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samedi, 27 août 2016

2996

Je ne dis pas que je ne suis pas ambitieux. Je dis que les effets de ma possible ambition sont annulés par ceux de ma tangible paresse.

vendredi, 26 août 2016

2995

Avec Olivier Talon, ami et réalisateur roannais, nous avions rencontré Michel Butor, il y a... un peu plus de… 25 ans (non ? si!). J'avais écrit à l'époque un scénario sur le japonisme pour arte (excusez du peu), et j'espérais que Michel Butor veuille bien accepter de parler du Japon. Son livre, Le Japon, un rêve à l'ancre, avait inspiré certains passages du documentaire. À l'époque, je n'avais lu de lui que ce livre et quelques poèmes. Je découvrirai plus tard La modification et Degrés, ce dernier étant mon préféré. Olivier lui avait adressé le scénario préalablement et il avait bien voulu nous recevoir chez lui, en salopette comme il se doit. Ce furent quelques heures assez passionnantes, où il nous suggéra certaines œuvres, nous citant par cœur les musées où elles se trouvaient. Il était d'accord pour être interviewé dans le film, à deux conditions : que le tournage se déroule chez lui (il était fatigué et évitait les déplacements) et que le documentaire ne soit pas orienté politiquement. J'avais timidement demandé à M. Butor ce qu'il avait pensé de mon scénario. Il avait répondu avec un grand sourire : « mais il est très bien ! » Nous nous quittâmes là-dessus et la promesse de se revoir bientôt. Nous n'avons pas obtenu les financements (la litanie de mes projets tombés à l'eau, un de plus, rien de grave) et je n'ai jamais revu Michel Butor. Un peu plus tard, je croisai un ami, fin lettré et bon connaisseur de l'écrivain. Je lui expliquai notre entrevue, encore tout émerveillé qu'un auteur aussi fameux fût si accessible. J'ajoutai que j'étais plutôt content de la réaction de Michel Butor à la lecture de mon travail. Et mon ami de répliquer avec autorité : « Si Michel Butor te dis que ton scénario est très bien ; tu ne dois pas être content, tu dois être fier ! »
Et en effet.

jeudi, 25 août 2016

2994

Le mahjongg fait partie d'un complot des Chinois pour m'empêcher de travailler. Les raisons de ce complot sont obscures, mais le résultat est là !

mercredi, 24 août 2016

2993

Hors de lui, il s'exclama : « Ma patience a des limites ». Et en effet, on voyait sur son visage écarlate que le condamné sur son bûcher en avait marre et qu'il allait bientôt exploser. Littéralement.

mardi, 23 août 2016

2992

Bien sûr, il ne niait pas les succès de son déodorant trimestriel et de son préservatif perpétuel, mais chaque démonstration des trouvailles de l'ingénieur causait à son patron des sortes de nausée. Particulièrement ce jour-là, car son employé devait lui présenter sa dernière invention : la serviette hygiénique annuelle.

lundi, 22 août 2016

2991

C'était l'heure où les lions vont boire, et où les chats marchent sur les claviers pour exiger leurs croquettes.

dimanche, 21 août 2016

2990

Le politiquement correct a préféré le mot « sénior » au mot « vieux », pour parler de nos anciens (enfin, de nous-mêmes plus tard, il faut le garder présent à l'esprit), « vieux » étant suspect, brusquement, de dévaloriser le fait de ne plus être jeune. Cette subtilisation est pourtant perverse. Le latin avait deux manières de dire « personne âgée » : vetus et senex. Mais si le premier qualifia d'abord le vin de l'année précédente et, plus tard, vetulus, qui désigne simplement le vieux –dérivé en veteranus, le vétéran (et peut-être encore veterina, la bête de somme, trop vieille pour la guerre, d'où vétérinaire)– le second, dont on a retenu le comparatif senior (le plus vieux) pour nommer nos grands-parents, a aussi accouché de sénile et sénilité, de sénescence et, accessoirement, de Sénat. Je ne suis donc pas certain que « sénior » soit plus courtois que « vieux ». Mais les mystères du politiquement correct...

