Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Matières à penser

  • Conte horrifique

    Sous les murs de la prison où des Palestiniens font la grève de la faim, des familles israéliennes se sont réunies joyeusement pour faire des grillades. L'horreur est bel et bien de ce monde.

  • 3208

    Nous mourrons donc sans plus connaître la paix. Seuls les enfants de nos enfants auront peut-être la chance de savourer un moment où la fin du terrorisme sera avérée, dans 30 ans d'ici. Et encore, nulle capitulation, nulle grande ruée, dans les avenues et sur les places, assortie d'embrassades, nulle libération, juste la lente compréhension que le cauchemar est enfin fini.

  • 3201

    Comment écrit-on un roman ? Comment ose-t-on commencer, par quels mots, par quelle scène et sous quel angle ? C'est toujours difficile, et de plus en plus difficile avec le temps, malgré l'expérience. Paradoxalement. Parce que chaque roman est un prototype. Comme l'amour vrai se réinvente et ne connaît que des premières fois.

  • 3194

    L'écriture est une activité pousse-au-crime. Elle incite au dévoilement des secrets, à l'impudeur, elle se moque bien de la souffrance des autres et se nourrit de trahisons. Un écrivain est un traître. Il n'a aucune excuse, il n'a aucun remord, il charrie la boue insane des vérités pour les porter aux feux du questionnement universel. La bonne littérature ne s'encombre pas de complaisance et de détours, de morale. Et pourtant, je n'ai aucune envie de faire du mal. Quel projet littéraire vaut qu'on humilie quelqu'un, ou qu'on lui fasse du mal ? Il est rare (mais pas impossible) que je considère l'écriture avec assez de conviction pour lui sacrifier la sérénité des autres.

  • 3187

    J'abuse du Net et je sens mon cerveau s'engourdir, paresser, je ne trouve que son inertie en réaction à mes sollicitations.  C'est inquiétant. Ça fait un sujet de billet, mais c’est inquiétant.

  • 3185

    Étrange sensation au retour de cette session 2017 à Livre Paris. Tout s'est bien passé, j'ai retrouvé amis et professionnels avec grand plaisir, mais en deux jours, une observation déjà faite les années précédentes s'est confirmée et m'interroge. J'ai le privilège de signer successivement dans deux espaces littéraires très différents. Parmi les éditions de SF, de Fantasy, tout près de la BD et de l'illustration jeunesse d'une part, et au milieu des éditeurs de littérature « blanche » ou générale, d'autre part. Je fais un constat qui ne me réjouit ni m'attriste : l'impression d'empressement, de jubilation, de vie, de curiosité et d'enthousiasme autour des stands de littératures de l'imaginaire, et le défilé de lecteurs déjà convaincus, peu diserts, souriants mais distants, précis dans leurs choix, surtout visiblement plus fortunés, sur les stands des littératures plus « conventionnelles » ou plus « sérieuses » (Bon sang, tous ces mots pour cerner des phénomènes trop complexes pour être ainsi résumés ! mais vous voyez ce que je veux dire). Je ne parle pas des queues empressées qui patientent pour quêter un échange de cinq secondes avec une célébrité. Cela vaut partout et ne renseigne pas sur la distance dont je parle.
    Classer l'une du coté « populaire » et l'autre du côté « élitiste » ou « bourgeois » me paraît tout aussi injuste et réducteur. C’est pourtant l'impression que j'en retire. J'ai été heureux les deux jours, à mes deux tables de signatures. J'ai côtoyé dans les deux cas des auteurs talentueux et charmants, j'ai discuté avec mes deux éditeurs et m'en trouve comme à chaque fois, rasséréné et motivé, j'ai retrouvé avec plaisir leur équipe, tous gens souriants, optimistes, amoureux de leur travail, aimant sincèrement le livre et se faisant une haute idée de ce que doit être la littérature. Mais il est impossible de ne pas s'interroger sur ce qui distingue ces deux mondes, séparés là de quelques mètres. Un univers élégant, au mobilier raffiné dans des espaces ouverts, personnel en tenue soignée, lecteurs silencieux, méthodiques, sérieux, des échanges où l'on fait assaut d'esprit et de bons mots (là, je laisse faire, je n'ai pas les moyens intellectuels pour m'adonner à cette pratique, mais j'écoute). Et l'autre monde : stands confinés par manque de moyens, nombreux auteurs au coude à coude, personnel habillé comme au quotidien, foule de passage rieuse, bruyante, costumée parfois, lecteurs volubiles, passionnés, excités de rencontrer un auteur (on peut donc être excité à l'idée de me rencontrer, moi ?), jeunes ou moins jeunes qui sacrifient leurs économies et empilent les livres sur les bras. Je repensais dans le train du retour, à cette réflexion de Tarentino sur les vrais cinéphiles. Il les voyait dans les cinémas de quartier aujourd'hui disparus, chez les consommateurs de films, cinq ou six séances bon marché par semaine, qui ne théorisaient pas mais savaient exactement quand on se fichait d'eux ou quand un réalisateur généreux tentait de leur apporter du plaisir. Je me demande si les vrais amateurs de littérature ne sont pas ces gens enthousiastes qui réclament des récits, des histoires, des mythes, et veulent d'abord qu'un auteur soit généreux avec eux, ne triche pas, se donne de la peine pour leur bonheur. Bien sûr, les choses ne sont pas si simples, et j'adore toutes les littératures exigeantes, mais j'ai été amené ce week-end, à distinguer un monde vivant, gourmand et curieux, avec un monde plus figé, un peu morne, riche de ses hauts-faits, légitimement fier de son apport, mais tourné vers lui-même et préoccupé du maintien de son image. Mon étonnement est dans le constat qu'ils sont rarement conciliables. J'aime pourtant ces deux aspects, ils me nourrissent pareillement et je refuse d'avoir à choisir. Je me sens comme un immigré qui ne sait plus à quelle culture il appartient, ne se sent légitime ni dans l'une ni dans l'autre et ne sait quel gage donner et à qui, quelles passerelles créer, pour s'affranchir de ses frontières intimes.

