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Théâtre-spectacles

  • 3281

    Après Viviane Perret et Alexis Jenni (excusez du peu), c'est à mon tour d'évoquer un document issu des sections patrimoniales de nos bibliothèques, à la demande des promoteurs du site Lectura+ et pour leurs "Flashbacks du patrimoine". Le texte s'appelle "La messe d'or", il est inspiré par un livre du XVIe siècle, intitulé "Le Balet comique de la Royne". Il est lu magnifiquement (j'ai beaucoup de chance) par Ghislaine Drahi. C'est un peu long (presque un quart d'heure, le texte le plus long pour l'instant, de la sélection), j'espère que vous prendrez le temps de l'écouter.

  • 3274

    Opéra de Bordeaux, Romé et Juliette, ProkofievUn ballet, classique : Roméo et Juliette de Prokofiev. C'était il y a quelques jours à l'opéra de Bordeaux. Une superbe idée de ma fille et de son compagnon. Merci les enfants. Pour moi, la danse est incarnée par Maguy Marin, Karine Saporta, Merce Cunningham, Pina Bausch, Carolyn Carlson, Angelin Preljocaj… les rénovateurs d'un art qui s'est élevé, dans les années 80 notamment, à une puissance et une pertinence qui en faisait, pour le jeune spectateur que j'étais, une forme évidente et magistrale, un art en avance sur les autres (si cette expression a un sens). Je veux dire que la danse contemporaine me semblait participer, plus que les autres formes artistiques, à la société dans laquelle j'étais. Comparativement, le ballet classique, tutus et chaussons, m'a toujours paru d'une ringardise insupportable. Même les Roland Petit ou Maurice Béjard, par ailleurs portés aux nues de la création, me semblaient rejetés dans la poussière des vestiges, au regard des créateurs cités plus haut. Il me semblait que les Ballets russes et Le Sacre du printemps avaient fait un sort définitif à tout ce fatras d'agitations codifiées, depuis belle lurette. La version classique, scrupuleusement reprise, de Roméo et Juliette, a nuancé mon jugement. Passées les premières minutes où le spectateur doit admettre qu'un jeune et fougueux hétérosexuel de Vérone peut être cet éphèbe maniéré sautillant en collant bleu dans les rues, petit à petit un certain crédit s'installe, la beauté de certaines scènes vous saisit, les amours et les drames se nouent et, fichtre, on a la gorge serrée bien des fois. Les duos des deux principaux protagonistes sont stupéfiants de beauté. Les codes traditionnels se mettent à fonctionner, tout est de plus en plus lisible et de moins en moins risible. Remarquons tout de même que la musique de Prokofiev a nettement moins vieilli que la chorégraphie et que c'est peut-être elle, finalement, qui emporte et refouille l'âme éternellement. Mais bien malin celui qui saurait distinguer ce qui, dans la perfection des performances intriquées de l'orchestre et du ballet, fait advenir l'émotion.

    (Photo Maximilien S.)

  • Concert Portraits de Mémoire(s)

    Aujourd'hui, à 17 heures 30, salle du Carillon, à Saint-NIzier-sous-Charlieu (Loire), une démarche entreprise il y a un an connaîtra son achèvement. « Portraits de Mémoire(s) » a été l'occasion pour Jérôme Bodon-Clair, Marc Bonnetin et moi-même, de rencontrer une quarantaine de personnes sur une cinquantaine contactées (la maladie, l'âge, ont été la cause des divers désistements). Des personnes de tous les milieux, de tous les métiers, de toutes les générations (les âges vont de 25 à 90 ans). De ces témoins passés et présents de l'activité du tissage dans la région, j'ai d'abord fait le « portrait » littéraire, lisible sur notre site. Puis je me suis inspiré de ces témoignages pour écrire des chansons que Jérôme a mis en musique. J'étais parti du constat que la chanson est le média le plus simple, le plus économe, le mieux éprouvé pour transmettre la mémoire des hommes et des métiers. Nous avons créé des chansons à la fois populaires et contemporaines. Elles sont mélodiques, parlent des gens, de leur vie, de leur travail. Jérôme a produit des partitions raffinées et subtiles. Certains textes sont inspirés de l'expérience individuelle (le fils d'un navetier, un ingénieur globe-trotteur, une tisseuse à domicile) d'autres résument un phénomène social plus large, une expérience commune (Les Royautés, le travail dès 14 ans, le bruit des métiers…). Le concert est le point d'orgue de ce travail. Enfin, et grâce au concours de l'école de musique, nous allons pouvoir « rendre » à nos partenaires, aux personnes qui ont bien voulu nous offrir leurs souvenirs, les créations que nous leur devons, en quelque sorte. Avec la participation des  chorales, enfants et adultes, et des instrumentistes de l'école de musique. La formation au complet, c'est quelque 65 exécutants. Jérôme interprétera lui-même plusieurs titres. Les chansons sont  variées, ce sera un spectacle original. Il durera un peu plus d'une heure.
    Ensuite, le site continuera de faire vivre le matériau recueilli et les chansons en ligne. Les photos de Marc Bonnetin seront présentées aussi pendant les fêtes de la soierie, en septembre, à Charlieu, sur de très grands formats. J'en reparlerai. Il y aura une captation sonore du spectacle, qu'on pourra écouter sur le site. En toute confidence, je ne compte pas m'arrêter là...

