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Matières à penser

  • 3773

    Les oiseaux ne se posent pas de questions : le monde se tait, ils chantent. C'est notre malédiction et aussi notre vertu humaine d'être incapables d'une telle innocence.

    Enfin, il y a pas mal d'humains qui chantent, en ce moment.

    Mais il savent aussi qu'ils devront déchanter.

    Est-ce que les oiseaux, entre deux trilles, ont la (rouge)gorge qui se noue en songeant que c’est une grâce éphémère ?

    Bon, alors chantons en attendant.

    « Fais co-meu l'oasô »...

  • 3770

    En ce moment, si le Web pouvait s'accorder au silence de nos rues...

    (et disant cela, je participe au bavardage, je sais bien).

  • 3769

    De retour des courses, ma douce me rapporte le constat étrange qu'elle a pu faire : dans le supermarché, pas de musique, les gens vont lentement, parlent doucement, sont extrêmement polis. Comme si l'apnée générale avait la vertu de nous faire reconsidérer l'efficience de nos activités, nos bruits, nos gesticulations d'antan, et révélait leur vanité. Tant d'effets inattendus qu'il faudrait commencer à les lister. Trop paresseux pour me charger de l'exercice, j'en appelle à la bonne volonté des autres confinés.

  • 3768

    Aucune analyse pertinente à disposition. Je m'étais promis de lire beaucoup ; j'écris un peu. Hors ces activités ou non-activités tournées vers ma petite personne, bien sûr, j'écoute, je lis, je m'informe. Cependant, la seule scrutation du quotidien est passionnante. On n'a pas tant d'occasions, sur une vie, de traverser un moment historique. Alors, me retenant d'en penser quelque chose, je me contente d'observer les grandeurs et petitesses. Je comptabilise plus de petitesses étonnantes que de grandeurs exemplaires, il faut bien le dire, mais peut-être est-ce que je ne regarde pas du bon côté... On peut estimer, avec tant d'autres, que cette crise transformera le monde (en bien, veut-on croire, l'alerte étant chaude). Je n'en suis pas si sûr. Dès que nous aurons repris nos habitudes d'avant, les mêmes biais produiront les mêmes effets.
    En fait, je lis dans les "journaux de confinement" qui fleurissent un peu partout sur le Net, l'opportunité, pour chacun, de simplement renforcer ses convictions, quelles qu'elles soient. Si un changement, ici, était perceptible, on pourrait imaginer une transformation à venir de la société. Cette inertie de réflexion, lestées par nos attendus, accable bien des élans optimistes.

  • 3761

    Poussière et songes, voilà de quoi nous sommes faits. Poussière évanouie, ne subsistent de nous que les rêves, et seulement les rêves partagés. C'est si peu que c'est à se demander ce que vivre veut dire.

  • 3760

    Makapansgat-pebble-Makapansgat-South-Africa_University-of-Witwatersrand_copyright-Brett-Eloff_1-819x1024.jpgEn Afrique du sud, un jour de 1925, on découvrit ce galet à côté des ossements d'un australopithèque. Caprice naturel, sa forme évoque un visage. Les yeux, la bouche entrouverte sur une denture équivoque (riante ou menaçante)… même sa composition de jaspe rouge foncé pouvait paraître à son propriétaire une imitation de la couleur de sa peau. Ce qu'il est essentiel de rappeler, c'est que l'australopithèque est un hominidé qui a vécu il y a entre trois et quatre millions d'années, soit un ancêtre lointain et possiblement non-direct, à peine un cousin éloigné, une autre humanité disparue sans que nous en ayons hérité le moindre caractère. Sauf que… le galet de Makapansgat témoigne à l'évidence d'une pensée symbolique. Ce que sous-entend cette approche est vertigineux : la pensée symbolique serait une construction inhérente au genre hominidé, sapiens ou pas, et née avec l'origine de notre espèce. Ce n'est pas une conquête de notre cerveau, nous avons hérité de l'art sans le moindre effort et ceux qui nous ont précédés, qui ont peut-être cohabité avec nos propres ancêtres, en possédaient également le sens. L'abstraction était dans notre berceau, un cadeau dont nous avons mêlé les possibles usages : l'art et la religion, puisque les deux sont affaire de symboles, essentiellement. Plusieurs millions d'années… Sommes-nous parvenus au stade où nous pourrions enfin démêler les conséquences d'un tel héritage ?

