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Travaux en cours

  • 3413

    Dans quelques heures, je pars pour Saint-Etienne, ma seconde ville après Roanne en quelque sorte, parce qu'une longue histoire me relie à ses rues et à ses habitants. J'ai failli y vivre et y travailler, il y a longtemps. Je rappellerai ces souvenirs lors du lancement officiel de ma résidence, ce samedi à la médiathèque de Tarentaize.

    J'évoquerai aussi cette notion qui me travaille souvent : le hiatus permanent qui existe entre l'écriture qui, dans mon cas, réclame silence et solitude, et le matériau humain que cette écriture investit, qui exige le contact avec la société. Partir en résidence, demeurer ailleurs, est peut-être une solution à ce dilemme.

    La résidence à Saint-Etienne m'a été proposée alors que mon dernier roman semblait bien diffusé et bien reçu, et commence, quelques mois plus tard, à un moment étrange de ma vie. Manuscrits discutés, perspectives de publications repoussées vers un horizon désespérément lointain... C'est un écrivain en proie au doute (plus que d'habitude, veux-je dire) qui est accueilli dans la capitale ligérienne. Faire avec ce doute, travailler sur ce doute, mettre en scène les atermoiements du doute, c'est un matériau possible. L'exploiter sans se regarder le nombril, c'est le mode à définir. Une moindre politesse. Il y a de toutes façons un thème que j'ai promis à mes hôtes de travailler, et qui m'obligera à la discipline de l'écriture sans avoir recours à l'artifice des affres de la création (car c'en est un, sachez-le). J'en parlerai plus tard, ici.

    Pendant quelques jours, je n'aurai pas Internet pour des raisons techniques. Ensuite, ce blog pourrait être le support d'une chronique de mon temps de résidence. Aucune promesse, je m'interroge seulement. Car il se peut que je reste silencieux pendant deux mois, concentré sur la routine monacale que je me serais infligé. Qui sait ?

    Pour l'heure, préparer les affaires, rassurer ma douce. Après tout, lui dis-je, je n'ai jamais été si près de revenir.

     

  • 3408

    Allez, vite fait, un petit panorama rétrospectif de l'année qui vient de s'évanouir. Elle a existé, c'est ainsi, personne ne pourra nous enlever ce que nous y avons fait, ni nous absoudre de ce que nous n'aurions pas dû y faire. Je vous épargne les soucis que chacun traverse dans sa vie de tous les jours (par contre, je ne vous épargne pas mes réalisations, c’est mon blog, vous êtes assez grands pour passer à autre chose, je vous fais confiance).

    Côté écriture, beaucoup de travail pour pas mal de déception (voire d'ébranlements). Deux pièces de théâtre. L'une, acceptée, mais dont la production est repoussée à une date indéfinie : «  Le sort dans la bouteille » (titre provisoire, je vous rassure). Une autre, née d'une initiative passionnante : « Courage », écrite pour une classe de Seconde au lycée Jean-Puy, à Roanne. Nous verrons cela mis en scène par une professionnelle et interprété par les élèves (et pourquoi pas, aussi, par des profs audacieux) avant la fin de l'année scolaire, logiquement. Il y eut aussi cette belle expérience autour des témoignages des tisserands de Charlieu et environs : « Portraits de Mémoire ». Un site, des photos et vidéos de Marc Bonnetin et des musiques de Jérôme Bodon-Clair. Ajoutons deux scénarios inédits : l'un de Bande-Dessinée, pour l'ami Thibaut Mazoyer en recherche d'éditeur, et un de documentaire : « Joseph Déchelette précurseur de l'archéologie ».