  • 3178

     Je ne serai impitoyable avec les politiques que lorsque je tiendrai mes propres promesses.

  • 3175

    Écriture, ce matin. De lettres. Manuscrites, sur papier. Pour prendre des nouvelles, en donner, remercier d'un encouragement ou bénir les louanges. Exercice salutaire, agréable tâche. Et pour cela, s'éloigner du clavier affamé, poser un paquet de feuilles sur la table, en étaler une sous la main, s'orienter en fonction de la lumière. Tout a son importance. Ne pas se rendre dans le bureau ou l'autre écriture occupe tout le terrain, changer d'atelier, s'installer à la cuisine (et arrêter d'utiliser l'infinitif comme ça ; c’est pénible).
    Mes phrases alors ne sont pourtant pas différentes de celles de mes mails. Via le mode manuscrit, que dis-je d'autre, que dis-je autrement que ce que mes courriels attentifs ne diraient pas déjà ? L'échange épistolaire sur papier diffère surtout par les enjeux de la réception. C’est autre chose de découvrir dans sa boîte aux lettres une belle enveloppe décorée par mon précieux ami JMD, de la couper sans l'abîmer, de déplier devant soi ce ou ces rectangles qui murmurent fragiles entre les doigts ; c'est autre chose, cette irruption d'objet, que de voir s'afficher un début de message sur un écran.
    J'ai l'impression qu'écrire une lettre sur papier est une demande d'exigence envoyée au destinataire. Quelque chose comme un pacte, qui n'est possible qu'entre personnes puissantes.

  • 3157

    Nous sommes tout de même une majorité à ne pas vouloir Marine Le Pen, non ? Il n'y a pas de fatalité, alors.

    (Ce matin, j'essaye de me rassurer)

