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vendredi, 29 avril 2016

2876

Bientôt l'été.
Une simple promenade dans la campagne, quand l'écran se fait surface de verre opaque devant moi. Imperméable à la moindre idée. Alors, une marche, un tour tranquille, les mains dans les poches, une herbe entre les lèvres, l'écharpe bientôt dénouée. Le soleil, les champs grêlés d'ombelles blanches et de boutons d'or. La vie alentie des moutons et le grotesque des poules. Le pas solitaire entre deux haies hirsutes, le concert des insectes innombrables, les cris des chiens réveillés de leur sieste. Arrivé au faîte de la colline, la vue grisée de soleil sur la plaine jusqu'au Forez. Le temps arrêté, le regard assuré, campé sur deux jambes. L'heure qui s'écoule par ma poitrine. Tout est calme, les génisses tendent leur mufle vers moi, reculent pour un geste, reviennent m'interroger et me regardent reprendre le chemin. La petite route revient à la maison, à l'escalier, au bureau. Je retrouve l'écran qui a repris sa transparence. Écrire.

jeudi, 28 avril 2016

2875

Couv_Beinstingel.jpegJournal de la canicule. Thierry Beinstingel. Fayard.

Ce roman de la rentrée 2015 est une très fine analyse de la manière dont l'écriture s'impose à un quidam et lui permet de dépasser ses questionnements, pour finir par lui permettre de s'améliorer, en quelque sorte. En tout cas, de lui apporter un peu de bonheur. Le roman est construit sur le mode du journal, rédigé sur un cahier d'écolier pendant la canicule de 2003. Le narrateur est un célibataire (séparé plutôt, mais depuis assez longtemps pour avoir assimilé la condition du vieux garçon qui rend visite à sa mère dans sa maison de retraite), modeste fonctionnaire, sûrement assez transparent, resté pendant l'essentiel de l'été pour superviser un chantier de voirie assez délicat.
Intrigué par l'absence prolongée de ses voisins, il s'enhardit à entrer dans leur jardin, trouver un accès et pénètre un jour dans leur maison déserte. Là, il observe cette intimité étrange, offerte et silencieuse, ce monde arrêté, comme figé par la mort. Où sont-ils ? Où sont le couple, leur garçon et leur fille, deux enfants dont les chambres sont désagréablement dissymétriques ? Sans vouloir rien déranger, le narrateur s'habitue jour après jour à visiter la maison, de plus en plus fasciné par le drame qu'il devine derrière cette absence anormalement longue. Les semaines passent, un mois passe, un deuxième mois… les voisins ne sont toujours pas rentrés, la canicule impose sa respiration à la ville. Le narrateur consigne tout, avec une obsession du détail. C'est un technicien, un amoureux de la symétrie, de l'observation précise et mesurée. Cependant, ce terne personnage prend goût à coucher sur un cahier (seul vol qu'il s'autorise dans la maison abandonnée) ses faits et gestes, ses hypothèses, l'avancée de son enquête, puis ses réflexions intimes, l'émotion de ses rencontres, ses pensées. Un nouveau cahier est bientôt nécessaire. Écrire devient un palliatif à ses perquisitions, il se rend moins souvent dans la maison des voisins, écrire lui permet de comprendre des choses sur lui et sur les autres. Se dessine alors le véritable propos du livre. On croit être invité dans une enquête policière, haletante, angoissante (c'est l'effet produit, d'abord), et puis l'on prend conscience que le récit nous entraîne ailleurs. On voit alors chez ce fade petit fonctionnaire, s'affirmer l'humain bienveillant qu'il a toujours été, l'homme sans colère et sans amertume, celui que les femmes choisissent pour lui raconter leurs déboires, et qui aurait aimé avoir un enfant.
La difficulté étant pour l'auteur d'imiter une écriture pâle et factuelle, parfois alourdie de détails techniques (le narrateur réalise parfois que ce qu'il écrit n'a pas d'intérêt), d'être assez adroit pour produire avec cela de la littérature, mais une littérature qui serait à la portée d'un diariste seulement préoccupé de décrire les événements anodins qu'il traverse, cela sans la moindre ambition littéraire, justement. Et de réussir à faire progresser cette narration faussement médiocre vers la force de questionnement des grands textes. C'est virtuose, sans avoir l'air d'y toucher. Une belle surprise (je ne connaissais pas cet auteur), une belle réussite.

