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kronix

  • 3831

    Enfant, je me pensais destiné à la réalisation de films. Le cinéma m'était une telle obsession que, je le jure, certains de mes rêves commençaient par des génériques. A minima, j'espérais pouvoir être décorateur (oui, les immenses décors de mes péplums favoris, tellement somptueux que je me demandais - n'ayant que de faibles notions du processus de création des films - comment les acteurs pouvaient jouer sans s'extasier sur la splendeur de ces réalisations). Au fond, m'importait de créer des univers. Des années plus tard (beaucoup d'années plus tard), j'ai pu faire dépasser à mes désirs le stade de la rêverie éveillée. J'ai réalisé quelques films (de la vidéo, hein : réfutons le terme de « cinéaste » dont un pourtant joli portrait m'a accablé), conçu et construit d'imposants décors (pour des 'films' ou des expos assez spectaculaires), puis la BD et le roman m'ont permis de mettre en scène à peu de frais les superproductions que j'avais en tête. Ce n'est pas qu'il faille abandonner ses passions de jeunesse, elles trouvent pour se concrétiser d'autres voies, plus personnelles, et plus fondées.

  • 3830

    Pendant le siège de Tenochtitlan, les Mexicas voient bien que leur cause est perdue. Toute retraite est coupée, la ville est conquise peu à peu, le lac est sous le contrôle de Cortés et la maladie et les privations font une hécatombe. Pourtant, face à eux, les Espagnols et leurs alliés sont gagnés par le doute : ils manquent de munitions, ils s'épuisent, la résistance de leurs adversaires est acharnée et chaque rue, chaque maison doit être disputée. Ce qui achèvera l'empire aztèque ? Il me semble que c’est une chose assez floue, difficile à exposer : la dynamique de l'Histoire, la fatigue qu'une civilisation a d'elle-même, une sorte de fatalité. Une notion que j'ai essayé de distiller à plusieurs moments, comme ici, au début du deuxième album, lors d'un échange privé (imaginaire, voire impossible) entre Moctezuma, le roi aztèque, et Marina (ou Ce-Malina, en nahuatl), la fameuse interprète et amante de Cortés :

    1- Moctezuma : « J'ai frémi, c'est vrai, quand j'ai vu un de leurs casques de métal, il ressemblait... »

    2- Marina : « Je me souviens : ils voulaient que vous le remplissiez d'or. » Moctezuma : « Oui, ce casque qu'on m'a apporté. Il ressemblait à la coiffure de Quetzalcoatl. Cela m'a terrifié d'abord. »

    3- Moctezuma : « Et puis, les rapports de mes espions ont dit cela : on pouvait tuer les étrangers, ils aimaient l'or, ils puaient. Est-ce que les dieux sont cupides, est-ce que les dieux puent ? Que fais-tu avec eux, Ce-Malina ? »
    Marina : « Moi ? Je suis avec Cortés. »

    4- Moctezuma : « Tu l'as conseillé, tu l'as guidé. Par haine contre nous. »
    Marina : « Mexicas… Tout le mal que vous avez fait, tous ces peuples sous votre contrainte… J'ai pu croire, comme vous, que la haine me conduisait. Ce n'est pas sûr. »

    5- Moctezuma : « L'amour, alors ? Ton amour pour Cortés ? »
    Marina : « Je ne peux même pas affirmer que nous nous aimons. Je porte son enfant, et pourtant… Non, ni l'amour, ni la haine. »

    6- Moctezuma : « C'est affreux. Je suis prisonnier dans ma propre capitale, je vais sans doute mourir ici, mon pays est divisé, et tout cela sans aucune raison ? »

    7- Marina : « Quand ils sont arrivés, que j'ai vu leur puissance, j'ai su que votre vieux monde devait céder la place. Je ne suis qu'un instrument du destin, Uey Tlatoani. »