  • 3759

    Récemment un journaliste relevait que trois ans séparaient la sortie de « Noir Canicule » de celle de mon précédent roman, « La Vie volée de Martin Sourire ». C'est vrai. On pourrait croire à de la paresse, une suspension dans l'écriture, un manque d'inspiration. Rien de tel, et vous allez comprendre. Rappelons d'abord que quelques réalisations sont venues rompre ce long silence : La parution de « Rives, Mines et Minotaure », au Réalgar, suite à une résidence à Saint-Etienne ; la pièce « Le sort dans la bouteille » créée cette année par la troupe 360 degrés ; ajoutons ce qui va être réalisé et a été écrit pendant ce laps : la nouvelle version de la pièce « Peindre » pour la compagnie NU ; les scénarios pour Cédric Fernandez, qui seront publiés chez Glénat ; des albums pour le dessinateur Sarujin ; quelques petites chansons pour une amie...
    Surtout, ce qui m'a pas mal occupé pendant ces trois ans de relatif silence éditorial, a été l'écriture de pas moins de quatre romans : « Le Radical Hennelier » et « Demain les origines » pour Mnémos ; « Mado » et « Les inconsolables » pour Phébus. Quatre romans, dont un, énorme, de presque 700 pages. Tous refusés. Oui. Autant dire que ce temps, s'il a pu paraître long à certains lecteurs (je n'ai pas eu de plainte, mais imaginons), m'a semblé, à moi, un interminable calvaire. J'en étais à m'interroger sur le statut d'écrivain que je revendique (car un écrivain qu'on ne publie pas est-il encore digne de ce titre ?). Les amis, je peux vous dire que ça a été une dure épreuve à négocier, cette série de refus. Je commençais à croire que je ne serais plus jamais publié. A peine cicatrisé, je ne peux même pas être sûr que « Noir Canicule » est le signe d'un retour à l'édition régulière. Enfin, c'est une sorte de reprise. D'autres manuscrits sont en cours ou déjà envoyés.
    Ceci pour anticiper sur la question traditionnelle : « Et le prochain ? » Ben, j'en sais rien. Je sais ce que je fais ; j'ignore ce qu'on fera de ce que je fais.

  • 3754

    Marin-blond.jpegDans L'histoire du marin blond, on retrouve l'élégance et la clarté, deux des qualités d'écriture de son auteur, Jean-Pierre Poccioni, déjà salué sur Kronix (ici et ), car c’est un écrivain qui mériterait une plus large reconnaissance. Point d'odyssée maritime ici, malgré le titre, mais une brève traversée en solitaire de la vie. Le narrateur est en errance, chômeur, tout à la fois marié et dérivant, assez égaré pour supporter et rechercher la compagnie d'un protagoniste nocif, vite détesté par le lecteur. Un homme arrimé au bar d'un hôtel, venu échouer là lors d'une lointaine escale, un type suffisant, pontifiant, pérorant, ratiocinant, raisonneur et cuistre (une synthèse, aurait dit Audiard, qu'on cite toujours quand on veut faire court et explicite). C'est une première énigme, cette fascination du « héros » pour son tourmenteur, car il le tourmente, avant que d'autres énigmes s'immiscent dans le récit. En attendant qu'il réalise combien cette relation est « inutile et nuisible » et qu'il se demande « comment rompre le sortilège », le narrateur s'adonne avec une étrange bénévolence au rituel malsain du dialogue avec l'homme du bar et il l'écoute. Au point de suivre ses conseils : aller se mettre au vert, par exemple, dans une petite maison de campagne familiale.
    Un hasard, puis un autre, une jeune femme, une auberge, la pluie, un attentat, et l'ombre constante de l'homme du bar avec son récit croisé du marin blond, ses possibles manipulations, tracent une trajectoire du verbe, en fin de compte, où les rapports humains sont autant d'occasions de mener des réflexions qui les explorent et les dissèquent. Le lecteur rêvera d'une franche et solide mise au point du narrateur, soupçonné à tort d'adultère, avec sa femme, il ne l'aura pas mais sera récompensé de sa frustration par la délicate dérive des pensées du narrateur, une aristocratie d'homme de la Renaissance, à la fois humaniste et lucide. On fera peut-être la moue devant certaines assertions assénées comme des vérités indépassables : « [les échecs], ce roi des jeux dont personne ne peut avoir l'audace de contester qu'il garantit la hauteur intellectuelle de tout individu y rencontrant quelque succès » (Le Joueur d'échecs de Zweig semble avoir l'audace de démontrer le contraire) ; « la clameur constante du rock, guitares et batteries, finit par s'abolir dans un cannibalisme absurde » (c'est aller un peu vite en besogne pour un univers qui a un demi-siècle d'histoire). Qu'on ne s'attache pas à cette menue réserve : les nombreux moments de vraie littérature, la subtilité des images, le goût de la beauté de la phrase (avec une épure de la ponctuation), additionnent les motifs de se passionner pour ce texte.
    La question qui vaut, finalement, n'est pas « qui est le marin blond ? » mais plutôt « qu'est-ce qu'un marin blond ? » L'auteur constate que, sans doute, au gré de nos existences, au fil des escales et des départs, « nous sommes tous des marins blonds », et il faudra méditer un temps pour s'approprier cette fausse évidence. Parce qu'il n'existe pas de maîtrise du cours de nos amours.