    Entrée libre.
    « Portraits de Mémoire(s) » est soutenu par la communauté de communes Charlieu-Belmont et la DRAC Rhône-Alpes-Auvergne.

  • 3225

    Tous promeneurs, avec la mort agriffée aux épaules. Au début, tant qu'on a de la force vive, on ne la sent pas ; elle est plus fine et légère qu'un voile de mariée. On n'y pense même pas. Et puis, avec le temps et les méchancetés qui s'accumulent, elle grossit, elle s'épaissit. Elle est là, enflée, lourde, ses dents plantées dans la gorge, sa langue mouillée de peur qui vous lèche la nuque. Alors, on commence à fléchir sous ce poids. On est cassé en deux, nez en avant sur son ombre. On fatigue ; elle grandit encore. Elle attend son heure. Des fois, les meurtriers prennent les devants. Et ça fait de la mort orpheline, qui cherche une autre vie. D'autres épaules à quoi se greffer. Reprendre l'attente, se remplumer, se refaire, éternellement. C'est de là que ça vient, la dureté de nos existences. J'ai fini par comprendre ça. Je la devinais sur nos épaules. (...) Les autres passaient sans rien comprendre, mais moi, je voyais ; les gestes des petits sont déjà embarrassés de cette présence, je le sais. Ils l'ignorent, mais je l'ai vue, la mort, posée comme un châle sur les épaules des enfants, déjà affairée à se nourrir de tout le mal qui nous entoure. Je la voyais lentement nous broyer. Et ça rend mauvais, ça. Parce qu'on ne sait pas, on ne comprend pas ce qui gêne ainsi nos moindres gestes ; on ne s'habitue jamais à porter ce fardeau. Et la colère et la rage qui nous font trembler de la tête aux pieds, c'est notre manière de secouer l'engeance de la mort pour s'en débarrasser. Nos vies sont faites de ces constantes ruades. Inutiles.

     

    Le sort dans la bouteille. Théâtre, 2017. Extrait.

  • 3217

    Je suis à partir de ce soir et tout la journée de samedi, l'invité du festival de théâtre de Riorges, dit "les malyssiennes", du nom de la Malysscompagnie qui organise ces rencontres. Il s'agit de la quatrième édition et j'y serai membre du jury.

    Merci les amis. On commence ce soir avec Antigone (version Jean Anouilh). Autant dire que ça commence bien ! (et ambitieux)

    2017 FESTIVAL Les Rencontres Malyssiennes.jpg

  • 3191

    Il suffisait d'adresser une prière et puis, bon, soit tout s'arrangeait et merci Seigneur, soit ça allait de mal en pis et c’est qu'on avait mal fait quelque chose. Ce n'était jamais de la faute de l’Église ou du curé. Jamais la faute de Dieu. En fait, je me demande si vraiment les gens ont cru en Dieu un jour. Je me demande. Parce qu'on est bien vite prêt à l'absoudre, nous, les hommes. Comme s'il ne comptait pas ou pas plus qu'un enfant. Tiens, voilà, c'est ça : on s'adressait à Dieu comme on tente d'apaiser un enfant capricieux. « Si tu es gentil, tu auras droit à ça... » Je te construirai une chapelle, je partirai en croisade, je quitterai ma maison pour te servir. Marchandages sordides. Bien sûr, on lui donnait du « Mon Père qui êtes aux cieux », on le redoutait, mais quelque part, loin dans les ténèbres de l'âme, on rusait, on se le conciliait, on trichait, on espérait s'en faire un complice ou s'en rendre maître. Comme on discipline un enfant. Évidemment, on n'irait pas construire de chapelle, et on ne mènerait une croisade que parce que les terres traversées étaient riches. On n'y croyait pas vraiment. Sinon, s'il fallait y croire, alors, tous promis à l'enfer, pas assez d'indulgence pour tout le monde. Le moindre geste était douteux, la moindre pensée était suspecte, le péché est dans notre nature. Les prêtres ont une formule pour ça : la chair peccamineuse. Oui. Impossible d'y échapper. Cela nous est consubstantiel. Donc, quand ça échouait du côté du gamin caractériel tout auréolé de voie lactée, à qui s'adresser ? Au vrai pouvoir, au vrai mystère qui hante les nuits depuis que la mémoire est mémoire. Ce qui persiste à la lisière, au seuil compris entre Dieu et la vieille Nature. Ce qui était là avant Lui, avant les clergés et les cantiques. C'est là, entre chien et loup ou bien sous la clarté lunaire, aux franges des brumes des marais ou dans l'ombre des forêts. Rien n'est sûr, tout devient possible. Quand sourdent les idées emmêlées, à peine revenues des rêves, là où la terre se confond avec l'eau, là où les résolutions naissent des limbes, là où les pensées prennent un tour étonnant. Là où Dieu s'absente.

     

    Extrait de "Le sort dans la bouteille". Théâtre. Écriture en cours.