  • 3155

    L'étrangère

        « Avec maman, nous étions si proches, et la maladie nous a rapprochées encore. Dans ses derniers jours que nous avons partagés, seules toutes les deux, maman m'a donné une grande leçon d'amour et de courage... »
        Et vas-y que je te discours, et vas-y que je te souris à demi, que je te fais des mines attristées en penchant un tout petit peu la tête, des petites larmes au bord des yeux, juste adoucies par le tremblement d'un sourire bien ajusté. Salope !
        Dix minutes que sa sœur se répand en phrases lénifiantes sur la mort de leur mère. Dix minutes qu'elle est obligée de subir tous les sous-entendus sans broncher, depuis le banc d'église où elle est remisée. « Seules » ; ses derniers moments qu'elles ont partagées, sa mère et sa sœur, seules, pourquoi seules ? Pourquoi tu n'étais pas là, toi, sa deuxième fille ? Elle croit les entendre, Pourquoi la cadette n'était pas au chevet de sa maman, interrogent les pensées qui flottent au dessus de l'assemblée clairsemée, elle devine les regards qui n'osent se tourner vers elle, les reproches contenus. Heureusement que l'aînée était là, elle, pour assumer, pour faire ce qui devait être fait, régler tous les problèmes. Heureusement. Comme d'habitude. Comme toujours, cette chère, belle, élégante, intelligente, solide, idéale, Martine a pris les choses en main. S'il avait fallu compter sur sa sœur Mina, cette pauvre fille, larguée, caractérielle, instable, et grosse, et chômeuse... Qu'auraient été ces « derniers jours » ?
        Mina étouffe ; elle tient bon. Se voit, d'un coup, redressée et criant « Salope ! » au milieu de la stupéfaction générale. Son cœur s'affole à cette image de guerre déclarée. Elle ne peut pas, cependant. Sait bien. Elle n'est pas comme ça, n'a jamais regimbé vraiment, ou lors de courtes colères, pas en public, elle s'écrase. Comme toujours. Elle va recevoir les piques et les saletés sans se révolter. Elle va faire avec le mépris des autres. C'est une sorte de loi depuis l'enfance. On n'a jamais cessé de la rabaisser. On n'a jamais cessé de lui en vouloir d'un tort dont elle se sait innocente. On n'a jamais cessé de lui faire payer sa présence en ce monde. Là, c'est beaucoup, tout de même, faut avoir le gosier blindé pour avaler cette énorme couleuvre. Faut croire qu'elle est exercée, plus qu'elle ne croyait. Et l'autre qui enfonce le clou « Quand je veillais maman, le soir, quand nous parlions enfin.... » La salope, l'ignoble crevure de chiennasse de saloperie... Mais j'aurais aimé, moi, enfin, parler à ma mère ! hurlait Mina au dedans d'elle, j'aurais aimé, moi, tenir sa main dans ses derniers instants, mais... Elle a envie encore, une envie plus entière, de se lever et de crier, faire comprendre à tous la crapulerie qui se déroule sous leurs yeux, c'est là cette fois, tout près au bord des lèvres : « Putain, mais cette salope m'a empêchée d'aller voir ma mère ! C'était jamais possible, jamais le moment, maman était trop fatiguée, ou il y avait le médecin, ou n'importe quoi pour me décourager de venir. J'ai pas de voiture, pas de boulot, pas un rond, je pouvais pas faire cent bornes en stop pour me trouver devant une porte fermée, non ? Et si je téléphonais, impossible d'avoir ma mère, impossible de lui dire deux mots, 'je transmettrais' elle me disait, glacée drapée dans le devoir accompli, le menton haut de celle qui maîtrise et gère et renvoie l'autre à sa condition d'incapable. J'essayais le lendemain, pareil, je prenais des nouvelles quand elle voulait bien décrocher et c'était pas souvent, c’est tout ce que je pouvais faire. Cette salope m'a volé l'agonie de ma mère, le regard de ma mère sur moi, les derniers mots de ma mère dont j'avais tant besoin, quand j'aurais pu enfin, enfin, lui demander, pour enfin être sûre 'maman, tu m'aimes, maman, tu m'as aimée ? Tu m'as aimée un peu, hein, un petit peu tout de même ?' Cette salope, qui vous fait renifler depuis un quart d'heure avec ses bons sentiments, a fait la chose la plus dégueulasse qui soit. Elle m'a interdit de voir ma mère avant qu'il soit trop tard. Un jour elle m'a appelé en disant 'c'est fini'. Et voilà. » Mina s'exalte au spectacle de cette scène impossible, elle en rougit, sent son cœur regimber violent dans sa poitrine, une mauvaise sueur la fait frissonner. Si elle pouvait. Si elle pouvait, cette fois, ce jour, se dresser là, superbe, déverser tout ce qu'elle sait, tout balancer, si elle pouvait. Mais elle reste là, paralysée, vissée au banc, entre ses enfants qui ne peuvent rien dire non plus, partagent en silence son humiliation. Et la superbe Martine, toute dignité dans son tailleur élégant et sobre, sourire de Joconde, émue par sa grandeur d'âme, attendrie par sa propre élégie : « Malgré la maladie, maman était embellie par une sorte de sagesse, à la fin. Ce furent des instants... » L'ordure... Mina pense à son ex mari, là-bas, plus loin derrière, assis en retrait. Qu'en pense-t-il ? Que pense-t-il de tout ce cirque ? Il les connaît bien, l'une et l'autre, il écoute et certainement, ressent une colère identique à la sienne ; elle en est convaincue, il reçoit comme elle les gifles et les crachats invisibles qui