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Le feuilleton de l'été

Pieds nus sur les ronces - 28

 

     Sa voix reprenait les airs entonnés par Lucien, venait parfois au secours de ses oublis, et Lucien relevait la tête, souriait à Mina, qui lui souriait à son tour. Syrrha était sortie se promener avec le projet de boucler le tour du château, cette fois. Auparavant, elle avait considéré le puzzle compliqué de son plan déplié sur le lit, dépassant ses bords à présent, et s'était convaincue de la possibilité de comprendre la source des voix féminines surprises l'autre jour, dans le couloir, grâce à la configuration du bâtiment vu de l'extérieur. Elle avait amorcé sa balade par la droite et, forcément, s'était trouvée vers le potager. Le  couple de gardiens y travaillait. Le jardin est habituellement le domaine de Lucien mais, de temps à autre, Mina vient donner un coup de main. Là, elle aidait son compagnon à tuteurer des plantes aux longues feuilles dentelées et grises que Syrrha ne reconnut pas. Elle resta à distance, silencieuse, observant leur travail. Lucien rassemblait les grandes feuilles argentées qui jonchaient la terre, puis il soulevait la brassée et la ramenait à la verticale contre le pieu. Il faisait tout cela en chantant. Oh dis dis dis, qu'il est joli (Han ! respiration coupée, buste courbé en avant, jambes écartées, bras tendus, geste d'embrasser les feuilles) Ton petit petit (il hésita, Mina le relaya :) paradis (Lucien reprit) Avec tous ses zoiseaux, (dans un gémissement, il souleva le faisceau végétal, appuya la plante haute comme lui contre le pieu, continua de chanter) ses sauterelles et... (nouvelle hésitation, Mina ligota la cime des feuilles avec les ficelles qu'elle avait préparées, en même temps elle finit le couplet) ses radis. Le couple s'éloigna de la rangée de tuteurs auxquels les grands légumes étaient attachés. Leur volume, leur hauteur, les faisaient ressembler à des suppliciés de l'inquisition, empaquetés prêts pour le rituel du bûcher. Lucien, les poings sur les hanches, considérait l'ouvrage. Il avait vu Syrrha mais poursuivit sa chanson. Quand tu tu tu t'en iras  ; Dis-toi que tu regretteras  ; (il se tourna vers Syrrha, Mina suivit son regard et la découvrit alors. Ils chantèrent à l'unisson) Tous les zébus, les baobabs et les grands sassafras. Syrrha fit une parodie d'applaudissements enthousiastes. « Qu'est-ce que c'est ? » Lucien crut qu'elle parlait des plantes. Après tout, c'était le seul sujet digne d'intérêt. « Des baromets, les moines-plants comme on dit chez moi. C'est médicinal. » Très bon pour la santé, pour le sommeil, la respiration.... ajouta Mina. Syrrha supposa qu'on les cultivait pour Alexandre. « C’est ce qu'on a mangé l'autre soir, les racines ? » Lucien lui dit que non. Ça ne se mange pas, on en fait une pâte qui s'étale sur la poitrine, après une longue préparation. Syrrah admit qu'elle en entendait parler pour la première fois. D'ailleurs, depuis qu'elle logeait à Malvoisie, ce qu'elle avait appris en jardinant avec un de ses copains lui paraissait la pratique d'un autre continent. Quand elle s'aventurait dans le potager de Lucien, elle était confrontée aux limites de sa science dans ce domaine. La moitié des légumes lui était inconnue. « Des baromets ? » Lucien expliqua qu'il s'agissait d'une plante ancienne, dont la culture était interdite depuis que de grands groupes pharmaceutiques en avaient découvert les vertus. Une holding avait acheté la plante « comme si elle lui appartenait. » Et petit à petit, les jardiniers l'avaient oubliée. « Monsieur Cot a retrouvé sa trace et la description de sa culture dans un vieil ouvrage. On a réussi à débusquer des plants sauvages. C’est la neuvième année qu'on les fait pousser. En les sélectionnant, les feuilles sont plus longues et plus charnues, elles deviennent même trop grandes et trop lourdes, elles ne tiennent plus debout. Monsieur Cot dit que nous allons bientôt pouvoir les baptiser Grands Baromets, à force. Il pense aussi à Baromets de Malvoisie. » Il eut un rire de malice. Mina ajouta que la dizaine de sujets, ici, produiraient au mieux une centaine de grammes d'onguent. « Et encore, il faut des excipients, un traitement dans l'alcool, c'est laborieux » dit Lucien. Mina avait entrepris d'arroser les baromets, elle naviguait entre le point d'eau et les plants, soulevant de son corps sec les arrosoirs pleins, et Lucien la regardait sans bouger. Quand Syrrha fut à sa portée, il l'enroula dans un lasso de paroles pour ne plus la lâcher. Il étendit le bras pour désigner les autres essences confinées dans le périmètre du potager, les variétés plus ou moins repérées par Syrrah, qui ne pouvait que hocher la tête en écoutant les conseils