  • 3162

    Le 28 février au soir, à Romorantin, plus de quarante personnes s'étaient déplacées pour découvrir mon travail. C’est beaucoup, pour un auteur inconnu et pour une ville de 15000 habitants (19000 ! corrige l'adjointe à la culture, avant que d'autres habitants me confirment la baisse de la population suite au départ de l'usine Matra. Wikipédia, que j'appelle en juge de paix, compte 17459 en regroupant Romorantin et Lanthenay. Restons-en là), et l'on doit cette sorte de succès à l'entregent de François Frapier, comédien réputé et célèbre figure locale, et au travail de fond de l'équipe de la bibliothèque conduite par Guillaume Georges, son directeur (Guillaume étant le prénom). Découverte opérée par la lecture d'une dizaine d'extraits, choisis principalement dans les romans. Troublant, d'écouter la voix de François prononcer la monodie sordide du « Baiser de la Nourrice » ou les anathèmes du « Psychopompe ». Textes revenus de ces lointains (il y a 8 ans seulement) où j'écrivais sans savoir que je serai publié un jour. Ente chaque, j'ai pu situer le contexte, décrire  l'objectif, raconter les aléas de l'écriture de ces romans.
    Je ne viens plus sur Kronix relater les rencontres en médiathèque ou librairie. Non que cela m’indiffère ou m'ennuie, mais elles commencent à être nombreuses et décrire chacune serait redondant, tout de même. Ici, il s'agissait pour les organisateurs et pour François, qui fut à l'origine du projet, de tenter de dessiner les contours de mon univers, de mes thèmes, de jeter des passerelles entre mes livres. C'était inédit, c'est marquant pour moi. Qu'on ait pu s'adonner à cet exercice, faire l'effort de se plonger dans ma production romanesque, est une grande source d'émotion.
    Je tenais par ce court rappel à remercier ceux qui ont mis en place de rendez-vous. Au passage, comment dire mon admiration pour Guillaume, qui avait lu tous mes livres (hors Les Nefs, par manque de temps, ce que je conçois aisément) et en parlait savamment ? Avec ce petit mot, au moins. Et puis, il y a les promesses d'autres invitations à « Romo ». Et la perspective d'un nouveau projet avec François. De l'écriture théâtrale cette fois. Mais c’est une autre histoire.

  • 3160

    Une grande première pour moi. A l'initiative de François Frapier (qui joua excellemment Dédale dans la pièce Pasiphaé), la médiathèque de Romorantin-Lanthenay organise une lecture d'extraits de mes textes. François lira des passages de :

    •Le Baiser de la Nourrice. Jean-Pierre Huguet, 2008
    •Le Psychopompe. Jean-Pierre Huguet, 2010
    •J’habitais Roanne. Thoba’s, 2012
    •Mausolées. Mnémos, 2013
    •Lucifer Elégie. Sang d’encre, 2014
    •L’Affaire des vivants. Phébus, 2014
    •Les Nefs de Pangée. Mnémos, 2015
    •La Vie volée de Martin Sourire. Phébus, 2017

    Attention, la lecture n'a pas lieu dans la médiathèque mais dans le très bel auditorium de la Fabrique Normant (2, Avenue François Mitterrand).

    Comme toute première, c'est intimidant et enthousiasmant. C'est un superbe cadeau. J'espère que c'est enregistré. Pour ma part, j'interviendrai entre deux lectures pour situer le contexte, évoquer certains aspects. Bref, je serai là, même si la seule voix de François et sa qualité de jeu bien connue sont une raison suffisante pour assister à cette représentation. C'est demain, à 18h30. François, dont "Romo" est le fief aimé, m'assure qu'il y aura du monde. Je vous raconterai.

    Les détails, à suivre, ICI.

  • 3145

    "Etiez-vous préparé à cette incroyable épreuve qu'est la vie ? Non. Vous avez surgi l'un après l'autre du néant, et puis, confrontés à cette lumière, à ce tout –à l'humanité même pour qui, quelques minutes auparavant, vous n'étiez rien encore– il vous a fallu vivre. Et finalement, voyez-vous, considérant l'énormité du défi, vous vous en êtes plutôt bien sortis, non ? "

    (La dompteuse, dans "Le rire du Limule, 2009. Création NU compagnie)

  • 3135

    Comme chaque année, la médiathèque de Gilly-sur-Isère m'offre une carte blanche. Pour 2017, j'ai invité Jérôme Bodon-Clair, le musicien complice de la compagnie NU et des projets « Voir Grandir » et « Portraits de Mémoire » (entre autres). Jérôme (alias Godot) nous a concocté un aperçu de la variété de sa production, entre musiques de films, musiques pour la scène, compositions de chansons, et même commande publicitaire. De quoi savourer, apprendre, s'émerveiller. Ce sera une belle rencontre, je n'en doute pas. Surtout que, entre la présentation que Marielle fera de « La Vie volée de Martin Sourire » et la deuxième partie de soirée consacrée aux créations de Jérôme, l'équipe de la Médiathèque a préparé un petit buffet, inspiré en partie des recettes du Beauvilliers, le restaurant où Martin Sourire travaille, dans mon roman.
    Nous espérons vous voir nombreux goûter les saveurs de ces nourritures terrestres et spirituelles.