    Hors les romans avortés (il y en a eu deux, abandonnés cette année : « Cryptes » et « Mado »), j'ai achevé deux manuscrits, l'un pour Mnémos, l'autre pour Phébus. Les deux ont été rejetés, ou plutôt... pas acceptés en l'état. Des ratés, quoi. Plus d'un an d'écriture pour rien, si l'on veut voir le verre à moitié vide (ce qui est ma nature, hélas). Tout reprendre, tout refaire, tout reconsidérer, sans garantie de faire mieux. Bon. Encore sous le coup de cette double perplexité de mes éditeurs, je n'ai pas écrit plus d'une page ou deux, depuis.  Ces échecs m'ont atteint plus que je ne saurais le dire, plus que je ne croyais en tout cas. Combien de temps peut-on se prétendre écrivain quand on n'est plus publié ? Dans le même temps, j'ai vu tant d'amis auteurs bien « implantés », réputés, sûrs, dont les manuscrits sont refusés… Je ne me plains donc pas. Je préfère qu'un éditeur me refuse des textes faibles plutôt qu'il les accepte pour de mauvaises raisons (même l'amitié serait une mauvaise raison). Je vais donc tenter de travailler mieux, avec encore plus d'exigence. Dès que je serai remis de ce double uppercut.

    Côté publication, l'année a commencé avec clairons et tambours (en fanfare, quoi), par la sortie de « La vie volée de Martin Sourire » chez Phébus. Réception variable, mais plutôt bonne en général, une presse assez attentive à ce qu'elle considère comme mon deuxième roman (la presse ignore ma veine « imaginaire » et mes romans précédents, éditions trop confidentielles pour lui être parvenues). Des lecteurs nombreux, des retours, des fidélités qui se dessinent. Quelques prix ou sélections, de nombreuses rencontres, de nouvelles librairies qui commencent à s'intéresser à mon travail. Pour la première fois, avec ce titre, des éditions simultanées pour « clubs de lecture » : France-Loisirs, Le Grand livre du Mois… dont des libraires et amis me disent que c'est dévalorisant. C'est possible. Il faut que je vous dise, ici, qu'on ne me demande pas mon avis. Mon éditeur me prévient seulement que mon roman va être publié chez un tel ou un tel, point. Dans le cas contraire, m'y opposerais-je ? Je ne crois pas : je vis toujours le syndrome de l'auteur immensément reconnaissant (et un peu incrédule, même) qu'un éditeur veuille bien dépenser des sommes extravagantes en pariant sur ses écrits. Alors, si l'éditeur peut rentabiliser son investissement, et bien, ma posture d'auteur trop au dessus de la mêlée pour confier ses si belles réalisations aux communs, me paraîtrait à la fois méprisante et vaniteuse.
    2018, année aussi des sorties en poche de deux romans : « L'Affaire des Vivants » et « Les Nefs de Pangée ». Deux versions dont je suis assez fier. La couverture du poche de « L'Affaire des Vivants » enfin, belle ! comme j'aurais souhaité que celle du grand format le fût. Une seconde vie pour ces deux romans. Je n'ai pas encore les chiffres (il faut attendre plus d'un an), mais j'ai vu les livres bien diffusés, longtemps. Notons pour « L'Affaire » une diffusion particulière sous la forme « Mybookbox », une jolie formule et un contact chaleureux avec les inventeurs de cette formule.
    Côté publication, toujours, un grand merci aux Éditions Le Réalgar d'avoir accepté un texte singulier : « Lettre Ouverte à l'autre que j'étais », et aux éditeurs associés pour l'occasion : Mnémos et Les Moutons électriques, d'avoir élevé au statut de préface un article spécialement écrit pour l'occasion de la réédition de « Salammbô » de Flaubert. Une manière de se réapproprier ce monument et de le revendiquer comme l'ancêtre, le précurseur, du genre Fantasy. Vision à laquelle j'adhère totalement, d'où ma participation avec un long texte intitulé : « Salammbô, raté, comme un chef-d’œuvre ». Enfin, une publication confidentielle, prévue en 2017, ne sortira qu'en début de cette année : « Étrangères » aux éditions Les Petits Moulins.