fusent depuis l'autel où Martine pérore. Que s'est-il passé ? Qu'a-t-elle fait pour susciter un tel mépris ? Pourquoi tout l'amour de ses parents a-t-il été versé sur Martine ? Elle n'avait pas brillé à l'école, d'accord, mais n'avait pas non plus été une cancre ; elle avait commis moins de frasques que sa sœur, en tout cas rien de grave, elle avait eu son passage de rébellion adolescente, oui, mais Martine avait été autrement plus dure qu'elle pendant cette période critique. Qu'avait-elle fait pour mériter qu'on la néglige, puis qu'on la déteste ? Car on l'avait détestée. Mina se met à pleurer doucement, ses enfants simultanément posent leur main consolatrice sur les siennes. Ils ne peuvent pas savoir, se dit Mina, je ne pleure pas sur ma mère, je ne pleure pas de rage contre Martine. Je pleure sur moi. C'est pitoyable. Elle se souvient de l'armoire de son père, quand elles l'ont ouverte, après sa mort. Un meuble interdit, qu'il n'autorisait personne à fouiller, y compris sa femme, sous peine de coups. Mina se souvient de leur surprise amusée, d'abord. Il y avait des boîtes métalliques remplies de clés inutiles, des cartes, des boutons, de la ficelle et des lampes de poche avec des piles épuisées, et puis il y avait des cartons à chaussures débordant de photos. Mina se souvient de leur attendrissement. C'était émouvant cette accumulation de photos familiales scrupuleusement thésaurisées, annotées, depuis des années, dans le secret. Elles ne les avaient jamais vues. Les trois femmes s'étaient mises à les commenter, à rire de certaines découvertes. Et puis, l'émotion changea de couleur. Elles avaient étalé les photos sur la table. Des photos de mariage, des photos de classe, des photos de moments heureux. Des photos de sa mère, de son père, de Martine. Pas une photo d'elle. Pas une. Des dizaines et des dizaines d'images qui la niaient. Mina savait que son père n'avait opéré aucune sélection : il ne l'avait simplement jamais prise en photos. En fut-elle bouleversée ? Pas vraiment. Son absence était dans l'ordre naturel des choses. Mina n'avait jamais vraiment existé dans leur histoire. Elle revenait souvent à ce moment, à l'embarras de sa mère et de sa sœur, embarras croissant au fur et à mesure que les images s'ajoutaient, serrées comme des tuiles sur la toile cirée, et que s'exhibait l'évidence du désamour paternel, et de la complicité familiale dans ce désamour. Aucune ne prononça un mot. La mère se hâta de ranger les photos et proposa un café ; elle trierait plus tard toutes ces vieilleries.
        Enfin, Martine achève son discours. Elle n'a pas dit, au détour d'une phrase : « Ma sœur et moi », elle n'a pas prononcé une seule fois « Mina », elle n'a pas suggéré que sa sœur pouvait elle aussi avoir de la peine, que c'était une perte pour elles deux. Elle l'a effacée comme son père avant elle. L'ordre des choses depuis toujours. La continuité. La superbe Martine se considère comme la seule héroïne du jour. Son devoir accompli, elle incline un front ostensiblement modeste et regagne sa place auprès de son copain qui avait cru bon tout-à-l'heure de leur asséner le poème de Auden, piqué sans imagination au film Quatre mariages et un enterrement. Ce crétin avait lu la traduction française à toute vitesse comme pour s'en débarrasser (Arrêtezlespendules,euh,coupezletéléphone, Empêchezlechiend’aboyerpour,euh,l’osquejeluidonne...), essayant de compenser sa diction désastreuse par des mimiques de circonstance. C'était affligeant. Personne n'avait songé à demander à Mina si elle voulait dire un mot pour sa mère. Qu'aurait-elle pu dire, la pauvre fille ? Quelle noblesse de sentiment pouvait-elle exprimer après la si émouvante allocution de sa sœur qui parlait si bien ? La cérémonie prend fin, les gens sortent, oncles et tantes, quelques amis, on s'embrasse sur le parvis, c'est étroit, on se frôle, on encombre comme on peut, la lumière est étrange, il pleut encore et le soleil embrase l'averse et les pierres, et plaque des triangles de clarté sur les fronts, on plisse les yeux, on sourit involontairement au triomphe d'or qui inonde les marches. L'ex mari de Mina est là, il l'embrasse, embrasse ses enfants, dit des mots de consolation à leur fille, furieuse de l'humiliation qu'elle vient de vivre par procuration. Puis il va offrir ses condoléances réglementaires au reste de la famille avant de saluer et de repartir. Il n'a pas beaucoup de temps. Le travail... À part ça, ça va ? Mina opine et rassure, ça va, alors que tout va mal. Puis elle va embrasser sa sœur et la remercie d'avoir si bien parlé. C'est son rôle depuis toujours. Elle n'en est plus à une blessure près. Martine sourit et accepte ses compliments avec ce qui pourrait faire croire à de la timidité. Mina scrute froidement ce visage de femme gagnante, cette allure de chef d'entreprise qui a pris sur son temps pour faire ce qui devait être fait, tout va bien pour elle. Son discours était un enjeu du même ordre qu'une présentation de projet à des cadres, ou le prologue d'un séminaire. Mina n'est même pas sûre que sa sœur mesure le mal qu'elle vient de lui faire. Elle se dit qu'après tout, pour être cruelle à ce point, sa sœur doit être très bête.