    Tous les détails, ICI.

  • 3126

    Dans le cadre du projet "Portraits de Mémoire", s'essayer à la chanson "engagée" (référence aux grèves de 1927 dans la région de Charlieu) :

    L'enragé

    T'as retroussé les manches
    T'as pas boudé l'ouvrage
    Mais t'allais pas dimanche
    Remercier les nuages.

    Tu voulais seulement
    Tu espérais en grand
    L'avenir des enfants

    Que tu sois à l'usine
    Ou que ton atelier
    Soit près de ta cuisine
    Courbé sur le métier.

    Tu voulais seulement
    Tu espérais en grand
    L'avenir des enfants

    Jaurès aux ouvriers,
    Le prêtr' aux paysans
    L'écrivain Louis Mercier
    Écartelait vos rangs

    Tu voulais seulement
    Tu espérais en grand
    L'avenir des enfants

    On baissait ton salaire
    Et le barèm' au mètre.
    Conserver ta misère
    Était bon pour tes maîtres.

    Tu voulais seulement
    Tu espérais en grand
    L'avenir des enfants

    T'as posé les outils
    Arrêté les métiers
    De Roanne ou de Thizy
    De Charlieu tu clamais

    Tu voulais seulement
    Tu espérais en grand
    L'avenir des enfants

    On a vu dans l'Huma
    Ton combat partagé.
    Des curés ou de toi
    Qui était enragé ?

    Tu voulais seulement
    Tu espérais en grand
    L'avenir des enfants

    T'as retroussé les manches
    T'as pas boudé l'ouvrage
    Mais t'allais pas dimanche
    Remercier les nuages.

    Tu voulais seulement
    Tu espérais en grand
    L'avenir des enfants
    (bis)

  • 3044

    La Médiathèque de Charlieu m'a fait le grand plaisir de me proposer une "carte blanche", dans le cadre de sa série de manifestations intitulée "Chemins de lecture". C'est l'occasion d'inviter mes amis, complices depuis les débuts de l'aventure "NU Compagnie" : François Podetti, Marc Bonnetin et Jérôme Bodon-Clair. Avec eux, nous verrons comment, chacun dans leur discipline (mise en scène, image et lumières, musique et matière sonore), ils ont investi la version textuelle d'une pièce de théâtre et en ont fait un spectacle total. La discussion sera illustrée d'extraits des pièces de la compagnie.
    Ce sera vivant, passionnant, drôle, j'en suis certain.
    Soyez nombreux à venir goûter ce beau moment à la Médiathèque de Charlieu, ce vendredi 21 octobre, à 20 heures;

    Marc, Jérôme et moi, sommes aussi engagés dans une démarche locale, intitulée : Portraits de Mémoire(s). Pour en savoir plus, rendez-vous sur le site (avec en prime, la première chanson sortie de l'atelier)

  • 2976

    D' : « Entrez, entrez, n'ayez pas peur »
    Quelqu'un entre, hésite.

    D' : «  Ça va ? »

    Q n'ose rien dire.

    D' : « Un problème ? Vous avez l'air surpris. »

    Q : « Je ne m'attendais pas à ça. »

    D' : « A ça ?... »

    Q : « Ben... Où elles sont les flammes, les fourches, les cris, tout ça ?... »

    D' : « Ah. Non, non. Ça, c'est ce que les gens imaginent. Enfin, ce qu'on leur dit de croire, plutôt. C'est de la propagande. »

    Q : « Je préfère. Je suis bien soulagé. »

    D' : « Vous croyez. Vous verrez bien. Bon ben, allez-y, c'est par là. »

    Q : « Vous ne me demandez rien ? »

    D' : « Pourquoi faire ? Vous demandez quoi ? »

    Q : « Ce que j'ai fait, pourquoi je suis là, si j'ai mérité d'être là. »

    D' : « Pas la peine. Je sais. Je vous connais, tous. C'est toujours pareil. Des tas de raisons, des tas d'arguments, des circonstances... Au bout du compte, les uns ou les autres, vous n'avez simplement pas eu de chance. »

    Q : « Ah ben, je suis content que vous le preniez comme ça. »

    D' : « Mais oui, mais oui. Vous croyez quoi ? Je ne vais pas vous sauter dessus, là, avec des griffes et des cornes, des flammes qui me sortent par les trous de nez. J'ai passé l'âge. »

    Q : « Bien bien. Merci. Bon ben... Tranquille alors. » (il esquisse un pas)

    D' : « Je vois pas pourquoi ce ne serait pas tranquille, chez moi. Je ne martyrise personne, je n'ai pas le culte de la douleur, moi. »

    Q : « En tout cas, vraiment, je suis soulagé. J'y vais, alors ? »

    D' : « Allez-y, oui. Bon courage.»