    L'histoire du marin blond. Jean-Pierre Poccioni. Z4 éditions. 177 pages. 16 euros.

  • 3751

    C'était un grand connard. Authentique. Il aurait pu laisser deviner une fêlure, une faille où se serait nichée un peu de doute ou de questionnement. Non. Il était un bloc compact de bêtise auto-satisfaite, de fierté virile, de bon-sens franchouillard. Dans le grand dortoir, il raconta comment, dans la boucherie-charcuterie où il travaillait, lui et ses collègues, avec la participation enjouée du patron, avaient piégé la vendeuse la plus jeune et la plus accorte du magasin. Celle qui souriait aux clients, avait toujours un mot gentil, promenait sous leurs yeux ses formes appétissantes. Le patron lui avait dit de rester un peu pour finir un travail, ce soir-là. Elle était rentrée dans la réserve en demandant ce qu'elle pouvait faire. A quatre, ils l'ont maîtrisée, l'ont déculottée et lui ont fourré un gros saucisson dans le sexe. La bonne blague ! il en riait encore, le grand connard, quand il la racontait aux autres troufions que nous étions. Je vous le jure, nous n'étions ni sensibles ni pudiques, mais je ne me souviens pas qu'aucun d'entre nous aie partagé l'hilarité du narrateur. Nous étions sidérés (l'indignation ne viendrait que beaucoup plus tard). « Et après, elle est partie ? » a dit l'un de nous. « Ben après, non. Le lendemain matin, elle est revenue travailler, comme d'habitude. Elle nous faisait la gueule. » Et ça aussi, ça le faisait rire.
    Une nature joviale, quoi.

  • 3750

    « Le sort dans la bouteille » est une commande, une pièce écrite à l'origine pour être interprétée par un seul comédien : François Frapier (qui fut naguère, un exceptionnel Dédale, dans « Pasiphaé »). J'avais imaginé pour lui un personnage, mauvais et impatient, houspillant le public qui ne s'installe pas assez vite, et presque pressé d'en finir. François aurait interprété tous les rôles, commentant les faits et les actes, et sommant le public d'approuver ou de protester.
    L'histoire qui inspire ce spectacle est bien connue des romorantinais. C'est un fait-divers de la fin du XIXe siècle, en Sologne : l'assassinat d'une pauvre vieille par sa fille et son gendre, paysans convaincus de se débarrasser du sort qui s'acharne sur eux, en la faisant brûler vive comme une sorcière. Les deux finiront décapités, sur la guillotine installée devant l'hôtel de ville de Romorantin.
    La très belle idée de François a été de chambouler le parti pris initial. Il a confié « Le sort dans la bouteille » aux élèves de son « atelier 360 degrés ». Deux poignées de personnalités, un concentré de jubilation et de curiosité, qu'il a emmené dans ce projet pendant plus d'un an. D'abord, il les a invités à considérer le texte comme une matière à creuser, à malaxer, à domestiquer, à s'en servir aussi de malle au trésor : allez y chercher des pépites, des colliers, des masques, y fouiller les intentions, les mots, les cris, les éclats et les ombres. Une démarche déstabilisante pour qui aborderait le théâtre de façon conventionnelle : distribution des rôles, apprentissage, exploration des personnages, costumes et décors... Là, les comédiens, tous amateurs, ont d’abord dû errer dans l'épaisseur du verbe, comme s'y baignant, s'y égarant parfois. Période difficile, m'ont-ils confié. Difficulté voulue par le metteur en scène. Et puis, lentement, la pièce a émergé, récit choral, voix dépliées, reprises, personnages échangés, prières, colères, peurs, haines, cocasseries et drames… les comédiens se sont appropriés les mots.
    J'étais récemment invité à la première représentation du texte, une forme hybride entre interprétation et lecture, une forme vivante, en voie d'achèvement. Expérience passionnante. On ne voit plus tel ou tel, tous les personnages sont comme fragmentés et se reconstituent sous nos yeux, par la magie de l'incarnation à plusieurs.
    La salle de la MJC était pleine, la chaleur vite étouffante. L'idée de faire brûler une mèche de cheveux dans un des rares moments « mis-en-scène » de la pièce (un rituel de sorcellerie dans la pénombre), a coloré le moment d'une âpreté bienvenue, tout à fait cohérente avec le propos.
    Pour le reste, la troupe s'est démenée, s'est amusée, a capté l'attention et suscité les réactions espérées, rires déployés ou gorge nouée. C'était bien. Et prometteur, car ce n'est qu'une étape : l'expérience sera poursuivie jusqu'à effacement du texte, appropriation et incarnation. Au delà d'une simple interprétation, grâce au travail en profondeur entrepris par François et sa troupe.
    Vous pensez bien que, pour un auteur, assister à cette ré-génération, ressemble à une déclaration d'amour. Et comme chaque fois qu'on a dit m'aimer, j'ai d'abord été incrédule, avant d'être soulevé de reconnaissance.
    Merci François, merci les amis.