samedi, 20 août 2016

2989

Le titre d'un roman est un enjeu véritable. C'est une alchimie complexe, cela doit sonner, dire (ou malicieusement refuser de dire) ce que sera le livre, donner la couleur, l'atmosphère générale. Il doit intriguer le lecteur qui n'a pas encore lu, hanter la lecture en cours (le lecteur est bien en train de lire un livre qui porte ce titre) et, le roman achevé, confirmer que c'est bien le livre dont le titre a séduit, que le lecteur referme.
Souvent, il s'impose avec netteté à l'amorce des réflexions, ou complète l'élan de l'écriture. Parfois, il semble une notion qui échappe, un rêve dont on ne parvient pas à clarifier le souvenir. C'est alors une pénible quête. Parfois encore, le titre initial, que l'auteur lui-même a trouvé excellent, qui a accompagné des années de chantier d'écriture, s'avère ne plus correspondre avec la réalité du roman terminé. Car l'écriture peut vous entraîner, sinon ailleurs, parfois vers un décalage par rapport au projet initial. Dans mon parcours, j'ai connu trois changements de titres.

Le premier, parce que celui que j'avais choisi, avec lequel j'avais vécu pendant des années, fut, à quelques mois de sa sortie, rendu caduc par l'avènement d'un autre roman, dans le même genre, portant ce titre-là. C'était « A la droite du Diable » et je fus très heureux de trouver à cause de cette coïncidence, un titre bien meilleur (plus juste relativement au livre) : « Mausolées ».

Le second a posé d'autre problèmes. Pendant les trois années de sa fabrication, il était de ceux qui échappent. On lui trouvait des formes approchantes, on cherchait trop loin, pas assez loin, on paniquait, rien ne convenait. C'était « L'Affaire des Vivants », qui passa par toutes sortes de couleurs et d'approches avant de se voir attribuer, enfin, un nom convaincant. Dans ce cas, la difficulté de voir s'imposer un titre légitime venait du fait qu'il m'était impossible de comprendre clairement de quoi j'avais bien voulu parler, quel était le sujet de ce fichu roman. Ici, c'est le titre qui a en quelque sorte donné la clé, qui a éclairé l'essence du roman. Phénomène étrange.


La dernière occurrence est celle du prochain roman à paraître chez Phébus, en janvier 2017. A l'origine, je voulais écrire un roman brutal et radical, onirique, vaguement cauchemardesque, bizarre, sur la Révolution française. J'avais alors été très marqué par la lente dérive sanglante et sordide du roman de Cormac McCarthy, « Méridien de sang », et j'imaginais un livre de cette veine. Il était juste alors que ce roman s'intitule : « La Grande Sauvage ». Or le roman prenant sa propre tonalité, l'étude de la période m'apportant un nouveau regard, le récit a pris une autre ampleur, une autre direction. Le titre ne convenait plus. Mon éditeur m'a proposé qu'on y réfléchisse. Après quelques échanges, nous sommes tombés d'accord hier sur un nouveau titre, plus adapté. Je vous confie ici en avant-première cette idée nouvelle, avec cet avertissement : le titre est en ce moment en cours de test au sein de la maison d'édition. Il n'est pas encore absolument confirmé. Tout de même, je vous le donne, ce qui aura valeur de test aussi. Que penseriez-vous d'un roman intitulé : « Sa Majesté le peuple » ?

vendredi, 19 août 2016

2988

Abondance de nuits n’est pas bien

 

Au royaume des cyclopes, les borgnes sont pas fiers

 

Après la pluie, les escargots

 

Chat brûlé vif ne craint plus rien

 

