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L'étrangère

    « Avec maman, nous étions si proches, et la maladie nous a rapprochées encore. Dans ses derniers jours que nous avons partagés, seules toutes les deux, maman m'a donné une grande leçon d'amour et de courage... »
    Et vas-y que je te discours, et vas-y que je te souris à demi, que je te fais des mines attristées en penchant un tout petit peu la tête, des petites larmes au bord des yeux, juste adoucies par le tremblement d'un sourire bien ajusté. Salope !
    Dix minutes que sa sœur se répand en phrases lénifiantes sur la mort de leur mère. Dix minutes qu'elle est obligée de subir tous les sous-entendus sans broncher, depuis le banc d'église où elle est remisée. « Seules » ; ses derniers moments qu'elles ont partagées, sa mère et sa sœur, seules, pourquoi seules ? Pourquoi tu n'étais pas là, toi, sa deuxième fille ? Elle croit les entendre, Pourquoi la cadette n'était pas au chevet de sa maman, interrogent les pensées qui flottent au dessus de l'assemblée clairsemée, elle devine les regards qui n'osent se tourner vers elle, les reproches contenus. Heureusement que l'aînée était là, elle, pour assumer, pour faire ce qui devait être fait, régler tous les problèmes. Heureusement. Comme d'habitude. Comme toujours, cette chère, belle, élégante, intelligente, solide, idéale, Martine a pris les choses en main. S'il avait fallu compter sur sa sœur Mina, cette pauvre fille, larguée, caractérielle, instable, et grosse, et chômeuse... Qu'auraient été ces « derniers jours » ?
    Mina étouffe ; elle tient bon. Se voit, d'un coup, redressée et criant « Salope ! » au milieu de la stupéfaction générale. Son cœur s'affole à cette image de guerre déclarée. Elle ne peut pas, cependant. Sait bien. Elle n'est pas comme ça, n'a jamais regimbé vraiment, ou lors de courtes colères, pas en public, elle s'écrase. Comme toujours. Elle va recevoir les piques et les saletés sans se révolter. Elle va faire avec le mépris des autres. C'est une sorte de loi depuis l'enfance. On n'a jamais cessé de la rabaisser. On n'a jamais cessé de lui en vouloir d'un tort dont elle se sait innocente. On n'a jamais cessé de lui faire payer sa présence en ce monde. Là, c'est beaucoup, tout de même, faut avoir le gosier blindé pour avaler cette énorme couleuvre. Faut croire qu'elle est exercée, plus qu'elle ne croyait. Et l'autre qui enfonce le clou « Quand je veillais maman, le soir, quand nous parlions enfin.... » La salope, l'ignoble crevure de chiennasse de saloperie... Mais j'aurais aimé, moi, enfin, parler à ma mère ! hurlait Mina au dedans d'elle, j'aurais aimé, moi, tenir sa main dans ses derniers instants, mais... Elle a envie encore, une envie plus entière, de se lever et de crier, faire comprendre à tous la crapulerie qui se déroule sous leurs yeux, c'est là cette fois, tout près au bord des lèvres : « Putain, mais cette salope m'a empêchée d'aller voir ma mère ! C'était jamais possible, jamais le moment, maman était trop fatiguée, ou il y avait le médecin, ou n'importe quoi pour me décourager de venir. J'ai pas de voiture, pas de boulot, pas un rond, je pouvais pas faire cent bornes en stop pour me trouver devant une porte fermée, non ? Et si je téléphonais, impossible d'avoir ma mère, impossible de lui dire deux mots, 'je transmettrais' elle me disait, glacée drapée dans le devoir accompli, le menton haut de celle qui maîtrise et gère et renvoie l'autre à sa condition d'incapable. J'essayais le lendemain, pareil, je prenais des nouvelles quand elle voulait bien décrocher et c'était pas souvent, c’est tout ce que je pouvais faire. Cette salope m'a volé l'agonie de ma mère, le regard de ma mère sur moi, les derniers mots de ma mère dont j'avais tant besoin, quand j'aurais pu enfin, enfin, lui demander, pour enfin être sûre 'maman, tu m'aimes, maman, tu m'as aimée ? Tu m'as