    2017 aura été riche en commandes. Une conférence sur l'histoire de l'Art abstrait : « Retour aux signes » et une « masterclass » autour des scènes de batailles. Beaucoup de travail pour les préparer, je n'ai pas fait les choses à moitié, je vous assure. La récompense étant, par les réactions venues ensuite, de constater qu'on a pu apporter aux autres.

    Et puis un grand nombre de rencontres en librairies, en bibliothèques, dans des classes en collèges ou lycées, ou dans des salons du livre. Cette année, j'ai choisi avec plus de rigueur qu'autrefois ceux auxquels j'étais invité : Salon du livre de mer de Noirmoutiers (pour « Les Nefs de Pangée »), Fête du livre de Saint-Etienne, Salon du livre de Ménétrol et surtout le festival de littérature itinérant « Les Petites Fugues » en Franche-Comté, dont je ne cesse de vanter les mérites autour de moi. Je distingue l'expérience de la rencontre au « Hibou Diplômé », petite librairie de ma région, car elle avait la particularité d'être inspirée par un lecteur. Il se reconnaîtra, qu'il soit ici remercié.

    2018 s'ouvre avec la perspective d'une résidence d'auteur. Dès la semaine prochaine, je serai à Saint-Etienne, par la grâce d'un jury qui m'a proposé. Je ne vous accable pas de mes expressions émues. Sachez seulement que, parmi les membres dudit jury, il y a deux écrivains que je vénère (sans parler d'un éditeur et d'un bibliothécaire bienveillants). Je ne sais pas encore si Kronix sera le relais quotidien de cette expérience prometteuse mais je vous signalerai les rendez-vous publics qui vont ponctuer trois mois d 'installation dans la préfecture de la Loire.

    Assez parlé bilan, l'année 2018 s'ouvre sur de belles promesses. J'essaierai d'en être digne.

    Bonne année à vous aussi.

  • 3385

    Tu m'aurais vu, impétueux, vif, inextinguible, du temps où je charriais des récits comme la crue emporte les berges ! Là, j'ai l'impression (et je m'accroche à l'espoir qu'il ne s'agit que d'une impression) de n'être plus qu'un oued sec dans l'attente de la saison des pluies.

  • 3375

    Les Inconsolables ne s'intitulera peut-être pas Les Inconsolables mais, dans une version retravaillée, ce très court roman sera bien publié chez Phébus. Quand ? Nous l'ignorons. Nous prendrons le temps, mon éditeur et moi, de lui faire franchir quelques degrés. Si, comme il me le dit, ce livre est « central » et « fort », il est retenu quelque part d'être aussi fort qu'il le devrait. Notre longue discussion était appuyée sur le constat d'une certitude : le livre existe ; et a abouti à celui d'une hypothèse : il recèle un autre livre, bien plus puissant. Les mois qui viennent seront consacrés à la quête difficile qui consiste à deviner quel trésor se cache sous ce jardin. Avant de creuser. Donc, pas de date. Mais beaucoup de confiance.
     

  • 3371

    Je viens d'adresser le manuscrit des Inconsolables à mon éditeur. En tremblant, lui dis-je dans le message qui accompagne l'envoi, ce qui n'est pas une image. S'il est retoqué, ce serait mon deuxième échec cette année. Outre la déception, ce qui se profile derrière un possible refus, c'est la viabilité de toute l'entreprise, la raison de notre choix de vie. L'enjeu est donc énorme. Alors, oui, je tremble.
    Je peux me raccrocher cependant au fait que le Festival littéraire itinérant « Les Petites fugues » m'invite la semaine prochaine, pour considérer que je suis malgré tout un écrivain. Tous les détails des rencontres et des lieux, demain, sur ce même écran.