de jardinier, les précautions à prendre, les orientations, les lunaisons, tandis que, imperturbable, Mina poursuivait son manège. « Vous voulez de l'aide ? » lui lança la jeune femme, Mina posa la paire d'arrosoirs qui équilibrait sa charge, elle se releva en se tenant les reins. « Merci, mais ce n’est pas à vous de m'aider quand même. » Lucien sembla d'un coup émerger de sa fascination « C’est bon, j'arrive », mais il le dit mollement. Cela ne l'empêcha pas de donner encore deux ou trois astuces de jardinier expérimenté avant de relayer sa compagne et de finir la tâche. Elle moqua son peu d'entrain, sa réaction à retardement, heureusement que mademoiselle Syrrha est là, sinon tu m'aurais laissé arroser tout le terrain jusqu'à la nuit sans broncher. Lucien ne releva pas, il poursuivait son monologue, cette fois dirigé vers le ciel qui décidément était avare de pluie. Syrrah s'excusa et reprit sa marche. Mina lui proposa de l'accompagner : elle devait vérifier un ancien pavage, soulevé et abîmé. C'était dans sa direction.
      Syrrha dut accélérer légèrement pour rester à côté de Mina. La petite femme s'en aperçut et s'excusa en marchant de façon plus mesurée. Elles échangèrent un sourire « C'est que moi, je me promène » dit Syrrha, et Mina la rassura : elle n'était pas obligée de courir non plus, le pavage n'allait pas s'évaporer. « Figurez-vous que je n'avais pas encore eu l'occasion de faire le tour du château. » Mina reçut cette information sans relever que ce n'était tout de même pas une épreuve énorme. Quarante minutes de marche, deux heures de plus si l'on veut prolonger par le tour du parc. « C'est une jolie promenade. Vous avez raison de la faire le matin, c'est plus agréable que l'après-midi, quand il fait chaud. J'ai remarqué que vous vous promeniez surtout l'après-midi, d'habitude. » C'était la première fois que Syrrha entendait une si longue tirade de la bouche de Mina. Elle avait une voix agréable, avec un accent presque chantant. Une forme du sud de la France, de la Drôme peut-être, mais peu marqué, qui ne lui était pas apparu jusque là. « Vous êtes seuls, Lucien et vous, pour entretenir tout le domaine ? C'est énorme, non ? » Mina marchait en regardant devant elle « Il y a du personnel qui vient deux fois par semaine tôt le matin pour le ménage, et des jardiniers pour le parc, une fois par semaine. Mais quand même, il y a trop de travail pour nous. Il faudrait au moins deux autres personnes à plein temps. » Qui habite le château ? Syrrha perçut une suspension dans l'allure de Mina. Le rythme de sa marche décrut légèrement, et malgré ce ralentissement, son souffle lui parut plus court. « Une fois, avoua Syrrha (avoua, car c’est l'effet que cela lui fit, de livrer une confidence et de s'en trouver soulagée), j'étais allée explorer l'étage au dessus du mien, et j'ai entendu des voix, je veux dire des cris : des femmes se disputaient. Ce n'étaient pas vous et Arbane, n'est-ce pas ? C'étaient d'autres personnes ? » Mina fit calmement « oui, oui » et accéléra insensiblement le pas. « C'était qui ? » s'impatienta Syrrha. Mina stoppa cette fois et la considéra, sans dureté mais sans sourire, comme si elle avait de la peine : « Qu'alliez-vous faire à l'étage de monsieur Klevner ? » Je fais un plan, j'essaye de me faire une idée des surfaces et de l'organisation de Malvoisie. Vous devez le savoir, j'en ai parlé à Lucien, et aussi à monsieur Cot. Mina ne dit rien tout de suite, elle assimilait ce qu'elle venait d'entendre, elle ruminait en même temps la question de Syrrha ; Qui habite le château ? L'allure des deux femmes était rapide à présent, Syrrha s'était accordée au pas de Mina. « Il y a trois femmes. Trois générations. La grand-mère, la mère de Madame Cruchen et Arbane elle-même. » puis elle émit une exclamation qui signifiait qu'elle était parvenue au pavage à inspecter et donc, à la fin de la conversation. Syrrha la remercia, s'excusa de l'avoir peut-être mise mal à l'aise ou autre chose, peut-être n'avait-elle pas le droit de parler de l'intimité d'Arbane. Mina cherchait du regard les parties du sol endommagé « Il n'y a pas de secrets. On ne parle pas forcément d'elles tous les jours, c'est tout. » Mais pourquoi est-ce qu'on ne les voit jamais ? Mina haussa les épaules, elle ne savait pas trop. « Sa grand-mère est trop fragile et sa mère ne sort jamais. Je crois qu'elle a peur du dehors. »