Les bons comptes en banque font les bons amis

jeudi, 18 août 2016

2987

C'est une ancienne journaliste qui a changé de métier, elle travaille dans l'enseignement aujourd'hui. Elle vient dans ma direction, les bras chargés de sacs lourds. Elle s'arrête à ma hauteur, s'approche de moi très près en disant "bonjour". Un peu surpris, parce que nous ne sommes pas à ce point intimes, je m'arrête également, lui fais la bise (cela nous était arrivé, si si, il y a longtemps...) et j'entame la conversation "alooors, qu'est-ce que tu deviens ?" "ben, toujours au lycée machin, j'essaie de passer des concours... Et toi ? " "Ohbenmoi... "

Dix bonnes minutes de discussion médiocre sur le temps qu'il fait et le travail qui blabla. Bientôt, on ne sait plus trop quoi se dire et je mets fin à notre conversation. On se salue (pas de bises encore), et... elle peut enfin entrer chez elle !

Je m'étais arrêté sur le pas de sa porte. Son approche, que j'avais analysée comme un désir de lier conversation, était juste le dernier mètre qui la séparait de son appartement. Son appartement que mon insistance à bavarder de tout et de rien lui interdisait d'aborder.

mardi, 16 août 2016

2986

"Voler avec des machines plus lourdes que l'air ne présente aucun intérêt, et d'ailleurs c'est totalement impossible". Simon Newcomb (1835-1909)

"Les voyages en chemin de fer à grande vitesse sont impossibles, car les passagers, incapables de respirer, mourraient promptement d'asphyxie." Dr. Dionysys Lardner (1793-1859), professeur d'histoire naturelle et d'astronomie à l'University College de Londres.

"Aucun paquebot ne pourra jamais traverser l'Atlantique, puisqu'il lui faudrait consommer plus de charbon qu'il n'en pourrait transporter." Le même.

"La terre n'a ni membres, ni muscles, elle ne peut donc effectuer aucun mouvement." Scipio Chiaramonti.

"Beaucoup trop bruyant, mon cher Mozart, beaucoup trop de notes !" Ferdinand d'Autriche, après la première de l'enlèvement au Sérail.

"Je n'accepte pas plus la théorie de la relativité que je ne peux admettre l'existence d'atomes et autres billevesées". Ernest March (1836-1916), professeur de physique à l'Université de Vienne.

"Rembrandt ne saurait en aucun cas être comparé, en tant que portraitiste, à notre merveilleux artiste anglais Rippingille." John Hunt (1775-1848).

"L'énergie produite par la fission de l'atome est ridiculement faible. Ceux qui s'attendent à une nouvelle source d'énergie atomique prennent des vessies pour des lanternes." Ernest Rutherford (1817-1937), après avoir réussi la toute première fission atomique.

"J'irai chercher la croissance avec les dents." Nicolas Sarkozy.

"Je vais écrire un blog. J'aurai plus de lecteurs, comme ça." Christian Chavassieux.

N.B. : Toutes les phrases (sauf les deux dernières) sont extraites de l'excellent "Livre des bides" de Stephen Pile. Livre épuisé, jamais réédité, dont la lecture est pourtant conseillée pour la santé.

lundi, 15 août 2016

Les Nefs de Pangée - Nouvelle critique

"une œuvre dense, profonde et lyrique. Sa lecture restera ancrée en moi grâce son originalité, elle arrive à se démarquer de ses pairs comme l'a fait avant elle La horde du contrevent ou Gagner la guerre : grâce à une langue émouvante, une trame novatrice et un ensemble harmonieux."

Babelio recueille les chroniques de ses adhérents. Une quinzaine pour Les Nefs, à ce jour. Quelques avis mitigés, mais la majorité a vraiment aimé. Merci à cette nouvelle lectrice.