aimée un peu, hein, un petit peu tout de même ?' Cette salope, qui vous fait renifler depuis un quart d'heure avec ses bons sentiments, a fait la chose la plus dégueulasse qui soit. Elle m'a interdit de voir ma mère avant qu'il soit trop tard. Un jour elle m'a appelé en disant 'c'est fini'. Et voilà. » Mina s'exalte au spectacle de cette scène impossible, elle en rougit, sent son cœur regimber violent dans sa poitrine, une mauvaise sueur la fait frissonner. Si elle pouvait. Si elle pouvait, cette fois, ce jour, se dresser là, superbe, déverser tout ce qu'elle sait, tout balancer, si elle pouvait. Mais elle reste là, paralysée, vissée au banc, entre ses enfants qui ne peuvent rien dire non plus, partagent en silence son humiliation. Et la superbe Martine, toute dignité dans son tailleur élégant et sobre, sourire de Joconde, émue par sa grandeur d'âme, attendrie par sa propre élégie : « Malgré la maladie, maman était embellie par une sorte de sagesse, à la fin. Ce furent des instants... » L'ordure... Mina pense à son ex mari, là-bas, plus loin derrière, assis en retrait. Qu'en pense-t-il ? Que pense-t-il de tout ce cirque ? Il les connaît bien, l'une et l'autre, il écoute et certainement, ressent une colère identique à la sienne ; elle en est convaincue, il reçoit comme elle les gifles et les crachats invisibles qui fusent depuis l'autel où Martine pérore. Que s'est-il passé ? Qu'a-t-elle fait pour susciter un tel mépris ? Pourquoi tout l'amour de ses parents a-t-il été versé sur Martine ? Elle n'avait pas brillé à l'école, d'accord, mais n'avait pas non plus été une cancre ; elle avait commis moins de frasques que sa sœur, en tout cas rien de grave, elle avait eu son passage de rébellion adolescente, oui, mais Martine avait été autrement plus dure qu'elle pendant cette période critique. Qu'avait-elle fait pour mériter qu'on la néglige, puis qu'on la déteste ? Car on l'avait détestée. Mina se met à pleurer doucement, ses enfants simultanément posent leur main consolatrice sur les siennes. Ils ne peuvent pas savoir, se dit Mina, je ne pleure pas sur ma mère, je ne pleure pas de rage contre Martine. Je pleure sur moi. C'est pitoyable. Elle se souvient de l'armoire de son père, quand elles l'ont ouverte, après sa mort. Un meuble interdit, qu'il n'autorisait personne à fouiller, y compris sa femme, sous peine de coups. Mina se souvient de leur surprise amusée, d'abord. Il y avait des boîtes métalliques remplies de clés inutiles, des cartes, des boutons, de la ficelle et des lampes de poche avec des piles épuisées, et puis il y avait des cartons à chaussures débordant de photos. Mina se souvient de leur attendrissement. C'était émouvant cette accumulation de photos familiales scrupuleusement thésaurisées, annotées, depuis des années, dans le secret. Elles ne les avaient jamais vues. Les trois femmes s'étaient mises à les commenter, à rire de certaines découvertes. Et puis, l'émotion changea de couleur. Elles avaient étalé les photos sur la table. Des photos de mariage, des photos de classe, des photos de moments heureux. Des photos de sa mère, de son père, de Martine. Pas une photo d'elle. Pas une. Des dizaines et des dizaines d'images qui la niaient. Mina savait que son père n'avait opéré aucune sélection : il ne l'avait simplement jamais prise en photos. En fut-elle bouleversée ? Pas vraiment. Son absence était dans l'ordre naturel des choses. Mina n'avait jamais vraiment existé dans leur histoire. Elle revenait souvent à ce moment, à l'embarras de sa mère et de sa sœur, embarras croissant au fur et à mesure que les images s'ajoutaient, serrées comme des tuiles sur la toile cirée, et que s'exhibait l'évidence du désamour paternel, et de la complicité familiale dans ce désamour. Aucune ne prononça un mot. La mère se hâta de ranger les photos et proposa un café ; elle trierait plus tard toutes ces vieilleries.