    Syrrha remercia, prit congé et continua son chemin tandis que Mina auscultait les dalles abîmées. Syrrha leva les yeux et découvrit une portion de mâchicoulis en bois, greffés à une tour apparemment ancienne, mais elle savait qu'à Malvoisie, la vétusté était souvent un leurre. D'ailleurs, elle ne connaissait pas d'exemple d'encorbellement médiéval en bois qui ait subsisté. Il s'agissait probablement d'une reconstitution du père Cot pour un film épique. Elle tenta de se repérer par rapport au jardin, invisible d'ici, mais dont elle connaissait la situation. Puis son regard anticipa sa marche et longea la paroi qui, plus haute, lisse, à peine incisée de meurtrières noires, ressemblait ici aux murs d'une forteresse médiévale et prolongeait sa falaise austère jusqu'à une tour d'angle. C'était une tour carrée et massive ; elle était également pourvue de mâchicoulis, mais en pierre. Sur son carnet, Syrrha avait esquissé un début de profil du château en prenant soin de noter l'orientation. Elle reprit le dessin à une autre échelle sur la double page suivante et tenta d'ajouter les éléments qu'elle découvrait, en respectant les proportions autant que possible. C'était difficile. Faisant cela, elle dodelinait, se demandant bien comment cette physionomie extérieure pourrait jamais lui donner la moindre indication sur l'architecture intérieure. Elle prolongeait des lignes, décrivait les accidents, les reliefs et renfoncements du périmètre, en gardant à l'esprit le plan déployé dans sa chambre et le souvenir de ses déambulations dans les étages. Pour l'instant, rien ne semblait relier la distribution des couloirs et des chambres avec la configuration des bâtiments. Après une halte pour prendre en note tout cela, elle reprit le parcours.
      Elle dépassa la grosse tour carrée, en se faisant la réflexion qu'elle ressemblait beaucoup à celle qui donnait sur le bassin d’Hermès, et comprit qu'elles étaient l'une et l'autre situées en opposition selon un axe Nord-Est / Sud-ouest. Cela lui parut une disposition signifiante, un élément de compréhension de l'ensemble. Dans l'axe de la tour, elle considéra le parc, un peu déçue de ne pas distinguer un autre bassin, une autre sculpture qui en aurait fait un pendant. Elle aurait aimé une symétrie, inappréciable sur le terrain, mais perceptible par l'intelligence, la vision synthétique du lieu. Il n'en était rien. Syrrha analysa sa déception comme une blessure faite à son amour de la règle et de la norme. Cela aussi l'agaçait quand elle en était son propre témoin. Elle longea le mur qui maintenant, s'ouvrait sur un côté du parc qu'elle n'avait jamais vu. Le mur était percé de porches successifs (succession qu'aucune logique n'expliquait) avec des portes fermées pour la plupart. Quand un portique était ouvert et qu'elle s'avançait, Syrrha trouvait une cour délabrée avec des murs effondrés, éventrés par une végétation qu'on avait laissé croître depuis des années. Au milieu des éboulis et des parois en ruine, des acacias bataillaient avec des lierres, des vignes vierges et des glycines, qui tentaient de s'étouffer les unes les autres par la puissance et le nombre de leurs constrictions. Pierres et plantes avaient revêtu une égale cuirasse de grisaille qui créait l'illusion d'un chaos immobilisé, une scène de combat arrêtée par le regard de Méduse, rendue par les effets d'une estampe exagérément encrée. Il y régnait une odeur pénétrante de corruption ancienne, la souffrance exsudait par les murs défoncés, la pourriture grouillait sous le fatras des branches mortes. Syrrha se sentit repoussée par une force hostile et, frissonnant, se tourna vers le parc. Il était traversé des allées habituelles, bordées des mêmes buis taillés qui soulignaient les fausses perspectives dans les parties qu'elle connaissait déjà. Le dessin au sol conduisait le regard vers une plaine brumeuse, mais le paysage était coupé par l'enceinte du parc, un long et haut mur de pierres. Rien de particulier. Plus loin, alors que, selon ses estimations, Syrrha se trouvait à présent à l'opposé de l'allée principale et du grand hall, elle s'arrêta au pied d'une portion aux hauteurs et natures inégales, manifestement greffée à l'ensemble d'origine. Pierres de taille finement ajustées, galets arrangés grossièrement, béton, briques et pisé se succédaient bord à bord, formant une sorte de catalogue de matériaux de construction. Au sommet de cet ensemble hétéroclite, les toitures multipliaient elles aussi les types : tôles ondulées, tuiles romaines, bardeaux, zinc, bronze doré ou ardoises. Cette profusion de modes sur un espace aussi restreint créait une impression maladive, racontait une volonté d'examiner en grandeur réelle toutes les façons de construire, trahissait également une obsession coûteuse. Considérant ce qu'elle connaissait déjà de Malvoisie, intérieur et extérieur, Syrrha conclut qu'il avait fallu au père Cot des moyens délirants. Elle n'avait pas eu connaissance que le cinéma hollywoodien, malgré ces exemples fameux de débauche financière, eût jamais rendu un décorateur aussi riche.