  • 3145

    "Etiez-vous préparé à cette incroyable épreuve qu'est la vie ? Non. Vous avez surgi l'un après l'autre du néant, et puis, confrontés à cette lumière, à ce tout –à l'humanité même pour qui, quelques minutes auparavant, vous n'étiez rien encore– il vous a fallu vivre. Et finalement, voyez-vous, considérant l'énormité du défi, vous vous en êtes plutôt bien sortis, non ? "

    (La dompteuse, dans "Le rire du Limule, 2009. Création NU compagnie)

  • 3141

    Chers amis, électeurs de droite,

    j'ai de la peine pour vous, je vous assure, sans la moindre ironie. Je me mets à votre place. Votre candidat relégué au troisième rang, conspué et déjà promis à la défaite, ou à une victoire guère reluisante. Vous enragez, ça se comprend. Surtout j'imagine le désarroi de ceux parmi vous qui sont obligés, depuis qu'il a gagné les primaires, de le supporter alors qu'ils savent bien que leur champion est un menteur.
    Vous supportez très mal qu'on puisse acculer 2F à répondre aux interrogations légitimes que le public se pose. Au passage, il n'y a qu'en France qu'on s'en offusque. Il n'y a qu'en France que des journalistes applaudissent à la fin d'une conférence de presse où ils se sont fait copieusement insulter (alors qu'ils ont été plus que sympas, ont posé des questions insipides, sauf Mediapart, et n'ont pas osé évoquer l'affaire de la Revue des deux mondes, ou réagi quand 2F a dit avoir fait des conférences bénévoles en Russie -hein, quoi ? Bénévoles ? 2F fait du bénévolat ? Sans contrepartie ? Oho...).
    Ne confondez pas la demande d'explications avec un harcèlement, un complot médiatico-politique. Quand 2F affirme, des sanglots dans la voix, pour expliquer ses erreurs et ses omissions, que tout ça lui est tombé dessus comme la foudre, sachez que c'est un mensonge. Le Canard rappelle dans ses colonnes, cette semaine, qu'il a interrogé 2 F dès le 27 novembre 2016, pour lui demander de réagir sur les éléments que ses enquêteurs avaient découverts. Découverts en travaillant sur les documents disponibles auprès de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique. Nul besoin de complot, d'infos descendues de Bercy ou d'ailleurs. Tout était disponible aux esprits curieux. Je le rappelle ici parce que vous n'êtes pas forcément abonnés au Canard, et les autres journalistes en parlent peu. Vous devriez d'ailleurs lire ce journal plus souvent. Je vous assure que ça cogne tous azimuts et que Hollande en prend régulièrement pour son grade. Vous vous régaleriez. Le procès "uniquement à charge" dénoncé par 2F est une plaisanterie : il a refusé de répondre jusqu'à y être contraint.
    Ne tapez pas sur la presse, ne hurlez pas au complot. Ce qui se passe est le signe d'une démocratie qui fonctionne. La semaine dernière, Eva Joly expliquait comment, quand elle s'est présentée pour les Présidentielles, elle a appris que des journalistes étaient allés enquêter sur elle dans son pays d'origine, en Norvège, pour voir si par hasard, elle avait bien payé ses impôts. Elle ne s'en offusque pas. Elle a estimé normal d'être ainsi mise à l'épreuve des faits, parce que la fonction qu'elle visait réclame d'être irréprochable, comme le disait justement 2F. Considérez honnêtement la défense de votre champion et concluez vous-mêmes. Pourquoi entamer cette démarche de procès en incompétence pour le Parquet national financier, si ce n'est pour gagner du temps, parce que 2F sait que de ce côté-là, la partie est perdue ? Son attitude et cette manœuvre panique effacent les derniers doutes sur sa culpabilité.
    C'est malheureux. J'en suis triste pour vous et, croyez-moi, j'en suis triste pour nous, électeurs de gauche. Parce que nous détestons (là, je suis certain de parler au nom de tous), ne pas pouvoir débattre des idées et des choix de société à l'occasion d'un tel rendez-vous. Nous n'avons aucun intérêt à nous trouver en face de celui qui risque de ne s'avérer que comme une minable crapule. C'est indigne. Parce que la focalisation sur cette affaire n'empêche pas seulement d'exposer son programme, mais par effet-miroir, étouffe le(s) nôtre(s). Et nous savons bien qui en profite vraiment, n'est-ce pas ? Et ce n'est pas la gauche.

  • 3140

    Ce que le livre numérique change, c'est que le texte, désormais infiniment sollicité, lu, relu, exploité, fouillé, s'épuise. Le numérique va fatiguer le livre et, sans le tuer tout à fait, le laisser exsangue et sec. Et toutes les farandoles éphémères qui en seront l'ersatz, ne suffiront pas à le ranimer.

    Mais après tout, ce n'est pas sûr.