mercredi, 27 avril 2016

2874

Nous sommes sur une petite route en lacets qui nous mènera à notre rendez-vous. Une amie expose dans un village perdu de la campagne et la route  escalade  en douceur un paysage qui ressemble à la Comté de Tolkien. Nous n'avons pas mis la radio. Je chante comme à mon habitude, ma douce chantonne en sourdine et puis, encouragée, elle se met à chanter à son tour. « Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre », elle hésite, se trompe, s'arrête, cherche les mots de Ferrat qu'elle adore. Me confie dans cette pose que ce texte dit exactement ce qu'elle ressent, tout ce que je suis pour elle, tout ce que je lui ai apporté. Elle s'excuse de chanter faux. Ce n'est pas vrai. Elle chante très joliment. Elle reprend, les mots reviennent « J'ai tout appris de toi sur les choses humaines... » Et moi, à qui ce message s'adresse, moi, insignifiant humain aimé comme personne ne le fut, je sens la bénédiction de toute cette bonté m'inonder de tendresse jusqu'aux yeux.

 

(Je sais, certains vont me dire qu'ils l'ont déjà lu, celui-là. Ben, faudra faire avec, hein ?)

mardi, 26 avril 2016

2873

James Bond est à la retraite. Après un grand nombre d'infractions au code de la route, le voici obligé de rester chez lui, avec ses chats. Parfois, quand il passe devant la glace, il se tourne brusquement, sa brosse à cheveux brandie au bout de ses mains serrées, en faisant « Talan tadin, tadin din ! Tou dou ouhou toudou wou. ». Mais ça aussi, il a arrêté : il se faisait un tour de rein à chaque fois.

lundi, 25 avril 2016

2872


podcast

L'Epitaphe. Villon. 2 minutes et 19 secondes venues du XVe siècle. En ces temps, un poète fréquenta suffisamment les gibets où ses frères se balançaient au vent, pour pouvoir les décrire comme "plus becquetés d'oiseaux que dés à coudre", image inoubliable.

06:14 Publié dans Livres | Lien permanent | Commentaires (0)

dimanche, 24 avril 2016

2871

Marc Lévy a écrit plusieurs livres, ce qui le fait considérer comme un écrivain par beaucoup de ses lecteurs. C'est un type plutôt sympa si j'en crois certaines anecdotes ou témoignages de mes connaissances, et ça c'est bien. Il est un peu plus jeune que moi et considérablement plus à l'aise financièrement. Plus beau même, mais ma douce affirme que non (elle trouve aussi que Brad Pitt n'est pas terrible. Je ne sais que penser.) Le père de Marc Lévy est écrivain et fut un résistant et sa sœur est scénariste et auteure de théâtre. Ces détails dévoilent un aspect de sa personnalité : il a fallu que ce garçon s'impose dans sa propre famille. Qu'il l'ait fait en choisissant l'écriture est le signe d'une démarche authentique, assez naïve pour être respectée, malgré les dommages collatéraux.
Beaucoup de femmes aiment lire Marc Lévy. C'est ainsi. J'ai lu un livre de Marc Lévy (Si c'était vrai, je crois). Je suis encore là, intègre, tel qu'auparavant. L'expérience est donc moins terrible qu'on le dit. D'autant plus qu'elle est oubliable.
Laissons vivre Marc Lévy, occupons-nous de littérature, il y a déjà fort à faire de ce côté-là.
Je vous remercie de votre attention.

samedi, 23 avril 2016

2870

arton991.jpgOn lira Tocqueville à la plage de Xavier Gardette.