2984

Entendu dans une émission de télé-réalité (je zappais, et si vous ne me croyez pas tant pis). La caméra suit un jeune homme qui est accueilli dans la maison qu'on lui fait visiter. La voix off précise : « Madame Machin montre à Bidule la chambre de la jeune fille dans laquelle il va dormir. » Je suis persuadé, enfin je veux croire, que les rédacteurs du texte de la voix off ont malicieusement glissé cette ambiguïté, pour se taper sur les cuisses en regardant le visionnage. On résiste comme on peut à la connerie, même rémunératrice.

dimanche, 14 août 2016

2983

Les trois hirondelles étaient blotties l'une contre l'autre, sous un vieil établi, non loin de leur nid qui s'était écrasé au sol. Trop lourd, mal accroché à un simple fil électrique, il n'avait pas résisté aux derniers rehauts apportés par les parents, ce printemps. Chez nous, les hirondelles comptent beaucoup. Il y a deux remises orientées de façon opposée, qui abritent une demi-douzaine de nids variablement occupés selon les années. Avec la clarté augmentée des jours, avril qui rayonne, nous ouvrons grand les portes, nous les attendons avec une impatience inquiète. Les voir fidèlement reprendre leur résidence est une joie. Nous nous considérons chaque fois comme honorés par leur présence.
C'était une désolation de découvrir ce nid explosé par terre ; une consolation de retrouver en vie ses occupantes. Il ne faut pas les laisser à la merci des chats du voisinage. Elles commencent à se couvrir de plumes, c'est bon signe. Une semaine, deux tout au plus, et elles pourront s'envoler et chasser par elles-mêmes. J'ai déjà soigné des oiseaux, j'ai sauvé un martinet autrement plus jeune, à peine couvert de duvet, je sais comment faire. Dans ma main (ma douce n'ose pas les toucher de peur de leur faire mal), les petites ne réagissent pas. Le choc peut-être, ou plus redoutable : l'immédiat désintérêt à vivre de ces créatures, dès lors qu'un accident les a arrachées à leur cocon.
Dans la maison, nous les installons dans la salle à manger. Nos chats miaulent, impuissants, derrière la porte vitrée. Ils s'insurgent contre la cruauté de leurs maîtres qui leur interdit d'accueillir nos pensionnaires à leur façon. Nous aménageons un creux de terre, paille et plumes avec les débris du nid, où nous déposons les petites hirondelles. Elles sont inertes, yeux fermés, anéanties. De quoi se mêlent les hommes ? Pourquoi s'acharner à réparer un malheur dont ils ne sont pas coupables ? Elles refusent d'ouvrir le bec, nous les forçons donc à manger. L'aliment le plus simple est du jaune d’œuf, je sais que ça peut marcher. Cinq à six séances par jour. Le troisième jour, un tournant important s'opère : il est inutile de les contraindre. Elles se précipitent sur le bout de bois que j'ai spécialement taillé pour le nourrissage. Bec grand ouvert, elles reçoivent avec gourmandise la manne offerte. Elles se renforcent, sont toniques. Laissées seules, elles piaillent, volettent même dans la pièce, on les retrouve perchées parfois. Même la plus faible des trois, recueillie toute chétive, parasitée et très mal en point, semble revivre. J'annonce fièrement sur Facebook que les trois hirondelles vont « manifestement » survivre.
Le soir-même, ma douce découvre deux hirondelles collées l'une à l'autre. Elles ont laissé la troisième à part. Elle est morte. C'est décevant mais nous ne sommes pourtant pas surpris. Elle mangeait moins que ses sœurs, était nettement moins vive, malade sûrement. Tout de même, juste au moment où nous pensions…
Le lendemain, les deux survivantes refusent la nourriture, cette fois. Elles ne volent plus, ou bien juste la distance nécessaire pour aller se cacher sous un meuble, se rencogner dans une partie plus sombre. Elles ne piaillent plus. La plus costaude veut bien, parfois, avaler la mixture que nous lui servons mais elle le fait sans énergie, sans appétit. En quelques heures, tout s'est inversé. Visiblement, inexplicablement, elles ont abandonné. Forcer ne sert à rien, elles déglutissent à peine. Un peu plus tard s'éteint la seconde hirondelle. La troisième reproduit l'attitude des deux autres. Il devient évident qu'elle se laisse mourir, elle aussi. La mort dans l'âme, déçus et en colère, nous acceptons.
Hier, en fin d'après-midi, je trouve la dernière, respirant encore faiblement, vers la porte-fenêtre. La troisième fois qu'elle rampe littéralement jusqu'à cet endroit, à bout de force, vers cette illusion de lointain. Je la prends dans ma main, je sors. Il fait tellement beau. Le jardin est une splendeur à cette heure-là. Je m'assieds sur l'herbe, dos contre le plus grand cerisier. Ma douce apparaît sur la terrasse. Je ne dis rien ; elle comprend, s'excuse de ne pouvoir me rejoindre. Elle n'a pas le courage. Je sens dans ma main le cœur de l'hirondelle. Quand on est concentré sur cet événement minuscule, c'est incroyablement puissant, les battements de cœur d'un oiseau. Je reste là, le temps est ralenti. L'hirondelle est immobile entre mes doigts. Elle se repose. Il y a autour de nous un ruissellement de lumière, une douceur et une douleur tendre, une patience. Nous avons le temps, prends ton temps. Une vie contre ma paume. Tout va bien. Les choses rentrent dans l'ordre. Pas de nourriture forcée, pas de bruits domestiques, pas de murs. Mais pas non plus la mâchoire d'un prédateur. Le nid de ma peau, la chaleur de ma main, la lumière incroyable de cet instant à travers la voûte de feuillage. Une heure passe, peut-être plus, je ne sais pas. Et puis je sens un frémissement. Le petit corps vibre et se raidit. La tête minuscule s'incline dans un relâchement ultime. J'ouvre ma main, tachée par l'effet du dernier spasme. C'est bien fini.