    Enfin, Martine achève son discours. Elle n'a pas dit, au détour d'une phrase : « Ma sœur et moi », elle n'a pas prononcé une seule fois « Mina », elle n'a pas suggéré que sa sœur pouvait elle aussi avoir de la peine, que c'était une perte pour elles deux. Elle l'a effacée comme son père avant elle. L'ordre des choses depuis toujours. La continuité. La superbe Martine se considère comme la seule héroïne du jour. Son devoir accompli, elle incline un front ostensiblement modeste et regagne sa place auprès de son copain qui avait cru bon tout-à-l'heure de leur asséner le poème de Auden, piqué sans imagination au film Quatre mariages et un enterrement. Ce crétin avait lu la traduction française à toute vitesse comme pour s'en débarrasser (Arrêtezlespendules,euh,coupezletéléphone, Empêchezlechiend’aboyerpour,euh,l’osquejeluidonne...), essayant de compenser sa diction désastreuse par des mimiques de circonstance. C'était affligeant. Personne n'avait songé à demander à Mina si elle voulait dire un mot pour sa mère. Qu'aurait-elle pu dire, la pauvre fille ? Quelle noblesse de sentiment pouvait-elle exprimer après la si émouvante allocution de sa sœur qui parlait si bien ? La cérémonie prend fin, les gens sortent, oncles et tantes, quelques amis, on s'embrasse sur le parvis, c'est étroit, on se frôle, on encombre comme on peut, la lumière est étrange, il pleut encore et le soleil embrase l'averse et les pierres, et plaque des triangles de clarté sur les fronts, on plisse les yeux, on sourit involontairement au triomphe d'or qui inonde les marches. L'ex mari de Mina est là, il l'embrasse, embrasse ses enfants, dit des mots de consolation à leur fille, furieuse de l'humiliation qu'elle vient de vivre par procuration. Puis il va offrir ses condoléances réglementaires au reste de la famille avant de saluer et de repartir. Il n'a pas beaucoup de temps. Le travail... À part ça, ça va ? Mina opine et rassure, ça va, alors que tout va mal. Puis elle va embrasser sa sœur et la remercie d'avoir si bien parlé. C'est son rôle depuis toujours. Elle n'en est plus à une blessure près. Martine sourit et accepte ses compliments avec ce qui pourrait faire croire à de la timidité. Mina scrute froidement ce visage de femme gagnante, cette allure de chef d'entreprise qui a pris sur son temps pour faire ce qui devait être fait, tout va bien pour elle. Son discours était un enjeu du même ordre qu'une présentation de projet à des cadres, ou le prologue d'un séminaire. Mina n'est même pas sûre que sa sœur mesure le mal qu'elle vient de lui faire. Elle se dit qu'après tout, pour être cruelle à ce point, sa sœur doit être très bête.

Commentaires

  • Il y a ceux qui refusent de mentir, qui refusent de simplifier la vie, qui disent tout ce qu'ils ont dans le cœur, ils ne font jamais semblant, ils nous font peur à force de sincérité, comme Mina.
    La société n'aime pas, elle ne supporte pas cette impudeur, elle se sent menacée, mise en danger.
    Mina me fait penser à Meursault, me fait penser à Camus, me fait penser à ceux que j'aime.
    Et puis il y a les autres, tous les autres...une légion qui ne compte pas, Martine, ma propre mère...
    La salope !

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