C'est l'été. Un couple investit une maison au bord de l'océan, en Vendée. Lui, Olivier, est écrivain et doit boucler pour la fin de l'année un livre sur Marie Motley, femme d'Alexis de Tocqueville. Il n'a rien dit à Sylvie, sa riche épouse, de son intuition première qui devient certitude au fil du récit : il connaît ces lieux, il est venu enfant sur la plage qu'ils fréquentent aujourd'hui. Il s'est passé là quelque chose qui se refuse à sa conscience. Un souvenir important qui lui échappe. On se régalera, bercé par l'attente et l'insistance des souvenirs à ne pas se laisser saisir, amusé par les atermoiements d'un auteur incertain, lancé dans un chantier qui ne le passionne plus, vaguement attiré par une belle couturière vêtue de peu de tissu, on méditera sur la famille, les voisins, la mémoire, le  couple, on sera encore joliment ému par une révélation finale, à la fois fondatrice et anodine. On cueillera au passage quelques belles assertions, des phrases d'auteurs glanés dans toute l'histoire de la littérature et données sans affectation, des leçons de pensée glissées mine de rien, entre deux grains de sable. C'est subtil, joli, élégant. On quitte le livre comme une rencontre délicieuse, à laquelle on repensera un jour en souriant.
Tocqueville à la plage, Xavier Gardette. Chez arléa.

vendredi, 22 avril 2016

2869

On ne devrait pas se retourner sur son passé. On ne devrait pas, c’est connu. Je devrais le savoir, moi, lecteur sourcilleux de la Bible, qui sait l’exemple mythique de la femme de Lot, tournée vers ses regrets, la vie confortable qu’elle abandonne au feu divin, et qui soudain est changée en statue de sel. Je le savais.

Quand nous étions enfants, nous passions une grande partie de nos vacances à la campagne, dans une ferme des environs. Un couple de paysans et leur unique garçon, de l’âge intermédiaire entre mon frère et moi, nous y accueillaient. Cela dura des années. Est-ce que je m’y ennuyais ? Sans doute, mais de l’ennui de l’enfance, peuplé de méditations et de rêves. Une époque propice à l’imaginaire, en fait. Je ne goûtais guère les jeux de notre nouvel ami et de mon frère, devenus inséparables, et le père de famille avait autre chose à faire. Restait à me réfugier auprès de la mère de famille, dans la cuisine, avec mes cahiers que je remplissais d’aventures puériles, à grands coups de stylos et de vraisemblance approximative. La dame était gentille avec moi, elle faisait de bons gâteaux. Les vacances passaient ainsi dans une solitude protégée et doucement moquée.

Nous fûmes un jour trop grands, décidément, pour retourner à la ferme. Il se passa d’autres jeux, des voyages, il se passa une enfance, puis une vie de jeune adulte, il se passa peut-être trente-cinq ans. J’envisageais parfois d’appeler, de revenir sur ces lieux, de reprendre contact. Mais, au fond de moi, je savais bien qu’il ne faut pas, que les traces du passé sont dépouillées de magie, qu’elles sont inertes et muettes, sinon décevantes. Je vis un jour le père de famille, presque identique à celui que j’avais connu dans la montagne. Il était attablé dans une cafétéria, rouge et massif, souriant timidement. Il n’était plus paysan, il travaillait à l’usine, en ville. Je le saluai, nous n’échangeâmes pas plus de deux phrases. Aussi désarmés l’un que l’autre par ce surgissement incongru de temps révolus. Nous ne nous aimions pas beaucoup, l’un et l’autre. J’appris sa mort plus tard.