  • 3139


        ROTH : Vous pensez que la destruction du monde est pour bientôt ?
        KUNDERA : Tout dépend de ce que vous entendez par « bientôt ».
        ROTH : Demain ou après-demain.
        KUN DERA : Le sentiment que le monde court à sa perte est très ancien.
        ROTH : Alors aucune raison de s'en faire.
        KUNDERA : Si, au contraire. Pour qu'une peur habite l'esprit humain depuis les âges
        les plus reculés, il faut bien qu'elle ait un fondement.

  • 3138

    La semaine dernière, j'étais à Gilly. Marielle s'est, comme chaque fois qu'elle me fait l'honneur d'une invitation, prêté au jeu de l'introduction de la soirée en donnant sa lecture de mon dernier roman. Elle m'a fait le plaisir de me l'envoyer. Je le relaie pour vous, qui n'étiez pas là. Le hasard a voulu qu'à mon retour, la lettre d'un ami m'attendait, un ami écrivain, qui décrit son rapport à Martin Sourire. C'est aussi riche et plein d'enseignements. Mais celle-là, je la garde pour moi.

    Marielle, donc :

    "
    Introduction à la rencontre avec Christian Chavassieux, pour son roman « La vie volée de Martin Sourire », éditions Phébus, 2017 – Vendredi 3 février 2017
    Après l’affaire des vivants, voici un second coup de maître…
    « La vie volée de Martin Sourire » nous attrape par la manche dès les premières phrases : Plongée fulgurante dans le roman, dans le destin d’un gamin de 4 ans, Martin, nommé ainsi par Marie Antoinette qui l’arrache du ventre du village où il est né, quand le sien est désespérément vide. « un caprice de déesse », dira plus tard Marianne la femme de Martin. Dans la scène inaugurale du roman, nous assistons effarés à cet enlèvement : Le lecteur est un badaud qui essaie de se glisser entre les mots tourbillonnants de l’écrivain comme pour mieux voir…
    Pourquoi cet enfant, plutôt qu’un autre ? L’enfant est affublé d’un sourire, « abîmé de mélancolie », sourire figé comme une énigme, une ineptie, une désinvolture, une exaspération, un défi ou une invitation.
    La reine se lasse vite puisque son ventre grossit. Martin, enfant mutique,  va grandir dans un décor de théâtre : le hameau de l’autrichienne lui offre une vie de simulacre, hors les rencontres et les amitiés qui s’y déploient avec les figurants, et le réel qui vient à lui sous la forme d’une scène de pendaison.
    De giron en giron, passant même par l’état du « sauvage », aidé de sa placidité et de son sourire, il se retrouve  vacher sous la bienveillance de Valy Bussard, de Blaise, dont il  se délecte des histoires mystiques, puis de l’intendant et architecte Richard Mique. Au hameau, loin du « grondement océanique » de la révolution, les événements semblent glisser sur lui. Mais comme son sourire, c’est un leurre. Si « la vie lui enfile ses souliers chaque matin », « la compréhension du monde qui l’entoure infuse lentement » au fil des conversations entendues.
    Il projette de partir, remet toujours à plus tard. Et c’est la Révolution et la déroute à Versailles qu’elle provoque qui le mettent sur le chemin de Paris. Il se persuade que « Parfois les choix que l’on fait pour vous sont plus clairvoyants que les vôtres »
    En main, une lettre de recommandation de l’architecte de la reine : Et  le bonheur le cueille à l’aube  de ses 17 ans : il découvre un métier, dans les cuisines de Beauvilliers, la fraternité dans la rue pied de bœuf, l’amour avec Marianne. « C’est cela une vie, se demande Martin, c’est ce calme, cette simplicité, cette évidence ? »
    L’épanouissement, idée neuve qui n’appartient qu’à l’élite, il en fait la courte expérience chez Etienne-Louis Boullée le célèbre architecte utopiste et visionnaire. Il est à son service, avec Marianne, suite à un concours de circonstances qui décide encore pour lui. Boullée est un homme rare qui « sourit au monde » et accueille Martin et son mutisme - qui pour lui est une force-  avec « bénévolence ». Il « n’aime pas l’idée que les révolutions s’arrêtent au seuil des vies les plus modestes » et Il en prend la mesure. Il ouvre Martin au monde de l’art, de la littérature et des idées des Lumières.