Il nous a paru tellement important de sauver ces hirondelles. Nous aimons tant les voir revenir chaque année, traverser l'air en échangeant leurs cris. Portées par l'énergie que nous avons mise dans ce projet, les trois petites hirondelles y ont cru, elles aussi, le temps d'une journée. Notre évolution nous a à ce point détaché de la nature, que nous sommes incapables de concevoir qu'une créature puisse trouver négligeable de vivre. Comment sont-elles passées de ces heures vives, avides, toniques, où il nous semblait avoir réussi, pour aussitôt après, lâcher prise et s'abandonner à la mort ? Nous avons été rappelés à l'ordre. Il y a ce qui veut vivre et ce qui veut mourir. L'homme n'a rien à voir là-dedans.

samedi, 13 août 2016

2982

La pluie avait cet effet inattendu de tacher la peau de façon indélébile. On s'arrachait l'épiderme à tenter d'effacer sa teinte grise. On chercha d'abord à s'abriter mais l'averse incessante épuisa les volontés les plus fermes. On s'abandonna au harcèlement des gouttes et ne se croisèrent plus bientôt que des faces ruisselantes, salies de coulures. Puis le gris pénétra les sols, les paysages, les arbres. Tout prit une teinte d'encre délavée. Étonnamment, le pelage des chats semblait résister au phénomène et, la nuit, ils étaient tous phosphorescents.

vendredi, 12 août 2016

2981

Un journal local veut informer ses lecteurs sur les relations auteurs-éditeurs, et je lis, concernant les écrivains de ma région (je résume) : « Certains auteurs préfèrent une meilleure diffusion et choisissent un grand éditeur. » Ils préfèrent... Ce n'est pas qu'aucun éditeur ne veut de leur bouse, c'est seulement qu'ils "préfèrent". Donc, tu ponds ton roman, tu téléphones à Gallimard (ou au Réalgar, par exemple): « Bon, maintenant, j'en ai marre de diffuser mes plaquettes auprès de ma famille et de mes amis, alors, je vous envoie mon manuscrit. Démerdez-vous, faites-moi ça bien et envoyez-le dans tout le pays, OK ? »
Je vous conseille de pratiquer comme ça. Surtout, après, vous me dites comment vous avez été reçus.

jeudi, 11 août 2016

2980

Écrire, quel bonheur. Ne plus écrire, quel soulagement. Entre les deux, une sorte d'enfer.

mercredi, 10 août 2016

2979

Une gare. Elle est dans le train, assise face à moi ; lui est sur le quai. Deux cinquantenaires qui s'échangent de silencieux serments d'amour à travers la vitre. Quand leurs gestes ne disent plus rien, ils se regardent souriants ou pensifs. Leur bonheur irradie à cent mètres autour d'eux.