J’attendis d’avoir 49 ans, pas moins, pour téléphoner à Madame D. J’en formais le projet depuis des semaines, en parlais à ma douce de temps à autre. Un jour, je me décidai. Sa voix, identique, pas étonnée : « Christian ? Il faudra venir un de ces dimanches…  M. sera là » M. est le fils unique, resté célibataire, vivant avec elle. La date fut convenue. Je raccrochai, regrettant déjà mon geste, comprenant pourquoi je ne l’avais pas accompli depuis tout ce temps : c’est que j’en savais la nocivité.

Nous voici, ma douce et moi, installés devant une tasse de café et une part de tarte. Contrairement à l’usage, je n’ai rien apporté. J’aurais pu, mais ce manquement signifiait que l’on ne resterait pas, que je n’étais que de passage, et que, probablement, je ne reviendrais jamais. Je demande ce qu’ils font l’un et l’autre, les fait parler un peu du jour d’aujourd’hui, du temps qu’y est plus comme il était. Les questions et les réponses s’enchaînent, superficielles. Madame D. demande ce que je fais, ce que ma compagne fait, nous le lui disons, elle résume : « chacun fait comme il peut. » et quand je parle du travail actuel de mon frère (un mandat d’élu), que je vois avant tout comme une façon d’œuvrer pour les autres, madame D. avance sa main au dessus de la table, fait un geste sordide en frottant de son pouce l’index et le majeur, et souligne d’un sourire entendu « ça rapporte, ça ». Au bord de la nausée, je subis encore deux ou trois assertions sur les gitans et les étrangers qui sont trop nombreux, et puis nous partons, retrouver le présent qui s’est bien débrouillé sans nous.

Dans la voiture, ma douce me demande si je suis déçu. Je lui dis que non. Un temps de silence et j’ajoute : « Je savais. »

jeudi, 21 avril 2016

2868

Je suis viré, d'accord, mais soyons précis. Viré... Qu'entendez-vous par là ? « Foutu dehors, licencié... » Hmm hmm. Bon, mais encore ? Essayez de me dire les choses franchement, ne me ménagez pas. Je suis nul, incompétent ? Je ne vois toujours pas ce que vous essayez de me dire. "Fumiste" ? Non, désolé, ça ne me parle pas. Essayez d'être moins technique, tant pis, nous sommes entre nous... "Connard, jean-foutre, minable", certes, mais je ne comprends pas ce que vous voulez, au fond. Je vous écoute, je vous écoute, je suis toute ouïe, je vous assure. Ne vous mettez pas en colère, je fais des efforts. Peut-être dois-je avouer un manque de vocabulaire. "Mis à la porte", cette porte-là ? Mais c'est votre, vos, enfin... Non, celle-ci ? Celle de la secrétaire, mais j'en viens, justement, c'est vous qui m'avez demandé de venir. Retourner chez moi ? Bien sûr, si vous insistez. Ne plus revenir ? « Plus jamais » Comme vous y allez, on voit que ce n'est pas vous qui devrez rattraper le retard, après. Je suis viré ? Vous l'avez déjà dit, et surtout vous êtes tout rouge. Oui, ce serait mieux si vous preniez quelques jours. Ne vous inquiétez pas, je m'occupe de tout pendant votre absence. Reposez-vous. Allons, ce n'est pas grave. Ne parlons plus de ces petits énervements improductifs, le président ne serait pas content d'apprendre que vous passez du temps sur ce genre de futilités. Comptez sur moi, je ne dirai rien.

mercredi, 20 avril 2016

2867

Je sais, je sais, s'énerva le clown, une fois enlevés les grands pieds et le nez rouge, lavé le maquillage, je sais, oui, je ne suis qu'un acrobate !