  • 3829

    Je sais que dans ce monde gorgé de moraline les considérations qui suivent pourront agacer ou faire ricaner.
    J'ai une immense admiration pour les films de Michael Hanneke. Tous sont des œuvres marquantes, révélatrices, sophistiquées et puissantes. C'est un grand réalisateur, indéniablement, et pourtant... Je dois dire que me sont de plus en plus insupportables les scènes ou des animaux meurent ou souffrent à l'écran, véritablement. Hanneke, par sadisme ou désir de bousculer, d'interroger la cruauté des spectateurs et les limites de leur complaisance au spectacle de la violence (autant de tentatives que je conçois et approuve, de la part d'un artiste), expose mort ou souffrance des animaux dans chacun de ses films. De mémoire : Caché, Un coq décapité, Happy end, un hamster empoisonné ; Benny's vidéo, un cochon est tué ; Septième continent, poisson rouge mourant asphyxié ; Funny Games, un chien battu à coups de balles de golf (mais je ne me souviens pas s'il y a ellipse...) ; Le Temps du loup : trois chevaux abattus et une chèvre égorgée ; Le Ruban blanc, un cheval percuté par un câble (quoique, dans ce cas précis, je soupçonne un trucage). Je ne supporte plus. L'âge peut-être, ou bien suis-je gagné par l'hypersensibilité de la société sur ces questions ? Enfin, si j'admets la démonstration du réalisateur, le procédé me révolte désormais. Car, au fond, on est en présence de créatures vivantes qu'on exécute ou torture pour délivrer un message dont elles n'ont que faire, elles. Des bêtes meurent pour choquer des gens ou questionner la séduction du morbide. C'est cher payé, je trouve. D'autant que la récurrence amoindrit l'effet. Ne reste que l'absurdité des faits : on a tué, devant une caméra, des créatures qui ne demandaient qu'à vivre. Une autre conséquence de ce phénomène, plus essentielle que des effets sur ma sensibilité personnelle, est le risque d'obsolescence des films de Hanneke. De même que les roulements de mécaniques et les répliques machistes à l'emporte-pièce de John Wayne rendent 'ses' films difficilement regardables aujourd'hui, il est possible qu'un jour toute la filmographie du réalisateur autrichien soit frappée d'une semblable ringardise à cause de ces quelques minutes de cruauté, que l'avenir jugera inexcusables.

  • 3828

    « Je me comprends » conclus-je, paupières plissées, sourire entendu. Et mon interlocuteur d'acquiescer, car c'est bien la moindre des choses. S'il savait : c'est la première fois que je me comprends !

  • 3827


    On puise dans la documentation plus de péripéties et d'anecdotes qu'il n'en faut pour faire vivre une histoire. Il faut donc choisir. Or, le tri ne se fait pas en fonction de l'esthétique, de l'exemplarité ou du spectaculaire d'une scène, il doit répondre à une nécessité : le sens que les événements permettent d'induire. Un acte de bravoure, une bataille anonyme, un renversement, un retournement, une défaite… N'exploiter dans ce matériau que ce qui va enrichir les personnages, clarifier une situation, sans négliger la dynamique générale du récit. Cette contrainte ne vient pas compliquer les choses, elle filtre efficacement les scories. Par contre, admettons qu'une certaine expérience n'est pas inutile pour reconnaître ce qui va faire sens et contribuer à l'histoire.

    Par exemple, les notes (un peu « nettoyées » déjà) pour la prise de Tenochtitlan :

