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Le feuilleton de l'été

Pieds nus sur les ronces -8


Est-ce la mélancolie de ces lieux ou le temps d'adaptation qui m'est nécessaire chaque fois que j'emménage quelque part ? La matinée s'est passée sans que je produise rien d'utile. Ce n'est pas grave, c'est normal, mais il faut que je me surveille. Je pense à mes amis écrivains qui conseillent de ne pas lutter, de prendre l'air, marcher dehors un moment par exemple, pour mieux revenir à la table de travail. Chez moi, ce genre de fuite ou d'attente ne fonctionne qu'à moitié. J'arrache l'écrit. Je sais qu'en insistant, parfois, quelque chose cède, accepte, se rend, et la phrase vient, le récit vient. En fait, les deux méthodes sont bonnes, mais il faut les alterner. Il en existe une troisième, que je pratique de temps en temps : écrire de vagues litanies autour du thème ou de l'idée que j'ai en tête, sur un mode automatique, sans contrôle, laisser la prose enfler, déborder, s'épaissir à son gré, jusqu'à ce que, soudain, un déclenchement se produise et rende le son que j'attendais. Ou bien encore (décidément, quel arsenal !), s'il s'agit d'un roman, mettre en scène mes personnages, leur laisser la main, assister à ce qu'ils vont décider. Je les regarde, j'écris, les choses se mettent en place, leurs dialogues se déroulent sans mon concours, la scène est bouclée sans effort. Ce sont de beaux moments. En tout cas, il faut absolument que j'écrive, les conseils de lâcher-prise ou autres abandons taoïstes sont bons pour qui ne doit pas boucler au moins le début de quoi que ce soit à une échéance déterminée. Et le temps passe, bientôt la première quinzaine écoulée. Tout ne va pas mal, je sais que je vais y arriver. Alterner les séquences. Me mettre à l'ouvrage au quotidien, avec discipline, on ne sait jamais. Et parfois, sortir, poursuivre l'exploration méthodique de l'immense maison, aller dans le parc, discuter avec les gardiens. Découvrir les végétaux inconnus que Lucien sème, greffe et plante dans son potager, l'entendre s'inquiéter des nouvelles, de la propagation de l'incendie. Croiser le fauteuil véloce de monsieur Cot. Éviter Joël Klevner. Joël Klevner écrit la nuit et passe la journée à errer dans la maison, ne dort presque pas ou très peu, s'en vante (enfin est-ce qu'il s'en vante, pas vraiment, pas franchement, pas devant moi, mais je sens qu'il a cette vanité de l'écrivain nocturne, enfiévré, habité, il a suffi que j'entende Alexandre dire à Arbane que Joël avait encore écrit toute la nuit, pour que, pour que, Ah !). Je le trouve sur mon chemin parfois. Il me toise, je crois. Sourire narquois. C'est détestable. Ma colère est augmentée par ma faiblesse sous son regard. Je ne m'explique pas ma pusillanimité. Surtout face à un type qui n'a probablement jamais rien publié, peut-être jamais rien écrit de valable, qui fantasme une œuvre tellement en avance sur son temps qu'elle en est impubliable. C'est grotesque. Pas le premier du genre que je croise (on en rencontre à chaque salon), mais le premier à tenir le rôle au quotidien depuis. Depuis ? Dix ans, m'a confié Madame Cruchen l'autre jour. « Dix ans, ici ? » Arbane Cruchen, je m'en suis rendue compte, a regretté sa confidence mais elle était lancée, elle a poursuivi. Il y a dix ans, oui, le jeune Klevner est venu frapper à la porte du manoir, et demandé asile à Monsieur Cot. Joël Klevner avait dix-huit ans, c'était le jour de sa majorité. Monsieur Cot le connaissait bien. Joël a été nourri au lait de la littérature amassée par Alexandre Cot, il passait des heures, chaque jour, dans la bibliothèque. Dix ans ? Mais il fait quoi ? Je veux dire, il travaille ? il vit de quoi ? Madame Cruchen a souri, mais sans méchanceté, a lâché sur le ton de l'évidence : « Il vit aux crochets de monsieur Cot, qui est persuadé de son génie. » C'est bien commode, me suis-je dit, j'aimerais bien avoir un mécène comme ça, moi. Vraiment, je déteste ce type. Elle a ajouté : « Joël ne sort jamais. Il n'a plus franchi les grilles du parc depuis son arrivée ». Il s'est produit une suspension dans notre échange, j'avais une question à formuler, Madame Cruchen l'a devinée sans que je prononce le premier mot. Encore combien de temps ? Jusqu'à la mort de son protecteur ? Et après ? Klevner restera-t-il ici jusqu'à la ruine du manoir, comme un spectre ? J'ai vu qu'elle avait la réponse, que la réponse la renvoyait à une vérité angoissante. Nous ne nous sommes rien dit. Pas de question méchante, pas de réponse anxieuse. C'est bien ainsi.

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