mardi, 19 avril 2016

2866

Les murs du bureau lacérés par les chats. Font ça pour rien, par insolence, par indolence, s'étirant avec dédain, allongeant le dos et les pattes, griffes jaillies comme par mégarde, plantées dans la chair tendre du plâtre, dans l'épiderme frêle du papier peint. Surpris qu'on les houspille, sortent à pas nonchalant. Quel intérêt, ces murs ? Des parois sans charme, qu'ils ont bien fait de décorer à leur manière. Et moi, incapable de vengeance. Car le chat ne possède rien, aucun solide abri à érafler ou fendre en représailles. Mais que la bête inflige à mon clavier un filet d'urine précis, souille un fauteuil ou un vêtement oublié, et j'entreprends l'infernale vendetta : je me plante au dessus de son couffin et le compisse à grands jets. Ah, la tête du greffier, ses moustaches révulsées, son regard désemparé ! Ah, la tête de nos invités, pénétrant dans une atmosphère empuantie par l'opiniâtreté de notre duel !

lundi, 18 avril 2016

Les Nefs de Pangée - Critique

Un billet qui date de janvier et que je n'avais pas repéré. Sur le site "un dernier livre" et sous la plume d'une Marcelline, apparemment conquise. Merci à elle.

 

Les bonnes opinions des lecteurs des Nefs ne lui ont cependant pas permis de décrocher les prix pour lesquels mon roman était sélectionné. Pas de prix Bob Morane, pas de Grand Prix de l'Imaginaire, donc. Cela dit, vous ne me lirez pas mégotant la fierté d'avoir été sélectionné pour ces prix prestigieux ; je suis conscient que ce n'est pas rien. Mais vous savez ce que c'est...

2864

Après l'opération qui l'avait transformé(e) en femme, elle s'était mariée avec son chirurgien. Un malaise s'installa dans le couple quand elle découvrit que son ancien sexe, d'une taille enviable (et reconnaissable par un détail), se trouvait maintenant entre les jambes de son mari.

dimanche, 17 avril 2016

2863

12718082_1279446868751981_4810537838148835082_n.jpgL'aventure parisienne de Pasiphaé, cette pièce créée l'an dernier à Roanne, fut l'opportunité pour la Compagnie NU de présenter son travail à un public non acquis, réputé difficile. Les cessions roannaises ou stéphanoises pouvaient être considérées comme des jeux « à domicile » (ou presque) devant un public plutôt bienveillant. Ici, notre approche allait être jugée par des spectateurs sans a priori autre que celui qu'a pu nourrir la fréquentation des salles et programmations parisiennes. Nous ne faisons aucun complexe d'infériorité, nous connaissons la valeur de notre travail ; il s'agissait de le tester devant un public qui le découvre complètement. D'abord, une chose que nous ne pouvions prévoir : c'est que le changement de comédienne pour le rôle-titre allait à ce point bouleverser la mécanique de la pièce. Non pas changer le propos mais déplacer le centre. Observation fascinante de ce que le spectacle vivant autorise de manipulation, d'interprétation, de « jeu » en fait, à partir de l'écriture. Même le public, son nombre, sa composition, son humeur, change la donne. La pièce, selon son emprise, s'oriente vers la comédie ou le drame, différemment chaque soir. Preuve d'une sorte de plasticité de la pièce assez étonnante. Ensuite, nous avions pris le parti de supprimer les nombreuses chansons qui émaillaient la pièce dans sa première version. L'interprétation de ces morceaux par des comédiens qui ne sont pas à l'aise avec le chant, fragilisait l'ensemble. Les supprimer a resserré l'intrigue sur le trio Pasiphaé/Minos/Dédale. Quel personnage a pâti de ces suppressions ? Le peuple, qui n'est présent désormais que par des propos indirects (mais de façon presque obsédante, il en est question très souvent). Certaines scènes chantées auparavant ont été réécrites quand les informations contenues dans les couplets étaient nécessaires à la compréhension de l'intrigue. La Pasiphaé « parisienne » peut donc être considérée comme une re-création, avec ce que cela implique d'inventions, de relecture et de regains mais aussi de fragilité, de calages de dernière minute, de tâtonnements. Et seulement quatre représentations, séparées par une semaine, qui plus est. Fragilité augmentée. Mais c'est le bonheur de travailler avec des professionnels : tout a fonctionné à merveille. Le franc succès de la dernière peut faire rêver de ce que serait devenu la pièce après vingt représentations consécutives. Au final, nous ignorons ce qu'il adviendra de cette pièce, mais elle a eu un impact certain sur les personnes qui l'ont vue, qu'ils l'aient aimée ou pas, elle a marqué les spectateurs. Les retours continuent, les témoignages se poursuivent, que recueillent nos comédiens parisiens. Nous écoutons. Nous recevons, nous réfléchissons. Une scène a déjà été écrite, pour enrichir le début, poser les enjeux plus tôt qu'ils ne l'étaient. C'est une nouvelle création, riche de potentialités, remarquée par certains professionnels. Rien n'est accompli mais la compagnie se met à imaginer plus loin qu'elle ne l'a jamais fait. Et comme dirait ma chère Pasiphaé aujourd'hui : «  Alors, tout est possible ».