  • 3360

    Les Inconsolables étant achevé, et selon mes vieilles habitudes de graphomane, me voici attelé au prochain roman. Il ne fera sans doute pas les 900 pages réclamées par mon éditeur (enthousiaste et patient), mais il s'agira d'une entreprise assez vaste pour couvrir des siècles et légitimer le titre un poil prétentieux que je lui donne pour l'instant : Genèses. Je ne sais pas encore quel degré d'originalité sera le sien ; par contre, je pense que ce sera le seul roman d'anticipation à commencer par la description du travail de Roman Opalka. Cela pour certaines raisons, qu'on découvrira quelques centaines de pages plus tard, des siècles et des siècles après ce prologue, et qui sont (les raisons) censées provoquer une sensation de vertige.
    Allez savoir ce qui se passe dans cette tête, des fois...

  • 3342

    Ce jour, je file à Saint-Etienne préparer avec les organisateurs la résidence d'auteur que je suis invité à vivre pendant deux mois : janvier et février prochains. Autour de moi, des partenaires, des amis, des connaissances, des écrivains aussi, pour faire de cette expérience une réussite. Impressionnant, agréable, retour dans cette ville que je connus étudiant, puis jeune homme démarrant dans la vie, auprès de sa future ex-femme. Je les vois d'ici, les souvenirs, se bousculer pour exiger que je les traite et les raconte. Mais non, Saint-Etienne ne sera pas le prétexte d'une nostalgie.

     

  • 3336

    Dans la famille, les fêtes de fin d'année étaient réparties entre le repas de Noël à Cavaillon, chez les grand-parents paternels, et celui du jour de l'an, à Goult, vers Roussillon, pour le versant maternel. Personne ne manquait, enfants, petits-enfants, gendres, brus. Une absence n'était pas impossible : elle était impensable. Les repas étaient gais et longs, et les tablées superbes. Tout se déroulait, des deux côtés de la famille, dans une symétrie parfaite, avec le patriarche en bout de table, habillé impeccablement, veste de jais, chemise immaculée nouée d'une cravate, et le grand chapeau noir qui portait son ombre sur le visage et les épaules. Les enfants regardaient furtivement cette silhouette sévère et monumentale autour de quoi toute l'agitation domestique semblait en orbite. Dans la soirée, les mains épaisses sortaient dans la lumière et glissaient dans celles des minots des Victor Hugo, les billets de cinq francs, « pour l'épargne », disaient les vieux. Ce n'étaient pas exactement des cadeaux, c'était une forme d'héritage que l'enfant ne dépenserait pas, licence inconcevable. Une mise à l'épreuve autant qu'un enseignement sur la puissance de l'argent en réserve, celui qu'on ne lâche qu'en cas de dernière extrémité, et encore, qu'on garde pour un investissement à un âge raisonnable, quand on est en charge d'une famille et qu'on a une vision des générations à venir, pas avant.

     

    Extrait de Les Inconsolables. Roman en cours d'écriture.

  • 3312

    Sur les puissantes épaules d'Antoine, les chagrins s'accumulent depuis des âges sans qu'aucun ne cède la place. Ça lui fait une chair de météorite nouée à son ossature de golem. De nombreux deuils lui reviennent et ceux d'ici, les derniers, concentrent les tristesses. Antoine est inconsolable, lui aussi : depuis l'origine, d'une mort fondatrice ; depuis des années, d'un geste inexpiable ; depuis un an, de la disparition de la mère de Mado ; depuis quelques semaines, de la mort du mari de celle-ci, son ami ; et — ce qu'ignorent la plupart de ceux qui le côtoient — depuis quelques jours, de la disparition de sa propre mère, à lui. Il demeure un instant sous la pluie morne. Tétanisé au dessus de ses plantes et du terreau débordant qui a maculé le sable lunaire, il médite. Les inconsolables n'ont pas perdu le fil, ils n'en ont pas fini avec les êtres aimés et leur dialogue s'éternise. Ce n'est pas désespérant, ce n'est pas inutile, ce sont des veilleurs qui veulent ignorer la fermeture imminente des portes des limbes. Par delà la frontière absolue, leurs paroles réchauffent les transis.