    Le 28 avril 1521. 86 chevaux, 118 arquebusiers et arbalétriers, 700 fantassins, 3 gros canons de fer, 15 pièces de bronze et dix quintaux de poudre.
    Courriers aux trois provinces dont Texcala et Cholula pour des renforts, l'assaut final. Il les attendra dix jours. Il en arrive très vite 50 000 de Texcala.
    Il divise son armée en trois garnisons, une pour chaque ville entourant Mexico : un corps commandé par Alvarado pour Tacuba, un corps commandé par Cristobal de Oli pour Culuacan ; un corps par Gaonzalo de Sandoval pour détruire Istapalapa, rejoindre Culuan sous la protection des brigantins en passant par une des chaussées,
    pour chaque brigantin, 25 espagnols, un capitaine, un pilote, et 6 arquebusiers et arbalétriers.
    Cortés ne les mobilisera contre la capitale que quand les autres auront assuré leurs positions.
    Cortés est dans un brigantin, il y a une première bataille sur un piton entouré d'eau.
    Cri de guerre de Cortés : « Santiago ! »
    Ils massacrent tout le monde (cf, pdf 200) mais l'alerte a été donnée depuis le piton et les aztèques affluent en acali. Cortés rejoint les brigantins. Un vent de terre s'élève, favorable aux Espagnols. Les brigantins foncent sur les acali et les massacrent, les poursuivent jusque dans les rues de Mexico. Ils sont rejoints par la garnison de Culua (de Oli) qui emprunte une des voies de terre en luttant contre une foule de mexicas. Cortés fait débarquer des canons (ils sont aussitôt assaillis mais repoussent les courageux attaquants) puis tire sur les ennemis amassés sur une digue.
    Ils passent la nuit dans un temple, au sommet d'une pyramide. Il a envoyé des messagers pour que les gens de Culuacan le rejoigne le lendemain.
    Ils sont attaqués à minuit par la chaussée et par le le lac. Tirs depuis les brigantins et depuis le temple par les arbalétriers et les arquebusiers. Attaque repoussée. Reste de la nuit tranquille. Au matin, les renforts arrivent alors que Cortés est en pleine bataille. Les brigantins entrent dans la ville par certains canaux.
    Tlapaltecatlopochtzin, un guerrier aztèque, s'illustre particulièrement par sa bravoure et sa force. Les texcaltèques le redoutent, et les Espagols aussi. Son nom devient célèbre dans les rangs aztèques. Cuauthemoc l'apprend.
    Sandoval blessé au pied.
    Les maisons incendiées.
    Les Espagnols parviennent à détruire toutes les chaussées qui permettraient une retraite.
    Cortés décide de s'enfoncer encore plus dans la ville, les autres armées convergent. Ils emportent une barricade avec fossé noyé qu'ils franchissent à la nage.
    La place est reprise par les Mexicas, acharnés. Puis reprise par Cortés, puis perdue à nouveau.
    Deux jours plus tard, « Don Fernando » envoie 30 000 guerriers en renfort.
    Pendant le répit, les fossés comblés etc. ont été à nouveau détruits. « Ils ne se rendront pas. Ils vont au massacre. Tant pis. » Ils tirent tellement qu'ils risquent de manquer de balles et de poudre.
    Cortés décide d'en finir. Ils s'enfoncent loin dans la ville, jusqu'à la grande place, il brûle le palais où ils avaient vécu, naguère.
    Alvarado essuie une défaite, par enthousiasme, en allant trop vite vers le marché, par orgueil, pour devancer Cortés. Des hommes sont fait prisonniers.
    Cortés reprend l'assaut (le lendemain ?), remonte au nord jusqu'au marché de Tlatelolco. Mais ça se passe mal, il est repoussé. Cortés se retrouve piégé dans Mexico, les digues coupées derrière lui. Sa garde rapprochée parvient à l'extraire, blessé. Nombre d'Espagnols sont faits prisonniers lors de ce revers. Ils seront sacrifiés.
    Cuauthemoc et ses lieutenants.
    Il les encourage à résister jusqu'au bout. Ils doivent accepter de mourir pour le Mexique...
    Il convoque Tlapaltecatlopochtzin et le faire couvrir des armes de Quetzalcoatl, censées faire fuir les ennemis « elles ont appartenu à mon père, tu vas t'en revêtir et marcher au combat avec elles. On te confie aussi l'arc et la flèche de Uitzilopchjtli, reliques sacrées gardées au temple.
    Cortés sait qu'un de ses lieutenants et le jeune chef Texcalan Xicotencatl fomentent un complot contre lui. Il les fait pendre en public tous les deux, et se dote d'une garde rapprochée de 6 hommes absolument sûrs.
    Cuauthemoc a envoyé dans les villages des messagers avec les têtes des chevaux pris comme preuve de sa grande victoire.
    Expédition dans une ville reprise par les Mexcicas. Un des capitaines Texcaltèques, Chichimecatl, emporte sans l'aide des Espagnols, une barricade.
    On le presse d'en finir. De prendre coûte que coûte le marché, à partir duquel toute la ville tombera. Mais Cortés voit que les Mexicains se sont puissamment retranchés et sont résolus à mourir. Chaque maison devient une forteresse entourée d'eau.
    Cortés a failli être emporté, sans le sacrifice d'un jeune soldat, d'un de ses pages, Cristobal, de plusieurs chevaux. Il est blessé à la jambe. 40 Espagnols tués ou emportés. On les sacrifie à la vue des combattants.
    « désastre permis par Dieu, pour nos péchés. »
    Dans la troupe, on se désespère. La situation est critique, d'autant plus qu'il faut porter secours à des villages extérieurs, alliés menacés.
    Depuis leurs postes, les soldats doivent assister le lendemain au sacrifice de leurs compagnons, cœurs arrachés, membres découpés, têtes tranchées balancées depuis les barricades…
    Les pluies tropicales se mettent à tomber, donnant de l'eau aux assiégés. Cortés envoie des messages pour exhorter à ses rendre. Rien n'y fait.
    Tlapaltecatlopochtzin réussit à mettre en fuite quelques Espagnols, récupérer des larcins en haut d'un temple. Puis on en n'entend plus parler.
    Cortés décide de détruire la ville, maison par maison, pour éviter d'en faire des fortins à la moindre retraite. Les Mexciains se moquent d'eux : « Allez-y, détruisez, de toute façon, même si nous mourons, les Espagnols vous les feront rebâtir. »
    Cortés : « Tu te souviens, Alvarado ? De notre éblouissement quand nous avons vu, au loin, cette immense capitale, flottant au dessus du lac ? Peuplée, riche, colorée… Nous en étions muets d'admiration. »
    La situation est intenable. Cuauthemoc, qui avait promis de mourir avec ses hommes, est surpris fuyant la capitale à bord d'une petite embarcation avec sa famille. Une autre version est qu'il s'est rendu de lui-même, en grand apparat, à Cortés.
    Fin juillet, Mexico est reconquise.
    Mexico est livrée après 3 mois de siège. Le sac de la ville est horrible. On viole, on pille, on marque les indiens au fer rouge, aux armes de Charles Quint.
    Que fait Cortés, à ce moment-là ? Il est dépassé par cette conclusion pourtant prévisible, mais ne peut rien faire pour calmer la fureur de ses hommes et leur désir de vengeance.
    Tlatelolco. La délégation espagnole avance parmi les monceaux de cadavres dans une puanteur épouvantable.
    Sous un dais aménagé, Cortés et Marina reçoivent les dignitaires, en tenue d'apparat ; Cuauthemoc pour Mexico et d'autres rois et conseillers. Ils déposent tous les trésors qu'ils possèdent. Cortés : « C’est tout ? Et l'or que vous nous avez repris pendant notre fuite ? Tout le trésor de Moctezuma, où est-il ? »
    « Nous n'avons que cela. Nous pensions que vous aviez conservé l'or. »
    « Réunissez tout ! Il me faut l'or tout entier. »
    « Si quelqu'un a repris ce trésor, nous vous l'apporterons, mais pour l'heure, c’est tout ce que nous avons. »