    Q (s'arrête) : « Ah. Courage ? Pourquoi, courage ? Il y a des choses affreuses qui m'attendent ? »

    D' : « Une seule chose : l'ennui. Un ennui formidable, immense, incommensurable. Une horreur. Les meilleurs craquent. C'est pourquoi je vous dis Bon courage. Mais de toutes façons, c'est inutile. Courage ou pas, il faut y aller. (il lui fait signe d'avancer, Q hésite. D' lui passe son journal) Tenez, un peu de distraction. Vous pourrez le relire autant de fois que vous voudrez. Je vous conseille de remplir la grille de mots croisés et les Sudokus mentalement, pour que ça prenne plus de temps. »

    Q prend le journal : « Merci. Vous êtes gentil. On ne vous voit pas aussi gentil, d'où je viens. »

    D' : « Je sais. C'est le drame de ma vie. Allez, bon séjour. Dites-vous que vous allez pouvoir apprendre tout ce que vous n'avez pas eu le temps d'étudier de votre vivant. J'ai un client qui a traduit les chansons de Chantal Goya en sanscrit. Trois ans pour apprendre la langue, et encore deux pour traduire. Mais cinq ans, par rapport à l'éternité... »

    Q : « Je comprends. Je vais y réfléchir. Le piano ? »

    D'  « Oui, il y a des pianos, on est encombré de pianos. C'est la première chose que les nouveaux veulent faire, apprendre le piano. J'ai des joueurs d'échec aussi. Et des types qui entament des puzzles monstrueux. Enfin, toutes les activités un tantinet difficiles. Celles qui donnent l'impression que le temps passe plus vite. Mais quoi que vous fassiez, il reste toujours autant d'éternité à consommer. Voilà ce qui est terrible. Même le sommeil ne raccourcit pas le temps. »

    Q : « Et là-haut ? Je veux dire : les autres, ils ne s'ennuient pas, eux ? »

    D' éclate de rire : « Vous savez quoi ? Je n'en sais rien ! Impossible d'obtenir la moindre info là-dessus. Top secret ! Mais je devine... Pour éviter l'ennui de l'éternité, je ne vois qu'une solution. Je crois que D les anéantit. »

    Q : « Il les... anéantit ? »

    D' : « Je crois qu'il les disperse, corps et âme, jusqu'à l'atome, qu'il ne reste rien d'eux. Qu'un vide. Le néant. Mieux que la mort : l'absence. C'est un peu métaphysique. IL aime bien les concepts un peu métaphysiques. Enfin, voilà, c'est mon idée, mais je n'ai jamais pu vérifier. »

    Q : « Vous savez, je crois que je préfère passer l'éternité ici que de disparaître comme vous dites. »

    D' : « C'est un point de vue. »

    Q se retire. D' l'observe s'éloigner.

    D' : « Je rêve parfois qu'IL m'atomise. Je suis évaporé. Rien qu'un scintillement de particules dispersé dans l'univers. Une théorie de quarks nomades, baladés sans chemin, une poussière qui frôle les astres. Je revois... » (il se reprend) « Suivant ! »

     

    Extrait de "Le Rire du Limule". 2009.

  • 2975

    Mes enfants qui me sourient. Avant de partir je vous embrasserai fort, je n’oserai pas vous dire je t’aime, je vous respirerai – je vous respirerai comme on respire un jardin – j'aurai moins peur. J’espère qu’on ne vous fera jamais souffrir, que vous recevrez de la bonté en réponse de vos actes. De la bonté. Je l’espère de tout cœur. Parfois, j’ai puisé dans vos sourires l’énergie dont j'avais besoin - pour un jour - de plus. Debout soldat, en avant, remets-toi en marche – un jour encore. Vous m’avez fait naître si souvent… Quels miracles vous avez accomplis ! Je vous dis adieu. Bientôt, je serai un vide de plus dans le grand néant. Il ne restera rien de moi. C’est bien ainsi, je consens - à cette absence finale. Oh : il est possible - à la faveur d’une chanson ou d’une lumière particulière- il est possible que vous repensiez à moi. C’est bien. C'est suffisant.

     

    Extrait de "Le rire du Limule". 2009.

  • 2974

    Premier jour. Je reconnais la terre où je m'abîme. Elle a porté tant de mes rêves et de mes gammes. J'ai supplié de n'y pas tomber, parfois. Parfois, j'ai réclamé sa douce embrassade. Là, je m'enfonce. Ma prière au Maître a déclenché un rire de moquerie, et j'ai senti le froid soudain m'ensevelir. Je rentre dans le secret de la nuit. Depuis le sol humide, s'efface le dernier jour. Il fait un peu froid mais je suis sans frisson, ma peau nue durcit déjà. De l'extérieur, me viennent des parfums paludéens, des tintements de rainettes, des appels sauvages. Depuis ces profondeurs, je respire et médite. A la surface, les beautés sont tragiques, les hommes chevauchent des soleils, les femmes profèrent des incantations à la lune. Mais ici, le silence envahit ma tanière. Je me noie, j'inverse le temps, tout s'évanouit. Je suis dans l'éternel exil, depuis un temps inconcevable. Je suis vagissant, sous une arche de pierre.

     

    Extrait de "Le rire du limule", 2009.