     

    Extrait de Les Inconsolables. Roman en cours d'écriture.

  • 3309

    Enfin, il peut parler, c'est tellement précieux. Mado l'écoute, ils sont debout sous les fragments d'ombre que procure le bignonia, le soleil remue dans son creuset assez de feu pour bientôt verser de la lumière fondue sur le jardin, Antoine n'en a cure, il n'y tient plus, c'est une légende longtemps contenue qu'il lui est urgent de livrer. On ne sait jamais, un jour, un auditeur pourrait lui expliquer cette tragédie des origines, lui dire enfin pourquoi. Nous élaborons les plus belles constructions de pensée pour trouver un sens à ce fatras que sont les drames, et le fatras résiste à toute logique. Le malheur surgit et l'on croit d'abord voir, sous l'effet de la révolte qu'il inspire, une compréhension se dessiner. Et puis, c'est l'abattement devant ce qui, définitivement, n'a pas même la clarté d'une farce. Depuis son incarcération, Antoine suit une psychanalyse. Des années de confidences qui soulagent sur le moment, mais aucun progrès. Il est toujours sous anti-dépresseurs, toujours inconsolable. Alors il saisit chaque occasion de bénéficier d'une oreille bienveillante. Mado écoute l'histoire de la mort du fils d'Antoine. Son premier enfant.

     

    Extrait. Les inconsolables. Roman en cours d'écriture.

  • 3304

    Pardon pour ces trois semaines d'absence. Kronix va reprendre son rythme quotidien. Et, pour aujourd'hui, un extrait d'un roman en cours d'écriture. Les Inconsolables.

     

     Il n'y aura pas de cerises cette année, elles gisent éparpillées dans l'herbe, vertes et avortées, minuscules sous la coupe du feuillage haché précocement. Ils parlent de cela, tous les deux. La grêle tant redoutée, Antoine l'a bien connue. Le gel qui vient de faire des ravages, il sait comment cela fonctionne, il en a vu de bien pires. Car il y a eu 1956, aux Janots. L'hiver terrible. Une leçon de choses qu'aucun paysan du coin n'est près d'oublier. Antoine avait douze ans. Au mois de janvier, son père rentrait des travaux en sueur : il faisait une chaleur anormale. Le fils voyait son inquiétude manifeste. « On va le payer, disait Marius, une douceur comme ça maintenant, on va la payer, je te le dis... » Une telle météo tourneboulait la végétation, la montée de sève était commencée beaucoup trop tôt. Il suffirait d'une forte gelée là-dessus… En février, la catastrophe tant redoutée se produisit. Un froid inhumain s'abattit brusquement. Le jour clair et l'air coupant, les oiseaux transis s'arrondissaient en pommes, plumage gonflé pour se protéger, ils tombaient des arbres comme des fruits, épuisés par le froid et la faim. Les chats opportunistes se gavaient de ces offrandes. La chaleur des poêles semblait avalée par les murs des maisons, l'urine gelait dans les pots de chambre, la terre résonnait sous la semelle, dure comme du fer. Les nuits étaient nettes, « ciel serein » se lamentait Marius, en prononçant « séraing ». Il scrutait la profusion d'étoiles sur le fond noir impeccable en hochant la tête, car ce beau spectacle promet des aubes mortelles. Partout, le froid cristallisa la sève prématurée des plants de vigne, fit éclater la lignite comme explosent des veines de chair, et anéantit tout espoir de récolte. Les Cervin ne produisaient que des raisins, un peu pour le vin, l'essentiel dédié à la table : grenache, chasselas, muscat de Hambourg ; et puis des variétés qui n'existent plus : admirable, dattier de Beyrouth… Février les gava de gel jusqu'à la racine. Presque pas de récolte, les pieds tués. Il fallait tout arracher. Pour la première fois, le petit Antoine vit ses parents, médusés, assis sous le tilleul de la cour. Regards effrayants, au-delà de la panique. Morts au dedans comme leurs ceps. « Qu'est-ce qu'on va faire ? Qu'est-ce qu'on va manger... »