  • 3749

    Résumons : nous n'étions pas destinés à apparaître, mais constatant que nous sommes là, impossible de ne pas essayer de savoir pourquoi. Dire que les religions sont le produit de cette irrémédiable démangeaison du cerveau !

  • 3745

    Comme aux petits dieux, il faut aux auteurs des croyants pour exister. Quand la foi des orants s'éteint, le petit dieu s'étiole et glisse vers l'état de vestige qu'on visitera peut-être un jour.

  • 3744

    La tension insoluble entre la personne spéciale que tu es censée être, et le mouton consumériste que l'on veut que tu sois. Et le système te vend les deux options à égalité, comme s'il n'y avait entre elles aucune divergence.

  • 3743

    La littérature vomit les tièdes.

  • 3736

    Préférer croire en un dieu improbable plutôt qu'en un changement climatique prouvé. J'en connais !

  • 3722

    La poste a inventé un nouveau truc, ça s'appelle « service facteur » et ça se passe comme ça : Le facteur sonne à ta porte. Tu sors (enfin moi en général, quand le facteur sonne, je sors). Vous vous saluez. Il a une lettre dans une main et son portable dans l'autre. Embarrassé et fatigué par la connerie de ce monde, espérant tacitement ta sympathie, il t'explique le principe du « Service Facteur », d'ailleurs certifié par une étiquette qui reprend l'expression, sur l'enveloppe qu'il tient. « Je vous donne ce pli en personne et je dois vous lire le texte qui s'affiche sur mon écran. » Déjà ricanant, je l'encourage à officier. Le pauvre me lit alors quelques lignes insignifiantes, immédiatement oubliées, où il devait être question, je crois, de l'importance du contenu de la lettre. J'éclate de rire devant l’innocuité d'une telle opération, pensée quelque part par des pros du marketing, bien aware, bien start-up nation. Je signe sur l'écran pour confirmer que le héraut a bien délivré son message essentiel. Le facteur reçoit en sus l'expression de toute ma compassion pour cette mission débile. Il approuve, remercie de ma compréhension, nous ricanons tous les deux. Il repart, soulagé d'avoir dépassé le ridicule de l'épreuve. La lettre est restée sur la table quelques jours avant d'être jetée.

  • 3720

    Un mois pour réagir à un décès et rédiger le brouillon d'une lettre de condoléances acceptable. Sa sincérité n'est pas atténuée pourtant. J'hésite encore un temps. L'inquiétude de se croire indécent, impoli. Un long temps : un mois supplémentaire. S'ajoute alors la possible indélicatesse du retard. Et puis le partage du chagrin emporte la décision et t'oblige. Quelques minutes tendues pour coucher noir sur blanc tes mots, être sûr qu'ils conviennent. C’est fait. La lettre existe, pèse sur son papier. Nouvelle étape, pas moindre : oser la poster.

  • 3705

    La colère nous épuise. La nôtre et celle des autres. On aspire à une paix qu'on se refuse soi-même, qu'on n'obtiendra que par extrême lassitude, au bout de nos révoltes. Il s'agira donc d'un abandon, d'une défaite, et voilà qui nous met encore en rage. Vivants ?

  • 3703

    Je marche dans la rue. J'entends derrière moi une voix de femme : « Allez, on marche. Allez ma petite ! » que je comprends comme les encouragements d'une mère à sa fille. La voix approche, et toujours : « Allez, Maria, marche ! Ne traîne pas. Il faut pas s'écouter si on veut avancer dans la vie. C'est dur mais c'est comme ça. Allez ! » La voici à ma hauteur ; elle me dépasse vivement. Elle est seule. Une petite bonne femme seule, dans un vieux manteau gris, gestes saccadés, à qui l'on a dit que, si elle avait perdu dans l'existence jusque là, si elle était au chômage, si on l'avait battue, si elle s'était retrouvée à la rue, c'était par manque de volonté. Alors, elle s'assène à elle-même les mots de sa malédiction. Ils ont gagné, les salauds.

  • 3701

    On m'a traité de réac, de trotskyste, de syndicaliste, de laxiste, de philosophe, on m'a même traité d'écrivain. Quel sérieux on m'a prêté !