    Etc .

    Autre contrainte, puisque nous sommes dans une BD : la pagination. Je me suis donné 8 planches pour raconter le siège. C'est relativement confortable, mais si vous connaissez un peu ce médium, vous savez que les scènes d'action (si on les détaille et qu'on ne se contente pas d'une illustration légendée, genre : « la bataille dura trois jours... ») sont particulièrement gourmandes.
    Ce que je dois retenir (et je vais vous laisser avec ça, parce que ce billet est déraisonnablement long), c'est, a minima :
    1- la dynamique du récit. En l'occurrence : Les deux albums conduisent à cette fin, cette apocalypse. Ces pages sont l'accélération finale pour chaque individu et pour les forces en présence. Elles doivent entrer dans le mouvement global du récit, en être à la fois le paroxysme et préparer la conclusion (nous sommes dans les pages 34 à 41, pour un album de 45 planches).
    2- La dramaturgie intime des personnages principaux : Cortés, Marina, Cuauthemoc, Alvarado, Diaz.
    3- Le point de vue plus général sur ce qui a motivé tout le projet de la BD : la finalité de tout ça. Comment penser désastre et victoire quand on sait l'avenir ? Quelle lecture s'autoriser, quelle leçon tirer de ces événements ?

    Voilà, c’est un peu comme ça que j'avance mes machins. C'était pour vous laisser jeter un œil en coulisses.