     

  • 3263

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  • 3231

    Avril sous les cris d'hirondelles, avait éclairé le jardin de promesses, les cerisiers coiffés de fleurs, les muguets en avance, les bosquets criblés de bourgeons, tout resplendissait. Et puis le gel franc en deux aubes, et puis la grêle d'un soir, avaient abattu ces plaisirs à venir. Il n'y aurait pas de cerises cette année, elles étaient éparpillées dans l'herbe, vertes et avortées, minuscules, sous la coupe du feuillage haché prématurément. Mai venu claironna un solo cuivré de thermidor cette année-là. On ne travaillait dehors qu'à la fraîche, on préférait à midi manger dans la pénombre des maisons mais on dînait dans le jardin bien sûr, on s'attardait avec les amis dans l'obscurité en riant, on laissait le soir mourir sur les épaules, on ne se couvrait pas. Les nuits furent clémentes. Mado et Léo, quand ils étaient seuls, s'offraient des heures également alanguies, leurs paroles, voix feutrées sous les arbres, tournées vers le couchant. Voix assourdies au point que les verdiers excités submergeaient leur échange. « On est heureux » se disaient-ils. La phrase revenait souvent, et souvent après un long silence, pas pour le rompre car ils n'en étaient nullement gênés, mais comme une réponse à leur bonheur incrédule. Ils se faisaient un devoir de se rappeler combien était précieux leur mode de vie. Ils vivaient dans le luxe de ceux qui ont renoncé à l'abondance pour savourer le temps.

     

    Extrait de Mado. Roman en cours d'écriture.

  • 3228

    Dans le jardin, autour d'eux, la terre berçait le flanc de fantômes légers. La bonne vieille chienne des parents de Mado, ronde, sédentaire, polissonne, riante, gourmande, un peu veule, amicale avec les chats domestiques, achevée par dose létale, endormie soulagée du mal qui l'étouffait. Couchée sous la bignone, mufle tourné vers la maison et vers l'ouest, vers la Loire, une perspective où porte le regard, comme un lointain désirable à hauteur de truffe. La bonne vieille chatte des parents de Mado, mécanique alentie jusqu'à l'enrayement final, trouvée endormie pour toujours, en rond dans une corbeille. Ensevelie au plus près de sa vieille copine, dans la posture que la mort imprima. Les deux très gros et très vieux chats de Mado, dont elle ne supporterait pas de raconter la fin, présents quelque part sous les lilas, en des places choisies, tombes aplanies, invisibles au regard, inoubliables pourtant.

     

    Extrait de Mado. Roman. Écriture en cours.

  • 3225

    Tous promeneurs, avec la mort agriffée aux épaules. Au début, tant qu'on a de la force vive, on ne la sent pas ; elle est plus fine et légère qu'un voile de mariée. On n'y pense même pas. Et puis, avec le temps et les méchancetés qui s'accumulent, elle grossit, elle s'épaissit. Elle est là, enflée, lourde, ses dents plantées dans la gorge, sa langue mouillée de peur qui vous lèche la nuque. Alors, on commence à fléchir sous ce poids. On est cassé en deux, nez en avant sur son ombre. On fatigue ; elle grandit encore. Elle attend son heure. Des fois, les meurtriers prennent les devants. Et ça fait de la mort orpheline, qui cherche une autre vie. D'autres épaules à quoi se greffer. Reprendre l'attente, se remplumer, se refaire, éternellement. C'est de là que ça vient, la dureté de nos existences. J'ai fini par comprendre ça. Je la devinais sur nos épaules. (...) Les autres passaient sans rien comprendre, mais moi, je voyais ; les gestes des petits sont déjà embarrassés de cette présence, je le sais. Ils l'ignorent, mais je l'ai vue, la mort, posée comme un châle sur les épaules des enfants, déjà affairée à se nourrir de tout le mal qui nous entoure. Je la voyais lentement nous broyer. Et ça rend mauvais, ça. Parce qu'on ne sait pas, on ne comprend pas ce qui gêne ainsi nos moindres gestes ; on ne s'habitue jamais à porter ce fardeau. Et la colère et la rage qui nous font trembler de la tête aux pieds, c'est notre manière de secouer l'engeance de la mort pour s'en débarrasser. Nos vies sont faites de ces constantes ruades. Inutiles.