    En même temps les amoureux fréquentent les tavernes, guinguettes cabarets et cafés qui fleurissent dans Paris et où s’exalte le peuple qui « se découvre une puissance de démiurge. »
     « Vive la Nation !  : Tant de rage dans peu de mots, c’était du goût de Martin ». Sous influences, il s’engage dans les gardes nationales. Le bonheur tourne court quand les mains qui caressaient Marianne et tournaient les pages de Diderot, Rousseau et Voltaire dans la bibliothèque de Louis Boullée, commettent l’irréparable : Ce sera Le champ de Mars, Valmy et les colonnes infernales de la guerre de Vendée, « La grande sauvage ».
    Dans un monologue intérieur déversoir, Martin n’a pas assez de mots pour décrire l’enfer de cette guerre que l’Histoire retiendra pourtant comme un épiphénomène de la révolution.
    « Si tu savais Marianne… »
    Épreuve que celle de la lecture en apnée, jusqu’à la nausée, du chapitre 8. Que dire de la souffrance certaine quant à son écriture ? Quant à son vécu, incommensurable est le seul mot qui me vient ...
    Pour Martin et des milliers d’autres : la sensation au retour de « glisser en fantôme dans un paysage plat », « les râles des mourants formant un sabbat » qui « mâchent la tête ».
    Christian Chavassieux, en écrivain bienveillant, nous délivre par un salvateur explicit : Deux phrases à la simplicité lumineuse qui portent en elles toute la grâce d’une possible humanité.
    Le roman offre un plan serré sur la petite histoire, sur les individus qui tentent de vivre voire de comprendre ; « le peuple » noyé  dans son nombre, et les événements qui viennent en contre-points sont en revanche de terribles perspectives.
    Plan serré sur Martin Sourire, économe en mots et en gestes, « réceptacle de la parole des autres » et dont la vie est  conditionnée par des choix non maîtrises : Il est l’enfant, l’adolescent puis l’adulte dans lequel on s’observe, à travers lequel se déplie La grande Histoire et qui fait se croiser les personnages réels ou fictifs. On lui vole son nom, son enfance, ses premiers émois intimes, son chagrin « qui ne sait à quoi se pendre »  et plus tard son humanité.
    Martin, c’est sans doute l’allégorie politique de l’avènement d’une opinion publique : les cuisiniers de l’histoire ont les idées qui bouillonnent quand celles des marmitons infusent lentement. Et on est tenté de voir dans la leçon de bouillon de Beauvilliers une métaphore.
    « La vie volée de Martin sourire » peut se lire aussi en écho de notre monde : les affaires, les médias qui détournent les vérités, les mouvements de foule et les enthousiasmes destructeurs et mensongers, le simulacre des parcs d’attraction, les marchands d’illusions en tout genre, le populisme, la guerre patriotique portée par « la mystique de la colère », le fanatisme guerrier et religieux, les mots des orateurs qui font pousser les « furies volcaniques », l’exaltation des peuples, la prophétie en lieu et place d’un idéal…
    Ce roman pose l’obsédante question de la possibilité d’une espérance, face à l’ignorance et la redondance de l’histoire, la possibilité d’un libre arbitre, d’une autodétermination hors du joug des puissants.
    Le roman est brillamment servi par une écriture précise, riche, puissante, au souffle ininterrompu : Tous les critiques s’accordent maintenant à le dire. Metteur en scène audacieux, portraitiste génial, fins de chapitres en tombées de rideau, Christian Chavassieux est toujours cet écrivain exigeant qui a le souci de la véracité de ses personnages, la cohérence du contexte dans lequel ils prennent vie. Il nous tire toujours par la manche, nous immerge et surtout nous fait prendre de la hauteur.
     « l’esprit qui marche plus qu’il ne court a un talent certain pour clarifier la vie » peut-on lire dans son roman.
    On ne le remerciera jamais assez de tenter de clarifier la nôtre."