 

Photo Yann Guillotin.

samedi, 16 avril 2016

2862

La dernière de Pasiphaé : public nombreux et réactif, comédiens au sommet, technique bienveillante, ce fut un moment merveilleux. Enfin rentré, décor rangé, douche prise, suis épuisé. Je vous raconterai plus tard. Demain ? Oui, demain (là, il faut que j'écrive un dialogue supplémentaire, on peut toujours faire mieux). Bonne soirée.

vendredi, 15 avril 2016

2861

Pasiphaé_Yann-Guillotin.jpgCe soir, au Point du jour, c'est la dernière de Pasiphaé. Une fin mais aussi ce qu'on peut considérer comme un seuil vers autre chose. C'était le but. Répondre à l'invitation de la directrice de cet établissement était un pari coûteux pour nous (il était évident que les entrées ne compenseraient pas l'investissement trajets, hébergement, salaire des artistes, etc.) mais une expérience nécessaire. Il s'agissait de faire connaître notre travail à des professionnels qui ne seraient jamais venus à Roanne ni même à Saint-Étienne ou Lyon. Je poste ce billet au matin de l'avant-dernière séance, quelques minutes avant de partir rejoindre l'équipe à Paris, je ne sais donc pas comment s'est passé la dernière représentation, mais j'ai assisté aux précédentes et je sais que notre pièce est solide à présent, je sais qu'elle dérange et déroute, je sais qu'elle vit et capte son public. La Compagnie est très fière du résultat. Ce qui adviendra après cela ? Nous verrons. Dores et déjà, nous avons tenu le pari de montrer au public la meilleure Pasiphaé possible. On peut lire dans ce billet ma reconnaissance à Fanny Laudicina, François Frapier, François Podetti et Marc Bonnetin qui ont mis temps, énergie et talent au service de cette aventure parisienne. Elle ne fait que commencer, j'en suis convaincu.

 

Photos Yann Guillotin.

jeudi, 14 avril 2016

2860

J'avais pris un café à la gare pour ne pas m'endormir dans le train. Et en effet : 2, 40 €, ce scandale m'a tenu éveillé un bon moment.