  • 3826

    Tenochtitlan est tombée au terme de plus de trois mois de siège, après une héroïque défense des Mexicains, aiguillonnés par leur chef Cuauthemoc. Cortés raconte comment les derniers résistants pleurent derrière leurs barricades : ils préféreraient se rendre, mais leur Uey Tlatoani, leur Orateur Vénéré, leur roi (lui-même poussé dans cette impasse par les religieux, selon Bernal Diaz), le leur interdit. Quelques semaines encore et, en août 1521, c'est la débandade. Les Aztèques, décimés par la variole, la soif, la faim, les combats incessants, abandonnent. Et là, les récits divergent : dans celui de Sahagun, écrit d'après les témoignages faits en nahuatl, la langue aztèque, Cuauthemoc se rend de son propre chef, en costume d'apparat, à Cortés. Dans celui de Cortés, un capitaine de brigantin (un gros bateau construit pour naviguer sur le lac), découvre le roi avec ses dignitaires, en train d'essayer de se carapater honteusement sur une pirogue, au milieu des milliers d'embarcations de civils qui fuient (mais Cortés ne se permet pas de parler de fuite, il relate seulement ces faits en précisant le nom du capitaine qui capture le roi). Bernal Diaz ajoute, à un récit encore plus détaillé de cette prise, une anecdote crédible : la brouille du capitaine avec son commandant Sandoval pour savoir à qui revient le mérite de ce fait d'armes décisif (et donc la récompense afférente).
    Dans ce passage, comme dans d'autres qui racontent la conquête du Mexique, la version espagnole est souvent considérée comme suspecte car l'histoire est écrite par les vainqueurs, on le sait bien. Cependant, dans la plupart des cas, au fil de l'écriture du scénario que je suis en train d'achever, je dois admettre que, si je suis pourtant attentif aux versions des vaincus, je reviens presque toujours aux versions espagnoles. Pourquoi ? D'abord parce que, souvent, les textes nahuatl n'apportent guère d'informations intéressantes (ils ont obstrué tel passage, un tel a revêtu tel costume sacré pour combattre). Ensuite et tout simplement parce que Diaz ou Cortés ont vécu ces moments, tandis que, hélas (puisque cela dit aussi l'immense hécatombe de ce peuple), les témoignages aztèques sont rares, et sont des recensements par ouï-dire. Il n'y a pas de témoin direct, et je vous assure que cela se sent, à la lecture. Ce qui n'empêche pas de rester prudent : si Cortés en rajoute sur sa bonne volonté, sa magnanimité envers ses ennemis, Diaz ne le loupe pas sur certains aspects peu glorieux de sa personnalité : sa cupidité, sa cruauté parfois, son côté roublard, ses promesses à peu de frais, son impétuosité qui fait prendre des risques inconsidérés. Je veux dire, en conclusion, qu'il peut arriver que les textes des vainqueurs soient plus fiables que ceux des vaincus.
    Quant à l'hypothèse que Diaz et Cortés soient la même personne, selon la brillante démonstration de Christophe Duverger, les nombreuses lectures que j'ai faites des deux relations m'interdisent d'y croire.

  • 3825

    Charmante amie, très croyante, bienveillante à l'égard de tous, adorable, elle part pour une lointaine destination voir sa famille, juste avant que le coronavirus n'interdise le transport aérien et donc, son retour. Résultat : elle reste deux mois de plus là-bas, découvre plus profondément ses lointains parents et leurs enfants. Une parenthèse riche et imprévue, qui lui apporte beaucoup, humainement. « Vous voyez, nous dit-elle pour nous convaincre une fois de plus de l'intelligence des arrière-mondes, quand je dis qu'il n'y a pas de hasard... » Loin de moi le désir de refroidir sa foi, mais tout de même : « Va au bout de ta logique.
    - Comment ?
    - Suis ta logique jusqu'au bout : Il n'y a pas de hasard, Dieu a veillé à ce que tu restes plus longtemps avec ta famille ?
    - Et bien…
    - Dieu a donc lancé une pandémie sur l'humanité, fauchant plus de 300 000 innocents en quelques mois, juste pour que tu passes de bons moments avec tes neveux et nièces ?
    - ...
    - Il est vraiment sympa.

  • 3824

    Il a fallu faire un choix, et cela pousse à donner ceux qu'on a écartés. C'était hier, pour l'excellent site L'Ambidextre que je vous invite à découvrir, site d'actualité culturelle dont j'ai eu, il y a peu, les honneurs avec un portrait assez complet et stimulant d'un certain Olivier Melville. Dans la foulée, L'Ambidextre m'a demandé de choisir un « son ». Ce que je voulais : musique classique, pop, chanson… Je me suis arrêté sur le magnifique « Comme un légo » de Gérard Manset interprété par Bashung. Mais, comme je le dis dans mon explication, c'est l'humeur du moment qui me l'a fait privilégiée. Je ne regrette pas, au contraire, seulement je profite de mon blog pour compléter ma liste, cruellement restreinte (c'est le jeu). J'aurais donc pu choisir, selon l'envie et le moment :
    Henyik Gorecki : "Symphonie des chants plaintifs"
    Sibelius : « Kullervo » ou « Skogsraet »
    Florence Foster Jenkins (qui me met toujours dans une humeur particulière, entre fou-rire et désespoir) : « La reine de la nuit »
    Abel Korzeniowski : BO de « Nocturnal animals »
    Brel : « Ces gens-là »
    Joanna Newsom : « Emily », de l'incroyable album « Ys » qui, apprends-je par wikipédia, fait partie des 1001 qu'il faut avoir écouté dans sa vie, ce qui ne veut rien dire, nous sommes d'accord, mais je suis heureusement surpris qu'un disque, que j'ai découvert, moi, complètement ignare, par hasard, soit à ce point universel)
    Philip Glass : Itaipu (avoir de bonnes basses)
    Oldelaf : La tristitude (même si, aujourd'hui, cette chanson est tellement imitée, il ne faut pas nier sa qualité originelle)
    Pomme (découverte grâce à une amie interprète que je vous propose aussi de remarquer : Libellule Dorée) : « On brûlera »
    Barbara Pravi (découverte grâce à l'algorithme de Youtube à partir de Pomme) : le Malamour
    Tout « Volk You » (mais on ne trouve que des teasers sur Youtube, il est donc conseillé d'acheter leur premier album si on veut savourer). Il faudra qu'on en reparle, parce que d'excellentes choses se profilent pour le groupe emmené par Jérôme Bodon-Clair.