    Elle aborda ensuite un autre angle du château, et devina à son extrémité des éléments qu'elle connaissait déjà pour les avoir vus lors d'une promenade précédente, commencée en sens inverse. Elle avait presque terminé son tour complet. De ce côté, les murs d'enceinte étaient moins hauts. Dépourvu de faîtage ou de créneaux, leur sommet était émoussé. En se retournant, elle découvrit au fond du parc, devant l'écran d'un bois de résineux dense et sombre, un bâtiment surélevé, une sorte de terrasse en pierre présentant trois arches aveugles en façade et dont le niveau supérieur était desservi par deux rampes latérales, à chaque extrémité. La terrasse était protégée par une rambarde aux balustres de grès, surmontée ponctuellement par des vasques envahies de mauvaise herbe. Elle s'y dirigea. En approchant, Syrrha acquit la conviction qu'elle était en présence d'un authentique vestige du château d'origine. Il lui fallut plus de temps qu'elle pensait pour l'atteindre. C'était beaucoup plus grand qu'elle l'avait supposé. Sans doute était-ce là une contre-illusion, c'est-à-dire qu'ici, exceptionnellement, l'allée qui menait à la terrasse n'était pas déformée par la perspective forcée qui exagérait, partout ailleurs dans le parc, les proportions des lointains. Syrrha comprit simultanément que son cerveau s'était accoutumé aux artifices de Malvoisie. C'était une révélation troublante, car il lui faudrait maintenant tenter de saisir le moment où ses sens avaient baissé les armes. Parvenue au pied de la terrasse, elle emprunta la rampe de droite, assez large pour supporter le passage d'une voiture à deux paires de chevaux. C'était absurde, ces dimensions, si loin des autres bâtiments et n'aboutissant nulle part, mais elle imagina que la terrasse pouvait être l'amorce d'une nouvelle structure, l'accès d'un deuxième château. Lui revint en mémoire un article au sujet du Taj Mahal : le mausolée de marbre blanc n'aurait été que la première phase du projet final, qui aurait compris un jumeau de marbre noir. Deux merveilles architecturales construites en miroir.
    Accoudée à la rambarde, Syrrha découvrit pour la première fois Malvoisie entièrement. La terrasse avait donc une fonction de belvédère, d'observatoire. Unique point-de-vue sur le château que ses proportions et sa complexion rendaient autrement illisible. De là, il était possible de percevoir un schéma général, une organisation. Deux enceintes s'imbriquaient l'une dans l'autre et les grandes tours carrées coiffées de leur hautes toitures d'ardoise encadraient un bâtiment massif, percé de fenêtres en ogives. Elle sut que c'était le corps central, l'ensemble qui recelait les pièces de vie, grand hall, salle à manger, étages des chambres, grande bibliothèque, il était caché ailleurs par toutes sortes d'artifices, tours, échauguettes, contreforts, arches, remparts crénelés... et n'était visible de ce côté que par l'absence relative d'éléments allogènes et l'érosion du mur qui faisait face à la terrasse. Elle nota plusieurs excroissances sur le corps central, supposa que l'une était le dégagement nécessaire à la confluence de la double volée d'escaliers, et une autre, qui s'avançait perpendiculairement de façon très prononcée et jetait une ombre longue sur la façade, la traverse du « T » sur son plan. Elle constata, satisfaite, que le bâtiment se prolongeait effectivement au delà, sans pour autant équilibrer, comme elle l'avait cru, la première moitié de la barre verticale. Vue de dessus, l'ensemble pouvait ressembler à une croix chrétienne classique. Syrrha nota sur son calepin que les appartements d'Arbane et de ses parentes devaient se trouver dans la branche gauche du T.

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