     

    Le sort dans la bouteille. Théâtre, 2017. Extrait.

  • 3221

    Comment dit-on à son père : « maman est morte » ? On le dit ainsi, sur le ton qu'on voudra, il n'y a pas de bonne manière, il n'y en a pas de mauvaise. Les existences, dans cette histoire, éprouvent les drames en mode mineur. « Oh, elle est morte ? » Mado expliqua, ses paroles lui semblèrent étranges, elles décrivaient une scène à laquelle elle ne comprenait toujours rien, à laquelle il lui semblait n'avoir peut-être pas assisté. Le père ne réagit pas tout de suite. Son visage s'inclina, ses mains sur la couverture firent un geste de fatalité. Les pleurs viendraient plus tard, toute lumière éteinte. L'encombrement du souffle retint d'éventuelles effusions. Le père observa la salle où il passait ses journées, la télévision qui palpitait devant lui, l'obscurité triomphante du soir par les fenêtres. Il pensa Cette fois, c'est mon tour. Il commença à mesurer l'écrasante solitude qui saisit les derniers vivants. Il vécut un an après ce jour.

     

    Extrait de Mado. Roman en cours d'écriture.

  • 3218

    Je n'ai jamais connu le vertige de la page blanche, jusqu'à aujourd'hui. Je n'arrive pas à écrire en ce moment. Mes incipit s'exténuent après quelques pages. Expérience plus étrange qu'angoissante. Une des causes de cette impuissance réside dans la pratique de l'écriture elle-même. Pendant des mois, j'ai produit des textes dans le cadre d'un travail de rencontres, d'interviews, que je devais écrire assez vite. Des formes plus proches de l'article de magazine que du processus littéraire comme je l'entends quand j'entreprends un roman. Pour résumer, je crois que j'ai pris de mauvais habitudes. Par « mauvaises habitudes », je veux dire syntaxe peu imaginative, vocabulaire courant, moindre souci de la musicalité des phrases. Non par paresse, mais parce que ce mode sobre et lisible, direct, était le plus approprié aux contraintes objectives. Aujourd'hui, après l'équivalent de la production d'un court roman, décliné en portraits, en articles de fond, en pédagogie de l'histoire économique, élaborer un récit au fil de phrases dont chacune porte sa propre mélodie, son rythme, dont chaque mot est mesuré à l'aune double du sens et de la musicalité, est un exercice à réinventer. J'ai l'impression de repartir de rien. C'est extrêmement pénible. La solution, pensé-je : relire mes stylistes favoris. Réapprendre. Reconquérir le terrain perdu. Et se résoudre à éviter d'en perdre désormais.

  • 3214

    À l'écart de la nausée, les exilés se reconnaissent et survivent, dressent l'un pour l'autre des étais de sourires et de complicité, des contreforts de calme et de travail silencieux. Ce n'est pas qu'ils sont meilleurs, les exilés, ce n'est pas qu'ils sont plus forts ou plus perspicaces, mais une vie pareille à celle des autres leur est interdite. À la réflexion, elle leur serait permise qu'ils y renonceraient. Ils vont comme ça, à côté du monde. Leurs jours ont, par leur seule volonté, une régularité qui semble la suspension éternelle du temps, sur l'Olympe. Ce sont des dieux anonymes qui devront mourir et se sont fait à l'idée.