    Et Satie, et Stravinsky, et Ravel, et Arvo Part, et Bernstein, et Mica Levi, Tom Waits, et Queen, et Anne Sylvestre, et Bigflo et Oli (si, si), hurle ma conscience ? Ajoutez-les, ajoutez encore Poledoris, Desplats, Fauré, Purcell, etc, etc.

    Etc, parce qu'on n'en finit pas de s'émerveiller. Et les choix dans ce vertige de milliers d'années sont impossibles. Impossibles. Quelle chance, quelle malédiction de vivre en des temps où la création dépasse nos capacités de perception !

     

  • 3823

    J'hésite entre faire la planche habillé, ou prendre une douche à billets. C'est que je ne veux pas me mouiller...

  • 3822

    HighFlight-Parachute8-1024x862.jpgFranz Reichelt, vous le connaissez, c’est ce pauvre diable qui obtint l'autorisation de se jeter du premier étage de la tour Eiffel, en 1912, pour tester son parachute. L'enjeu est important, à l'époque, pour les premiers aviateurs qui n'ont aucune possibilité de s'en sortir quand leur appareil se vautre, ce qui est fréquent. Reichelt est resté célèbre parce que les actualités cinématographiques Pathé ont immortalisé le moment dramatique, et grotesque à la fois, de son saut dans le vide et de son atterrissage fatal. En repensant aux images de ce reportage, il m'est apparu un détail qui, à ma connaissance, n'a jamais été relevé. J'ai visionné à nouveau le fameux document et pu vérifier mon intuition. Voici : le reportage Pathé est composé de trois plans (je ne compte pas ceux qui suivent l'accident), un plan préalable, qui présente l'inventeur au sol avant son essai, un deuxième est pris sur la plate-forme. On le voit, perché sur un échafaudage précaire fait d'une chaise, d'une table et d'un tabouret, ausculter son parachute, vérifier les plis, hésiter à sauter. Il y a un témoin frigorifié (on est en février) et un assistant à côté de lui, dont on ne sait s'il l'encourage ou s'il tente de le raisonner. La caméra tourne sur son axe pour légèrement 'panoter' à gauche et capter l'essor de l'aéronaute. Reichelt saute. La suite de la chute est enregistrée par la troisième caméra, un plan réalisé depuis le bas de la tour, assez loin. Revoyez ces images. Rien ne vous frappe ?
    Ce dernier plan, c'est la preuve d'un cynisme absolu. Deux caméras, en 1912, c'est à peu près tout le matériel que les actualités Pathé pouvaient engager sur un seul événement, à Paris. Les cameramen ont donc fait le choix suivant : l'un filmerait le départ du saut, l'autre, la fin. Revoyez le plan. La deuxième équipe a cadré le bas de la tour, dans l'axe. Si, comme il l'espérait, Reichelt avait pu ralentir sa chute, le vol plané ne se serait sans doute pas fait en ligne droite. Les caméras sur pied étant peu mobiles, il aurait donc fallu prévoir un plan plus large, si possible de biais, pour être sûr de tout capter. Or, les reporters ont parié sur la chute sans rémission, verticale et franche, et ont placé leur objectif en fonction de cette hypothèse. Ils ne se faisaient aucune illusion sur l'issue de l'expérience. Imaginez les caméras de télévision de la première mission Apollo, tournée obstinément vers le sol avec un objectif grand angle, en attendant l'échec inéluctable de l'envol. Reichelt aurait dû observer les choix de prises de vue des cadreurs, pour mieux calculer ses chances.