  • 2971

    P : Ce n'est pas vrai. J'écoute ce qui se passe, je vois ce qui enthousiasme ou désespère, comme tout le monde. La différence s'il y en a une, c'est que j'en fais quelque chose.

    E : Tu en faisais quelque chose ! Des joues creuses, l'ivoire des canines refermées sur la nuit, le soubresaut. La terre appuyée sous le talon. Une tache solaire, la main retournée, une cavité moulée dans l'épaisseur de l'âme, un tranchant d'obsidienne et le cœur sur les braises, une lampe sous la main, des cris, des balades, une gelée, un matin les pieds dans l'eau froide, la peau hérissée de bleu, un geste bleu, le spectre des doigts sur le mur, le jeu des rayons sur la pierre, le givre sur le verre, la pâleur du gisant, les phalanges repliées sur un insecte, des marbres étoilés, une figure dressée contre le ciel, un bras, une boucle, des miroirs, un drap, une peur, un pas sur le seuil, la nuit ouverte et franche, l'ombre de mon salut avalée par une flaque, le fantôme surgi de la bouche, un frisson, le bois, l'odeur de la cire, le parfum du lin, la joue tiède, les rideaux, les persiennes fermées, les jouets sous le lit. Les petits soldats éblouis sur le parquet, les récits, les luttes, les agneaux égorgés, dévorés par l'éclat du jour. Le temps. L'empreinte de la semelle sur la terre appuyée. Le temps entravé qui rampe sur le parquet.

    P : De tout ça, je faisais quelque chose. Je ne mentais pas. J'ai lutté. Avec le blanc, les nuances de tout ce blanc, j'étais dans le vrai, dans la beauté du vrai.

    E : Il y a aussi le temps. Et la beauté passe. Il y a des défaites. Et puis il y a des victoires.

    P : Des victoires.

    E :
    Il y a d'autres victoires
    Des victoires à venir
    Des piques sous le ventre du ciel
    Des appels et des poings dressés
    Des saignements, des courages
    Des mots
    Des cris
    Des révoltes.
    Le monde te rejoint
    Il encercle la place
    Il est sur les murailles
    Il est dedans la cour
    Il traverse le blanc et te retrouve
    Il t'empoigne au sang
    Au sang, il t'empoigne !
    Et tu sais sa colère et ses cris

    P : D'accord

    E : Et sa colère te gagne

    P : D'accord

    E : Et tu te dis : quelle forme donner à ce carnage ?

    P : D'accord, d'accord !

    (un temps. Apaisés :)

    P : D'accord, demain, je recommence tout. Demain, le rituel change. Demain tout change. Et ma place, et la place des autres, tout est à revoir. Demain, j'ouvre les murs, je plonge, demain je t'emmène ailleurs.

    E : Ce sera bien.

    P : Ce sera bien.

  • 2970

    E : C'est le moment. Il n'y a pas meilleur moment que celui-là. Tu peux toujours revenir à ton rituel, mais, tu vois bien... Tu as mieux à faire. Maintenant ! Allons !

    P : Dis-le. Dis-le.

    E (répétant les mots de Pourbus) : « Puisque le lieu de mon travail c'est le temps que je me donne, mon atelier est partout avec moi, je suis partout dedans, dans le lieu de mon enfance. Dans l'atelier, je suis à ma place »

    P : A ma place.

    E : Cette place-là. Il est temps.

    P : Je comprends. Mais. Oh, c'est beaucoup demander.

    E : Tu vois bien : elle est partout. Tout ici est encombré par sa présence.

    P : Je sais.

    E : Tu sais.

    P : Trop d'elle.

    E : Voilà.

    P : Et la vie avec, la vie entière. Laisser de la place. Autrement que sur la toile. Laisser de la place. Laisser la place pour dessiner les contours du carnage. Et pas seulement dans le blanc, dans le silence, sous le lit, les dents serrées, dans le temps de l'enfance retrouvée.

    E : Pas seulement.

    (Un temps)

    P : Partir ?

    E : D'une façon ou d'une autre, oui.

    P : Partir. Vider les lieux. Oh, c'est beaucoup demander. Beaucoup demander.

    E : Allons, ce n'est pas la guerre.

    P : Ce n'est pas rien non plus. « Ce n'est pas la guerre, tu ne vides pas ton compte, tu ne testes pas un vaccin sur ton propre corps... » Elle se moquait de moi. Ô, je la détestais quand elle ricanait de cette façon. (avec conviction :) Je la détestais.

    E : Oh

    P : Oh

    E : Tu la détestais ?

    P (réalisant) : Comment est-ce possible ? Dressée devant moi, blessante, je la détestais ? J'ai effacé ses contours, j'ai noyé ses traces, j'ai sublimé le manque. Je comprends. Oui.

    E (l'encourage) : Oui

    P : Cette neige qui recouvre, cette brume qui dérobe au regard. Oui. A force d'épaisseurs, à force de passages. J'ai tout enseveli et éteint. Je tentais de l'effacer mais elle n'a pas cessé d'être là. D'être là !