     

    Début de "Mado", roman. Écriture en cours.

  • 3202

    Il y a un moment, dans l'écriture d'un livre, où vous comprenez enfin ce que vous êtes en train de faire, révélation plus ou moins tardive selon l'entreprise. Pas : quel est le sujet de votre roman, cela vous êtes censé le savoir, tout de même. Plutôt : De quoi je parle, au fond, qu'est-ce qui, viscéralement, m'a imposé de rester autant de temps concentré et isolé, à la recherche d'un rythme et d'une justesse d'expression, qu'est-ce que je cherche à travers mon texte ? Et ce n'est pas forcément clair à l'amorce du travail. On peut même postuler que l'écriture d'un livre a pour but premier de révéler aux yeux de son auteur, les raisons qui ont poussé à l'entreprendre.
    Le moment que j'évoque se manifeste par une sensation particulière, une émotion assez indescriptible. Pour moi, elle est similaire à une autre sensation, guère plus commode à exprimer, qui naissait, à l'époque où je dessinais ou peignais des portraits d'après nature (jamais d'après photo, cet expédient vulgaire), quand, la personne en face de moi, je voyais, trait après trait ou coup de pinceau après coup de pinceau, s'affirmer une ressemblance. Le visage qui apparaissait sur la toile ou le papier, était bien celui de mon modèle. J'y étais. Je ne savais jamais par quel détour ce petit miracle se produisait mais c'était ainsi : j'avais saisi et traduit cet étrange motif qui crée l'illusion de la ressemblance. Cela venait brusquement, au hasard d'un trait anodin, par surprise. Soudain, quelque chose s'était éclairci. Je savais que, désormais, je passais d'un autre côté de la réalisation. C'est ainsi que, dans la pratique de l'écriture, à des moments variables dans la construction d'un récit, je perçois avec étonnement (et quelle satisfaction!) que « j'y suis ». Tout devient net, tout prend sens : les phrases qui m'ont amené à ce point, les prolongements que ce basculement implique, ce que sera le roman achevé.
    La difficulté réelle se situe par conséquent au début de l'écriture d'un roman. Quand rien n'est fixé, que tout menace de se dérober à tout moment, que le sens ne s'est pas encore affirmé, quand rien n'est évident. Il y a quelque chose d'absurde d'entreprendre l'écriture avec le secret espoir qu'un but s'annonce. Vous pouvez travailler des mois, peut-être des années, avant que se manifeste la sensation évoquée plus haut. Et il y a cette hantise : est-ce que vous y parviendrez ? Ainsi, il m'est arrivé d'aller jusqu'au bout d'un texte, de travailler plus d'un an sur un roman, de poser le point final, sans avoir connu cette grâce (et dans l'état d'incertitude que vous pouvez deviner). Assez logiquement, il se trouve que ces romans-là ne provoquent qu'une réaction embarrassée de ma première lectrice, augure du refus de mes éditeurs. J'espère sincèrement que les autres écrivains ne connaissent pas ces affres et entrevoient clairement dès l'origine, l'ensemble de ce qu'ils ont entrepris de créer. Je crois avoir une bonne notion des sentiments de Sisyphe, quand il appuie ses mains contre la pierre, s'arc-boute et  pousse son rocher, au pied de la pente incessante.

     

    Peut-être parlerons-nous de cela, à partir de 16h30, avec Jacques Plaine, à la Librairie de Paris, à Saint-Etienne...

  • 3199

    Il y aura donc toujours d'autres matins. C'est incompréhensible, c'est impardonnable. Rien ne devrait survivre à la mort des innocents. Il nous faut apprendre l'indifférence de l'univers. L'apprendre c'est-à-dire l'éprouver dans sa chair par la blessure fondatrice de l'injustice. C'est le prix.

     

    Extrait de "Le Radical Hennelier" manuscrit en cours de lecture chez Mnémos. (Suspense...)