     

     

     

     

     

  • 3821

    Le silence après du Mozart, c'est encore du Mozart. Le silence après du Trump, c'est comme un pet.

  • 3820

    « Je suis notoirement distrait. Je suis rentré à la maison pour me rendre compte que j'étais allé chercher à l'école un enfant qui n'était pas le mien… »
    «Bon, ça ira pour cette fois. Soyez un peu plus attentif à l'avenir, monsieur Dutroux, hein ? »

  • 3819

    Qui ne risque rien regarde qui a pris des risques se prendre des pelles et se dit que les proverbes, ça va un moment, mais que, bon, hein ?

  • 3818

    La deuxième fois qu'une femme m'a déçu, j'avais peut-être une vingtaine d'années. Elle descendait un escalier greffé à un immeuble, sans me voir. On se retrouve en bas, où je l'attends. Je ne veux pas l'aborder, juste la regarder parce qu'elle est très jolie et que, de tout son corps, rayonne une sensualité difficile à ignorer. Comme elle approche, je reconnais son visage : nous étions voisins dans le train, il n'y a pas si longtemps. Pendant tout le voyage, nous avions discuté agréablement. Je ne me souviens pas précisément de notre échange, mais j'en garde une impression de plaisir où, là aussi, entrait de la sensualité. Cela me donne un prétexte pour engager la conversation. Je lui dis bonjour, elle me dit t'es qui connard et je me réveille. Très désappointé.

  • 3817

    Je vénérais les femmes. La première fois que des représentantes du genre ont brusquement anéanti mon credo, je n'avais guère plus de dix ans. J'écoutais une conversation entre un monsieur et des collègues à lui, des petites fonctionnaires dont je ne savais qu'une chose : elles étaient jolies et gentilles. Il y avait une pose casse-croûte au mitan d'une journée consacrée à marcher dans la campagne. Notre groupe, dont mes parents, était attablé dans une auberge. Les conversations allaient, entre deux mastications et rires, j'étais entouré de femmes, j'étais bien. Entre alors un homme, massif, visage brûlé par la vie du dehors, semblable à mon père, une parenté de constitution en tout cas. L'homme salue mon père, justement, et le reste à la cantonade. Il s'en retourne après quelques mots anodins. A peine est-il reparti que le monsieur qui discutait avec ses collègues hoche tristement la tête : il connaît l'homme qui vient de passer « Un pauvre type, il vit comme un sauvage. Faut voir son jardin : il laisse les bêtes aller là-dedans. Même les hérissons... » Je ne comprenais pas, je trouvais ça très bien, moi…. Et là, je vois se contracter les frimousses des si jolies femmes en une moue laide et dégoûtée. « Beurk. » Décidément, c’est un rustre, ce péquenot, laisser des hérissons se promener dans son jardin ? (Je suppose qu'à l'époque on les pensait nuisibles. Je ne sais pas). Qu'un jugement aussi brutal et stupide fût reçu et conforté par celles qui, pour moi, étaient à la fois le substrat et la cime de l'humanité, qui alliaient la beauté, la douceur à l'élégance, à la bienveillance, provoqua en moi un cataclysme. La leçon que j'en tirai, après des années de réflexion autour de ce seul indice, fut que idéaliser qui ou quoi que ce soit, n'est rien d'autre que se préparer à la désillusion.

  • 3816

    En avant-première, un extrait du scénario de la BD "Cortés" pour Glénat. Dessin Cédric Fernandez, couleurs Franck Perrot. Histoire de montrer, en coulisses, comment c'est fait, un scénar de BD (en tout cas, comment je les écris, moi). Quand Cédric aura avancé sur la première planche, je reviendrai montrer les différentes étapes de réalisation, avec son accord. En attendant qu'on mette sur pied un site dédié. Les [] indique une vignette facultative (parce que le découpage est dense, ici).


    Planche 3

    Légende : San Juan de Baracoa, Cuba. 1517.

    Intérieur jour. Chambre de Leonor. Le soleil irradie un rideau de drap blanc, tendu devant une fenêtre. Quelques éléments précieux aux murs, tableau et tenture, des coffres sur le plancher, ouverts sur des robes pliées aux motifs complexes. Le reste est assez sobre.