  • 3137

    Et bien, c'était prévisible, hélas. L'extrême-droite (non, je ne vous mettrai pas le lien), réquisitionne La vie volée de Martin Sourire pour faire de mon roman un porte-voix de la reconnaissance du génocide vendéen. Je me vois donc obligé de réagir et de dénoncer une manipulation de mon propos (ou une lecture orientée et fautive). « Il (l'auteur), dit ce site, nous livre le monologue de Martin, revenu de Vendée, racontant sans ambages ce que fut vraiment cette expédition punitive, que certains esprits chagrins refusent de reconnaître comme un génocide pur et simple." Sachez, chroniqueur partial, que je fais justement partie des "esprits chagrins" qui refusent qu'on colle aux Guerres de Vendée le terme de génocide.
    Je craignais que des lecteurs partisans s'emparent de cette partie du récit pour y puiser cette morale. C'est fait. Mon ambition a été, en écrivant ces lignes, de rappeler sans fard que nous (les républicains, les révolutionnaires dont je partage les idées), avions fauté, et qu'il était nécessaire de le reconnaître. Mais le monologue de Martin dit aussi les conditions et les ambiguïtés de ces événements. Il renvoie dos à dos les belligérants, fanatisme contre fanatisme.

    J'emmerde les tenants du génocide vendéen, je n'ai rien à voir avec De Villiers et ses tourbeuses épiphanies catholiques où chaque paysan est vu comme un saint martyr.
    Que ce soit clair : je conchie la malhonnêteté révisionniste autant que l'impudeur de taire ce qui nous dérange !

    Il ne s'agit pas de minimiser l'ampleur et l'ignominie des massacres, mais l'idéologie génocidaire est très spécifique et ne correspond pas, selon moi, aux principes qui ont prévalu à l'époque. Je n'ai rien contre l'emploi anachronique d'un terme imaginé pour évoquer ce qui paraissait inédit aux juges de la solution finale nazie, en l'appliquant à des phénomènes qui l'ont précédée, mais il me semble que l'idée de génocide est liée par essence à la notion de race. Il faut que l'un ou l'autre protagoniste, ou les deux, soient convaincus de l'existence d'une race distincte d'une autre. C'est cette race qui est l'enjeu du génocide. La République n'a jamais considéré que les Vendéens constituaient une race, ou même un type physique remarquable (on objectera que Barère a parlé de « race rebelle » dans une de ses carmagnoles, mais le mot race ne recouvre pas ici le sens que nous en avons, on parlait aussi bien de race française). Il y avait probablement des Vendéens travaillant à Paris (c'était le creuset où se précipitait tout le pays). Je ne sache pas qu'on a pratiqué des rafles dans la capitale pour en finir avec tous les représentants d'une hypothétique race vendéenne. Il s'est bien agi d'éliminer localement une population réfractaire, et seulement elle, au début. Rappelons que le 20 février 1794, les représentants Hentz, Garrau et Francastel donnent l'ordre aux habitants de la Vendée et aux réfugiés de quitter le territoire insurgé et s'en éloigner de plus de vingt lieues sous peine d'être considérés comme rebelles et traités comme tels. Difficile de concilier ces précautions avec une démarche génocidaire méthodique. Il s'est agi d'éliminer les rebelles pour les remplacer par une population patriote. Un rêve de pureté, bien dans l'esprit d'un Robespierre, dystopie suffisamment grave et terrible pour ne pas faire appel à un concept allogène. Crimes de guerre, massacres de masse, crimes contre l'humanité, bien sûr, et le procès doit être fait. Il fut fait par ses artisans, d'ailleurs, en son temps. Pour moi, les massacres de Vendée connaissent au moins un précédent dans l'Histoire qui permet de mieux les situer : ils sont à rapprocher de la façon dont les Romains ont décidé, au terme des guerres puniques, de se débarrasser définitivement de Carthage. Population éradiquée, bâtiments détruits, jusqu'aux champs couverts de sel pour prévenir toute renaissance. Peut-être que Robespierre et ses affidés avaient cela en tête. Au delà des monstruosités d'un Carrier, ou des ateliers de tannerie de peau humaine, la cruauté délirante des colonnes infernales, leur goût pour le pillage, ont inhibé voire disqualifié pour longtemps toute tentative de prise de recul dans la compréhension des crimes perpétrés. Et l'impact du mot génocide n'aide pas à débattre rationnellement du phénomène.
    Et qu'on s'en tienne, s'il vous plaît, à tout ce que raconte le livre et qui le met en perspective, le monologue vendéen est inscrit dans un récit plus large, et on serait bien inspiré de le rappeler. J'ai espéré, mais je me suis peut-être planté, par la description des agissements des Colonnes, élever le récit à l'échelle de l'exemplarité humaine, dépasser les impératifs historiques pour dire ma peur de toutes les solutions finales.

  • 3133

    Permettez que j'utilise mon blog pour remercier un ami discret et généreux qui nous a, ma douce et moi, tout aussi généreusement et discrètement, abonnés au Canard enchaîné. Depuis plus d'un an (il a reconduit l'abonnement en 2017) nous nous régalons donc des trouvailles du palmipède, mais dans le dernier numéro, pardon, la jubilation est à son comble ! L'affaire Pénélope inspire nos journalistes et chaque papier est une mine de franche rigolade. Faut bien rire, hélas, de cette sinistre danse au milieu des marécages politiques (de peur qu'on ait à en pleurer, comme disait l'autre).

  • 3123

    Voir mes enfants heureux est la plus belle récompense du peu de cas que j'ai fait de leur éducation.

  • 3115

    Dans son journal, un ami écrit qu'il aimerait que, le jour venu, ce soit un homme qui lui ferme les yeux. Il en cite quelques uns, et mon nom apparaît alors. Je me découvre perplexe avant d'être honoré puis tout à fait ému. C'est ainsi qu'un autre ami m'a demandé que je lise un poème de Lamartine au dessus de sa tombe, le jour de son inhumation. Je ne sais si je mérite une telle confiance, mais elle atteste d'une amitié qui est née et se prolonge -voilà ce qui est doux- dans le partage du meilleur de la vie.