Je suis toujours très touché par le spectacle des gens amoureux. C'est une démonstration qui met immédiatement à bas toutes mes préventions cyniques. C'est ainsi, je suis très "fleur bleue" en réalité. J'ai toujours envie de croire que les humains sont d'abord des produits et des pourvoyeurs de l'amour.

mardi, 09 août 2016

2978

La perspective de rencontrer des elfes et des lutins ne doit pas inquiéter le randonneur. Il faut d'abord rappeler qu'à l'origine, ce sont des bûcherons abrutis, dépourvus de tout sens de l'orientation et irrémédiablement perdus dans les bois. Des siècles d'évolution ont produit ces êtres petits, furtifs et au caractère revêche.

De même, contrairement à ce qu'essayent de faire croire certains écologistes, la disparition de ces créatures n'est pas due à la réduction de leur habitat, mais bel et bien à l'irruption de chemins proprement tracés à travers la forêt, munis de panneaux indicatifs, grâce auxquels elles ont enfin pu trouver la sortie.

Désormais, les lutins errent dans nos villes et tentent de s'y adapter. Ils n'ont cependant pas amélioré leur sens de l'orientation et errent pitoyablement dans les rues, cartes en main. On distingue le lutin du touriste allemand par une remarquable différence de taille.

lundi, 08 août 2016

2977

La date est gravée dans la pierre : 1885. L'année où le grand-père de Jeannine a scellé ici le manteau de la cheminée, dans la pièce principale. L'année où il a achevé la construction de sa propre maison, en pisé, la moindre pelletée de terre apportée à dos d'homme, jour après jour. Nous avons à peine le temps de noter ce détail que notre hôte, qui nous a salués chaleureusement sur le seuil, nous fait entrer dans la pièce attenante qui fut l'atelier où elle a quasiment passé sa vie. Jeannine est la dernière d'une dynastie de tisseurs à domicile, initiée avec son grand-père à l'époque des métiers à bras et de la soie. Son père prend le relais et, à la mort brutale de celui-ci en 1974, sa fille née en 1931, notre Jeannine, reprend l'activité. Elle connaît très bien ce métier, puisqu'elle a passé entre les machines son enfance, sa jeunesse, son travail de jeune adulte. La voici à la quarantaine, seule, mettant en route, recevant le « remettage », réglant, surveillant les machines que son père a rachetées à la première entreprise pour qui il travaillait, quelques années plus tôt.
Quand elle prit sa retraite, bénéficiant de la réforme qui permettait de partir à soixante ans, le travail était plus rare, c'était dans les années 90, le déclin du tissage était pratiquement accompli alors. Jeannine n'était pas artisan, elle était salariée à domicile, statut hybride qui offre l'avantage d'une paye sûre et d'une retraite minimale, mais ouvre déraisonnablement les horaires de travail. On fait corps avec le bruit des métiers dans la maison, on vit au rythme du claquement des navettes, on prend garde que les cendres du poêle ou les mouches de la campagne environnante ne viennent pas tacher le tissu synthétique qui est l'essentiel de la production… les journées sont vouées au métier.
Jeannine montre le sol de la petite pièce. Les fragments de dalle de ciment où s'ancraient les quatre machines, les restes de tomettes salies de graisse, l'espace gagné sur une ancienne étable où mourut la seule vache de la famille, la cloison qui enchâsse les nouvelles toilettes, en remplacement de l'édicule commun, en fond de jardin. Tous les fantômes d'une vie consacrée à ce métier qu'elle n'eut pas l'heur de choisir. C'est ainsi. Les mains froissées s'abattent sur la table de la cuisine où nous sommes installés à présent, martèlement du destin qui ne cessa de frapper à la porte de son existence.