    E : C'était ça, le blanc : un coup de gomme sur la vérité. On approche, mon petit Pourbus, on approche... Vider l'atelier, laisser la place et la distance, se désencombrer de ton obsession pour elle et maintenant...

    P : Je ne sais pas

    E : Pourbus !

    P : Non

    E : Le masque

    P : Non, ne crois pas

    E : Le masque, Pourbus, le dernier masque.

    P : Non, j'étais honnête !

    E : Le masque, tu sais bien. Le masque c'est ta solitude. « Et la vie avec, la vie entière », l'humanité. L'humanité ! Et les autres, Pourbus ! Pourbus, peintre ! Pourbus qui peint du blanc ! Du blanc où plus rien n'est dit ! Où plus personne n'est convié !

    P : Quoi ?

    E : Plus personne, pas même les enfants. Pas même l'enfant, sa main étendue sur le parquet. Tu as fini par te retrouver seul.

    P : Non

    E : « Je ne voudrais pas d'un superbe isolement
    Je ne voudrais pas d'une beauté étrangère au monde
    Je maudirais de tels masques »

    P : Je ne sais pas ce que tu veux

    E : Les inviter

    P : Inviter ?

    E : Les autres, mon petit Pourbus, les autres ! Pas ton petit nombril ! L'espace et l'absence bouclés comme un rempart.

    P : Bouclés comme un rempart.

    E : L'espace et l'absence
    Bouclés comme un rempart
    Toi dedans qui as fermé l'issue

    P : Je n'ai pas fermé l'issue.

    E :
    Tous les horizons sont à portée de sens
    Mais l'absence et l'espace ont refermé leur boucle
    Sur rien

    P : Ce n'est pas vrai. On pourrait croire, mais ce n'est pas vrai. J'ai épousé des causes, j'ai lancé des anathèmes, j'ai réclamé plus de justice.

    E : Vraiment ?

    P : Avec mon petit pouvoir de peintre, oui. Que peut faire un peintre ?

    E : Que peut faire un plombier, que peut faire une caissière ? La question n'est pas là !
    Tends ton regard vers les confins
    Rejoins l'horizon où les peuples se lèvent

    P : Où les peuples se lèvent. Laisser la douleur du monde entrer dans l'atelier, c'est ça ? Je l'ai toujours fait, et alors ? Qu'y a-t-il de changé ? Ma porte est ouverte aux cris du monde.

    E : Tu mens !

    P : Ce creuset du blanc dans quoi tout se fondait. C'était vrai, ce n'était pas un mensonge. C'était ainsi : toute la vie, tout moi et le monde, dans le creuset du blanc. Je n'ai pas menti. Pas menti, je le jure !

    E : Pourbus, Pourbus... Tu savais le faire, tu le faisais. Je sais. Et puis, le blanc est devenu beau. Mais la beauté sans le tragique : une manière. On croit se nourrir du monde et on refait sans cesse le tour de son nombril.

  • 2969

    Fermez cette porte ! Fous-moi la paix, arrête avec ce jeu, arrête ! Ne regarde pas. Je ne supporte plus. Je ne. Allez ! Laissez-moi glisser la tête sous le lit, jouer, jouer. Maman vire-moi ces tabliers, ils m'aveuglent ! Et lave ce sang. Ferme la fenêtre. Et vous, hein ? Dehors, dehors, tournez les yeux ! Ah non non mais non, ne regardez pas ça, c'est trop vieux c'est nul, oui c'était joli, mais ; barrez-vous, laissez-moi tranquille ! Fermez cette porte, fermez la fenêtre, fermez, éteignez, débranchez, taisez-vous, faites silence ! Faites silence dans la rue, respectez mon travail ! Comment voulez-vous que j'avance si vous m'interrompez tout le temps, si vous venez voir ce que je fais, comment je bosse ? Toi pareil, barre-toi ! Vous voulez quoi ? Vous voulez des preuves ? Être certains que j'en ai bien bavé ? Plus que les autres, autrement ? Que j'ai éprouvé une souffrance inconnue de vous ? Que j'ai trouvé une réponse inaccessible aux autres ? Mais bon sang, il n'y a pas de questions à se poser ! On n'en finirait pas. On peut y aller comme ça. Revenir sur le métier jour après jour, planter son petit rituel sans plus d'inquiétude. Simplement, comme tout le monde depuis l'origine. Pour en finir une fois. Je ne suis pourtant pas du genre à me prendre la tête sur des questions de. C'est pourtant pas compliqué, merde. Je suis comme tout le monde, pas plus de pourquoi et de comment que les autres, pas plus. Je bosse, je joue, voilà. Comme tout le monde, non ? Et si jamais, si jamais j'en viens à me poser ce genre de questions, ça me regarde. Ça me regarde ! Comme tous, la tête sous le couperet, pas plus renseigné que les autres. C'est mieux, c'est différend ? un type qui barbouille des couleurs à peine visibles sur un bout de tissu ? je ne vois pas ce qui peut fasciner là-dedans, hein ? Pas plus de questions que. Simplement, j'y suis. La gorge sous la lame. J'y suis, j'ai toujours été là. Là, comme ça. J'en avais des centaines. Les silhouettes, les jambes les ombres. Les reflets de lumière sur le parquet. Tout le blanc. La joue collée au sol, les grandes jambes. La tête qui patiente. Mon père qui entre et sa grosse voix. Toi, d'abord. Vers le couperet. Toi. Débarrasse le plancher, laisse-moi, laisse-moi. J'ai du travail. Je ne supporte plus. Je ne veux pas. Y'a rien à voir ! Rien à considérer. On y va tous. Les enfants ouste allez ouste laissez-moi travailler. Allez, allez dire à vos parents, allez leur dire que ce feignant de peintre est en plein boulot. Il y va comme eux, comme vous, on a juste à tendre le cou. J'y suis et alors ? On y est tous. Avec des bras, des cheveux, des pieds qui sentent, tu parles d'un héros, tu parles d'un modèle. Peindre ! Quelle pitié d'être tous pareils, quelle déception. Tenez, un pinceau, allez-y ! Pas bien sorcier bon sang. Rien de magique, pas de lumière, pas de science qui dise la forme du couperet. Si je mets de côté le mystère initial... Vous croyez que c'est dans le geste ? Dans les tripes ? Dans les chagrins, les souffrances, les joies ? Vous croyez que c'est là ? Ou là ? Je vais te dire, c'est nulle part ! Nulle part ! On ne sait jamais d'où ça vient, et si l'on est choisi. Pourquoi moi, j'entends, et pas les autres ? J'entends ! J'entends ! Personne d'autre. Laissez-moi, du silence, barrez-vous, enfermez-moi ou je me mure ou je plonge. Je me mure ou je plonge, je me mure ou je plonge, je me mure ou je plonge.

