, à quelques mètres, j'ai vu son expression basculer, en une fraction de seconde, de la joie d'enfin retrouver quelqu'un de précieux, à l'abattement de la déception que ce ne fût pas lui.
    Malgré le temps écoulé depuis, l'image de cet instant est arrêtée, nette, dans mon souvenir. Elle était plutôt belle, la face large, le regard clair, sans maquillage, les cheveux vénitiens et longs, elle était vêtue d'une robe bleue d'été (c'était donc l'été ?). Qui était-il, celui qui avait fait bondir son cœur, l'avait précipitée devant moi dans un élan où semblait converger le tragique de toute une vie ? Je vois encore son geste, la main gauche s'élevant, qui aurait bientôt pu caresser ma joue « toi, enfin » ; je lis encore sur son visage tous les bonheurs promis. Et la terrible désillusion. Et sa bouche muette ouverte sur une blessure irrémédiable. Le regard qui se dérobe, s'est humilié devant moi et veut disparaître. L'autre qui occupait ses pensées, qu'elle avait cru enfin retrouver après tant de temps au hasard d'une promenade, ne viendrait plus. Je la dépassai, le cœur battant, troublé, malheureux pour elle. L'âme à jamais lestée de son désespoir, et l'adoptant.

  • 3586

    Hier, sous le cerisier plein de fleurs et d'abeilles, le soir était doux malgré avril. Une journée était passée, une journée de terre et d'herbe, et de joie d'enfant, et de mésanges et d'hirondelles. Nous deux assis côte à côte, silencieux, heureux de partager cette paix invraisemblable. Mais la sourde angoisse qui vient de là-bas, juste assez de saleté portée en nous, avec nous, sur ce banc, juste assez pour mesurer la fragilité et la beauté de l'instant. Ils ne nous les volent pas, ces moments ; ils les exacerbent. Sans la dureté des autres, on pourrait ne pas la remarquer, la tendresse du monde.

  • 3579

    Quand son mari, Dominique, lui a demandé si ça allait, c'est là que ça s'est passé. Il la trouvait fatiguée ce matin de novembre, et elle a seulement répondu, « J'ai mal dormi ». Elle aurait pu dire « J'ai accouché d'un enfant cette nuit, pendant que tu dormais ». Elle ne l'a pas fait. C'est ainsi que le petit corps tout neuf a été écarté du monde, définitivement.
    Rose pouvait-elle annoncer à son mari qu'elle avait accouché ? Non. Pas plus qu'elle ne pouvait concevoir de l'avoir fait, d'avoir été enceinte, d'avoir porté cette enfant neuf mois. Rose a découvert qu'elle était enceinte au moment de l'accouchement. Et elle n'a considéré sa fille comme un être vivant que dix-huit mois plus tard, lors de son premier sourire.
    Les juges, les avocats, les psys, les journalistes et les braves gens ont déroulé la litanie de leur incrédulité. On ne comprenait pas. Déni de grossesse, déni d'enfant, ça ne suffisait pas. Elle avait nourri cette enfant, l'avait habillée, la portait d'un point à l'autre de la maison, l'emmenait dans le coffre de sa voiture. À cette aune, la notion de déni, qui signifierait la négation absolue de l'existence de son enfant, n'explique rien.
    Notre vertige, éprouvé quand nous avons appris, quand nous avons lu les titres putassiers de la presse, ressenti l'effroi d'une vie d'enfant cloîtrée par sa propre mère dans un coffre de voiture pendant deux ans, disaient-ils, notre vertige n'est pas né de notre incompréhension. Il réside au contraire dans le fait que quelque chose en nous, de profond, de lointain, mais accessible si nous le voulons vraiment, si nous n'avons pas peur, quelque chose en nous sait, sait parfaitement de quoi il s'agit. Le vertige qui nous a saisi ne vient pas de notre sidération, de notre incompréhension, il vient du fait que la vérité affleure, réside en une crypte dont nous connaissons la géographie, qui se dérobe à nos explorations comme un mot, comme un nom, un reste de cauchemar, qu'il suffirait d'un déclic pour nous plonger dans le spectacle effrayant de notre propre nature.

  • 3567

    Ni alcoolique ni fumeur de havanes, pas drogué, pas traumatisé dans l'enfance, en relative bonne santé et vivant relativement heureux, entouré d'amour dans un pays relativement en paix. Bon sang, d'où me vient cette colère qui m'oblige à écrire ?