mercredi, 13 avril 2016

2859

Momie_MnHn.jpgMusée de l'Homme (Museum national d'Histoire naturelle, Paris, tout récemment rénové). Visite de l'exposition permanente. Je m'arrête devant une vitrine où il est question des rapports de l'Homme avec la mort. Sa préoccupation de la destination du corps, de la préservation des chairs pour défier le temps. J'avise une momie précolombienne particulièrement expressive. Je m'empresse de la croquer sur mon calepin et lit ensuite le cartel pour apprendre que c'est elle qui aurait inspiré à Munch son fameux « Cri. » Des signes manifestes par delà les siècles, des figures qui ne laissent aucun témoin en paix. Étrangeté du rapport esthétique entre ce qui fut une personne et la personne qui regarde, relation confuse entre le corps vivant, oublié, métamorphosé (car il serait insupportable de visiter un cadavre), et la sculpture asséchée qu'il est devenu. Où sommes-nous, là-dedans, que voyons-nous vraiment ? La réduction esthétique d'un être humain ? Les portraits peints ont-ils la même fonction ? Pourquoi sommes-nous indemnes de honte et de tristesse en braquant nos regards sur ce vestige d'humanité, qui n'a pas moins pensé, aimé que nous, pas moins vécu que nous ? A quel instant précis le cadavre devient-il aussi peu incarné que sa propre représentation ?

mardi, 12 avril 2016

2858

« On l'aimait beaucoup. Gentil avec tout le monde, jamais un mot plus haut que l'autre. Avec lui, rien n'était jamais grave. » sanglotait le président du club. « Quand il allait sauter, quelqu'un s'est souvenu : On a oublié le parachute ! Et lui, il a haussé les épaules en disant : Non, mais te bile pas pour ça. Et puis il a sauté. Vraiment le gars pas chiant. »

lundi, 11 avril 2016

2857

Couv-Naven.jpgNaven, de Maryse Vuillermet, est une merveille. L'auteure de l'excellent Pars, travaille ! avait produit ce premier livre début 2015. Le naven est un récit à valeur initiatique de certaines sociétés de Nouvelle-Guinée, par lequel les femmes transmettent à la génération suivante une mythologie familiale, un récit des origines. Maryse Vuillermet entreprend l'élaboration d'une semblable genèse et l'ouvre ainsi à tous. Elle enquête à la source des témoignages familiaux, reconstitue de façon documentée, mais jamais de façon pesante, la vie de ces femmes, pas moins fortes et rebelles que les militantes dont elles furent les ancêtres, mais contraintes par les conditions économiques et sociales de leur temps. Leur temps, c'est le début du XXe siècle, quand on exilait les jeunes filles de la campagne à la ville, pour servir de bonnes dans la bourgeoisie lyonnaise. Le récit croise, (comme dans Pars, travaille ! mais il m'a semblé, je l'avoue, avec beaucoup plus de force), la modernité des choix féministes de la vie de l'auteure avec le passé restitué de ses grand-mère et grand-tante. C'est riche, instructif, stupéfiant, c'est parfois bouleversant, toujours passionnant. Si vous vous interrogez sur la manière dont une femme reçoit l'héritage inconscient de ses aïeules, si la permanence d'un combat féministe vous importe, je ne peux que vous encourager à découvrir ce document magistral - et je pèse mes mots. Naven est hélas paru chez L'Harmattan, ce qui le destine d'emblée à la confidentialité la plus dommageable. La couverture, que je trouve exagérément laide, n'invite pas non plus à franchir le pas. Je peux assurer que le contenu est d'une tout autre qualité. Je suis persuadé que d'autres éditeurs, plus armés pour faire connaître ce travail, pourraient l'arracher à cette fatalité. Il faut le souhaiter pour le bien de tous.

 

On pourra lire avec profit un autre livre de transmission, masculin celui-ci: Ma vie, côté père, de Michel Contat, chez Christian Bourgois. Le hasard de mes lectures me fait faire ce rapprochement, mais les deux textes sont écrits selon des procédés très éloignés. Disons que je profite de ce billet pour évoquer cet autre beau récit. Le portrait d'un père absent et inoubliable, dessiné davantage par les blancs que par les traces laissées sur le papier. Livre émouvant et teinté d'humour d'un auteur qui peut enfin, à soixante-dix ans passés, remuer le passé familial et tenter une réconciliation attendrie avec son géniteur. Sentiment final d'injustice cruelle : ce grand immature de père, plus intéressant pour un écrivain que la consciencieuse et fidèle, et sacrifiée, et présente, figure de la mère.