    1- Leonor (belle femme de type indien : c'est une Taïno de Cuba) nue étendue sur un lit défait. Elle fait jouer entre ses doigts un collier superbe : « Hernan… tu es complètement fou. » Un homme est assis près d'elle, il se rhabille. Il est à contre-jour sur l'écran de la fenêtre. C'est Cortés (il a 32 ans) : « Ne l'ébruite pas. On me croit le plus sage des hommes. »

    2- Leonor : « Je suis sûre que tu offres les mêmes bijoux à ta femme. Exactement les mêmes. »
    Cortés : « Tu es jalouse ? »
    Leonor, moqueuse : « Non, je m'interroge sur ton sens moral. »

    3- Cortés : « Catalina me fatigue en ce moment. Elle veut me retenir. »
    Leonor : « Si je t'aimais vraiment, moi aussi, je t'empêcherais de partir. »

    [4- Cortés : « Heureusement que tu ne m'aimes pas vraiment. »
    Leonor : « Heureusement. Je serais folle d'inquiétude. »]

    5- Cortés : « Léonor… Je n'ai pas le choix. La proposition de Diego Velasquez ne se refuse pas. Une expédition à la gloire de la Couronne... »

    6- Léonor : « Allons ! Je te connais. Tu ne peux pas résister à l'appel de l'aventure. Sinon, tu serais resté en Espagne. Un courtisan en vue, un ministre du roi, qui sait ? Rusé comme tu es. Avec le sens moral qui est le tien... »
    Cortés : « Mon sens moral te préoccupe beaucoup, décidément... »

    7- Leonor : « … Mais son absence, chez toi, me rassure, hi hi. Allons, je sais bien que ton encomienda de San Juan n'est pas assez grande pour toi, ni La Havane, ni Cuba, ni l'Espagne. »

    8- Cortés se regarde dans un miroir : « Je ferai mieux que Grijalva ou Cordoba. Je prendrai langue avec les autochtones, je marchanderai, je bâtirai un pays nouveau, avec eux. Je serai riche, affranchi de tous les gouverneurs et empereurs. Et alors, tu me rejoindras, avec notre fille. » Leonor : « … Et ta femme ? Aha, ton sens moral, Hernando, ton sens moral ! »

  • 3815

    La raison étant défendue avec fébrilité par des incapables, et les délires assénés d'un ton docte par des penseurs inspirés, celle-ci (la raison) s'en trouve aussitôt dégradée. Va rétablir un semblant de mesure dans ce merdier !

  • 3814

    Il y a des années de cela, j'ai signé une pétition pour la défense des droits des homosexuels dans je ne sais quel pays où leur vie est menacée. Depuis, l'association à l'initiative de la démarche m'envoie régulièrement des alertes sur les agissements de tel ou tel politique ou telle contrée, hostile (mortellement hostile) aux homos. Je pétitionne systématiquement. L'ONG m'adresse aussi, naturellement, des appels aux dons. La nature de ces appels m'intrigue : ils sont rédigés selon une terminologie et un ton qui sous-entendent que je suis, moi aussi, homo. Comme s'il leur était difficile de concevoir qu'un hétéro puisse compatir et s'indigner du sort fait aux autres, quels qu'ils soient. Femmes pour les féministes, noir pour les noirs, musulman pour les musulmans, juif pour les juifs, etc. Même là, les distinctions (implicites, non déclarées mais tout de même) opèrent. C'est à désespérer.

  • 3813

    Nous sommes comme des élèves assis sagement dans une classe, écoutant des professeurs connus ou inconnus, dont on ne peut distinguer le légitime de l'opportuniste, se disputant en meute la même estrade, tous vociférant, convaincus, dans un brouhaha indescriptible qu'il nous faudrait trier pour en déduire une leçon. Qu'on ne s'étonne pas de nous découvrir sourds, désemparés, inaptes, et plus attentifs à celui qui crie le plus fort.

  • 3812

    Un ami écrivain au superbe parcours me confie le constat qu'il fait de son impuissance littéraire. Sans effroi, sans tristesse, il voit simplement qu'il n'a plus rien à dire. Même, le refus de son éditrice sur son dernier manuscrit sonne pour lui comme une libération. Il ne se sent plus obligé de proposer des textes. Mon rôle serait de le contredire, de le pousser à écrire encore, il est impensable qu'un auteur comme lui 'sèche' soudain ou se complaise dans le mutisme. Mais je comprends si parfaitement son état d'esprit, que je me contente de compatir, de lui souhaiter ce si paisible silence, ce repos de l'âme que seules nos manies d'écrivant combattent et rejettent. Un écrivain refuse souvent d'admettre qu'il ferait mieux de se taire. Je rends hommage à ceux qui ont le courage et la modestie d'accepter ce verdict avant que ce soient les lecteurs qui le lui imposent.

     

    A qui le tour ?