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mercredi, 23 mars 2016

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Vers la nuit

1842890-gf.jpgLe lecteur avance vers la dernière nuit de Céline, malade, dans sa villa à Meudon, à partir de 16 h. et jusqu'aux 5 h. fatales du  30 juin 1961. Heure par heure, Isabelle Bunisset nous invite dans les pensées de l'auteur qui corrige Rigodon, son ultime opus. C'est à la première personne. Je vous imagine perplexes : quoi ? Céline à la première personne ? Ses diatribes, sa fatigue, son amertume, sa haine, son orgueil, sa drôlerie, ses trouvailles, son ton, sa verve, sa langue, son ironie, son désespoir impoli… Comment recréer ça ? Comment être juste ? Pari casse-gueule assurément et, il faut bien l'admettre, pari formidablement réussi, parce que tout y est. Ce n'est pas la moindre qualité de ce roman gonflé qui semble aussi libre (« quitte à finir encagé ») et radical que son tragique personnage. Tout le monde en prend pour son grade, Céline dégomme Sartre, rappelle qu'il a viré de chez lui l'auteur des Mouches venu quémander son aide pour amadouer la censure allemande, lui n'a « jamais rampé devant les hauts dignitaires allemands. C'est ça mon luxe : je cogne gratis », Céline anéantit ses critiques « les plus débiles jugent avec leur barda de morale », Paul Nizan, « Mufle aveugle ! Ignare total » qui n'a pas compris que si, dans ses bouquins « tout est rabattu à la plus basse matérialité, (…) c'est pour obliger le ciel à répondre », Céline ironise sur ses épigones, ces feignasses, tous redevables de son style, mais pas un qui revendiquerait cet encombrant héritage, Céline crache sur la bien-pensance, la fausse compassion des bonnes âmes tandis que lui, le maudit, soigne gratuitement les pauvres et se frotte à la misère crasse. Céline pense aussi à l'avenir de sa compagne, s'inquiète du peu de ressources qui va lui rester après sa disparition. Il n'y a bien que les toutes dernières pages qui atténuent un peu le plaisir du lecteur. Le reste est une incontestable réussite. Il fallait oser, et il fallait avoir les moyens intellectuels et stylistiques pour relever le défi.
Après le régal de lecture, après le moment de stupéfaction pendant lequel on rend hommage à la virtuosité de ce livre hors-normes, après la cinquième heure quoi, comme au réveil, le lecteur commence à s'interroger. Isabelle Bunisset a soutenu une thèse sur La dérision chez Céline sous la direction de Philippe Murray, autre spécialiste de l'écrivain. Parrainage légitime. Un auteur polémique, contempteur de notre société festive, auteur d'un essai remarqué sur Céline. Très bien. Le récit à la première personne revient en écho dans la mémoire. A la première personne, Céline se défend, se défausse, on a été injuste avec lui, trop facile de le traiter d'antisémite, il ne s'est jamais vendu à un pouvoir quel qu'il soit, c'est le grand malentendu, deux malheureux livres qu'il a voulu ensuite faire disparaître et patatras, trop tard, ah, on lui en veut ! et le voici en exil à Meudon, à crever tout seul, conspué, misérable, malade, « victime expiatoire de la langue française ». C'est l’ambiguïté de la première personne, du « Je » qui pose alors question. On peut comprendre la mauvaise foi de Céline si c'est bien de la sienne dont il s'agit, si les mots sortent bien de son cerveau. Mais on repense soudain que c'est une auteure douée qui se met à sa place, l'interprète. Veut-elle être juste, fidèle, ou est-ce qu'elle tente de disculper l'écrivain qu'elle admire ? Chaque lecteur se fera son opinion, résoudra à sa façon l'énigme posée par ce texte, je le répète, j'insiste : formidablement réussi.

 

Vers la nuit. Isabelle Bunisset. Flammarion.

06:00 Publié dans Livres | Lien permanent | Commentaires (0)

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