    E : Bon. On bouge ?

  • 2968

    E : Tu souris quand tu travailles. J'aime bien te voir sourire

    P : Ah bon, je souriais, là ?

    E : Oui, on aurait dit le sourire des bébés, adressé à personne

    P : Oh. Bien. Mon père était équarrisseur, il rapportait ses tabliers de plastique à ma mère pour qu'elle les nettoie. Je me souviens de ces tenues, éclaboussées de sang noir. Dans ces flaques charbonneuses on devinait encore l'éclat vital du rouge ; le reste était d'une propreté irréelle, et sur l'étendage, le plastique était éblouissant. Oh, je me souviens : je pensais aux agneaux qu'il débitait, en série. A l'époque, je pensais qu'il les tuait. On m'a expliqué un jour que son métier était de découper les animaux tués par d'autres – qu'on appelait les « tueurs ». Je trouvais ça moins fascinant, un peu nul même. Et ma mère lavait les traces de ses crimes innombrables et flanquait les tabliers dehors, pendus au soleil. De grands rectangles blancs éblouissants. Mais pas le blanc que j'aime, pas le blanc du vertige, ni même celui du deuil, paradoxalement. Le blanc du carrelage et du scalpel. C'était ce blanc hier. Mais tu vois  je travaille, je bosse, je joue. Je me remets à l'œuvre. A force de repentirs, le blanc reprend vie, s'atténue, s'efface.

    E : Du blanc qui s'efface ! Au profit de quoi ? Du blanc de la toile ? On  n'en est pas à une absurdité près.

    P : Parfois, l'art, c'est aussi inconcevable que de la physique quantique.

  • 2967

    Toute la vie qu'on engouffre sur la toile, malheureux, si j'arrête de peindre ? Mais vous allez disparaître, bande d'ingrats ! Toute l'humanité disparue d'un coup, absorbée dans un trou noir ! Moi, je vous raconte et vous fais vivre grâce à mes surfaces blanches. Voilà pourquoi tout est là, sur la toile, accompagné par ma pensée dans le vaste projet du blanc. Tout y est concentré. L'inverse du trou noir ou son origine : le big bang du blanc. Le big blanc !
    Bon, allez. Reprenons. Ça vient bien. Je le sens. Vous m'écoutez dire que ça avance, que ça progresse, hein ? mais il n'y a que les battements de mon cœur ou le souffle de mes narines. Des mots sont formulés pour raconter ce rien, et vous faire participer à mon aventure intime. Une sonde plantée dans mon cortex, avec des câbles et des neurones qui se baladeraient d'un univers mental à l'autre. On m'ausculte, on me sonde, on m'observe, ça alors ! Pas grave, c'est dans ma tête aussi. La lunette astronomique fixée sur le petit dieu assis, les fesses au froid sur son astéroïde, l'auréole réchauffée par une étoile rouge.
    On guette la naissance de mes pensées, l'apparition de la vie. Il faudra déduire la composition chimique par réfraction de ma lumière dans le spectre des ondes radio que mon aura propage et découvrir... de la source au tarissement de toutes les intelligences. Le parcours de la lumière à travers le vide. Les ondes dispersées, évanouies dans l'immensité. L'appel froid des astres, perdu, accueilli par personne.

    Qu'est-ce que je raconte ?

    Je pense, pendant que je crois ne penser à rien. Mes hasards de nacre produisent sur la toile ce... frémissement sous le jour qui me procure une sensation de bonheur, de plénitude, je sais que j'y suis.