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C'était il y a plus de trente ans, je m'occupais avec deux autres amis d'un festival de Science-Fiction dans ma commune. Festival qui eut son heure de gloire, fut honoré de la présence de nombre d'écrivains, de réalisateurs et de dessinateurs de premier plan (ainsi que de starlettes et fugaces célébrités télévisuelles, bref). Pour l'un d'eux, nous décidons d'embaucher deux personnes. C'était l'époque des « TUCS », contrats aidés (déjà), qui permettaient à des associations comme la nôtre d'employer des personnes précaires. On me confie ce dossier (quand on est trois pour tout faire, il faut accepter le partage des tâches, même celles qui semblent les plus éloignées de vos centres d'intérêt). Annonces, contacts, partenaires, je mets rapidement sur pied le processus et des candidatures nous parviennent. Une poignée de profils de toute nature, je convoque tout le monde. Le contrat sera de trois mois, le travail demandé est une fonction de secrétariat dans un premier temps, puis d'accueil sur le festival. Avec mes camarades, nous choisissons deux jeunes femmes, pleines d'entrain, capables. Elles ont d'ailleurs parfaitement joué leur rôle, le moment venu. Reste à appeler les candidats malheureux. Tout se passe bien, jusqu'à cette dame. Elle a la cinquantaine, a été secrétaire dans une entreprise avant de se retrouver au chômage. Quand elle décroche, je déroule mon petit speech (formule de politesse, contexte, voix pleine de tact) qui n'a, jusque là, inspiré que des réactions désinvoltes, pour conclure par quelque chose comme : «  Madame, je suis désolé, mais nous n'avons pas retenu votre candidature... »  La respiration enfle, la voix se tort, à l'autre bout du fil : « Oh, mais comment ça se fait ? Pourquoi vous me prenez pas ? » Je suis tétanisé, les mots, maladroitement reproduits ici, ne sont rien, c’est l'immense détresse de la voix qui me colle un uppercut. Elle ne comprend pas, veut savoir. Elle est compétente, très compétente, elle a travaillé autrefois sur des manifestations, elle est une secrétaire organisée, une bosseuse… Voilà, je me découvre investi du rôle de salaud. Car c’est bien ça : on a rejeté cette femme parce que, à cinquante ans, elle était trop vieille pour notre si essentielle manifestation, on lui a préféré des gamines souriantes et joyeuses, jolies, qui feraient mieux dans le tableau de notre petit festival de province, tout auréolé de la présence de ses stars. Et, derrière la détresse, je comprends le chômage, les années de galère, l'image dévalorisée au sein de la famille, je devine son espoir, enfin, qu'on lui fasse de nouveau confiance, qu'elle reprenne pied dans la vie. Je me confonds en excuses, je lui dis que, peut-être, une autre fois... je dis n'importe quoi. Tout pour échapper à la morsure qui me saisit à l'écoute de cette prière dévastée. Je réalise que nous étions son dernier espoir, en tout cas se l'est-elle représenté ainsi. Je ne sais plus comment s'est achevé notre conversation, je ne sais plus si j'avais d'autres appels après, je sais seulement que la honte me vient encore à repenser à cette injustice. Et que cette injustice, j'en étais pour partie responsable. Depuis, quand j'entends évoquer des licenciements dans une petite boîte (c'est-à-dire quand le patron est celui qui renvoie, en personne), je vous assure, je pense d'avantage à lui qu'au malheureux type viré. Je ne peux pas croire qu'on licencie quelqu'un sans en être profondément bouleversé. Comme je l'ai été. Je pense toujours à cette femme, dont je ne sais plus ni nom ni visage, mais dont la voix, précisément, vient encore me cueillir, parfois. Et le sang, le même, à la même vitesse, me monte aux joues de la même façon. 

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