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Livres

  • 3556

    Ce samedi prochain 17 novembre à 18 h, la bibliothèque de Fleury accueillera Maryse Vuillermet.
    Il sera question de son récit sur les frontaliers qui partent chaque matin travailler en Suisse et chaque soir reviennent :"Frontaliers pendulaires, les ouvriers du temps", publié à la rumeur libre.

    L'an dernier, lors de a sortie de ce livre, je m'étais enthousiasmé :

    "L'auteure nous décrit, avec une précision de monteur de haute horlogerie, les attentes, les aspirations, les angoisses, liées à la condition des travailleurs « pendulaires ». On apprend des milliers de choses, c’est passionnant. Les descriptions du travail vertigineux des horlogers de luxe, la façon dont l'auteur détaille leur  recherche inconcevable de la perfection,  parviennent à nous faire toucher du doigt l'amour fétichiste que de tels objets peuvent inspirer. Je dois avouer que je comprends à présent qu'on puisse mettre 300 000 euros dans une montre. C'est un des effets imprévus de la lecture du livre de Maryse Vuillermet. Chaque métier est traité avec la même attention scientifique, combinée à une égale affection humaine pour les êtres. Cet équilibre maîtrisé fait de ce texte un récit passionnant, humain et pédagogique à la fois. Bouleversant et riche d'enseignements. Dans les derniers chapitres, le rêve éveillé d'un des protagonistes donne à voir la fin apocalyptique du système. Un avertissement car, nous dit Maryse Vuillermet en épilogue, « l'histoire ne s'arrête jamais »."

    Et apparemment, les responsables de la médiathèque ont apprécié également ce livre exceptionnel.

     

  • 3555

    Ce soir, 19 heures, à la Médiathèque de Mably, le groupe de lecteurs "Demain dès l'aube" dont j'ai le plaisir de faire partie, rendra son hommage à la littérature qui s'est emparée de la Grande guerre. Extraits d’œuvres de Barbusse, Céline, Rolland, Jaurès, Ball... et, en invité, un auteur bien vivant : Christian Degoutte, qui a récemment produit une série de textes autour d'une petite Vierge à l'enfant, venue de Verdun, passées entre de nombreuses mains (c'est en tout cas son hypothèse) pour être accueillie dans une chapelle de notre région. Ça s'intitule "Petite Mère", et cette prose superbe viendra donner le point de vue d'un auteur actuel sur ce drame de jadis, encore tellement présent dans la mémoire collective.

     

  • 3552

    Fête du livre ou salon des éditeurs stéphanois ? J'irai de ci de là, signer sur le stand G15 l'anthologie "Regards sur Roanne" de l'ami Pierre-Julien Brunet entre 1à et 12 heures, rencontrer mes nombreux ami(e)s dessinateur(trice)s et soutenir Laurent Cachard, rue de la République.

    Et puis, retour à la maison pour me remettre à l'ouvrage. "Demain, les origines" progresse, mais je suis encore loin, bien loin, de l'arrivée.

     

  • 3551

    Pierre-Julien Brunet évoque son anthologie littéraire de Roanne, travail remarquable dont il parle très bien au micro de Radio Val-de-Reins.

    cover.jpg"Roanne, regards d'écrivains" est une anthologie parue aux Presses universitaires de Saint-Etienne. Pierre-Julien et moi serons d'ailleurs dans cette bonne ville, samedi, à l'occasion de la Fête du livre, pour dédicacer l'ouvrage de 10 h à 13 heures, stand G15.

     

     

  • 3548

    Banniere-Spathul4.jpgA la Droite du Diable est un projet tenu depuis longtemps, souvent remis, repris, toujours conservé par Thibaut et moi comme un rendez-vous important qu'il ne faudrait pas manquer. Les choses auraient pu ainsi traîner et, peut-être, s'éteindre. Mais, bon sang, c'est que j'y tiens, à cette histoire !  2016-2017 ont été des années décisives, avec notre décision commune, le dessinateur et moi, d'en venir à bout, une fois pour toutes. Il faut ajouter l'apport essentiel, au niveau du story-board, d'Olivier Paire, alias Petelus, dessinateur original, ayant créé sa propre maison d'édition pour publier ses récits singuliers. La contribution d'Olivier a été déterminante, elle a donné l'élan nécessaire qui nous permet, aujourd'hui, de proposer notre album à la contribution de souscripteurs, via la plate-forme de financement participatif ULULE.

    L'histoire de A la Droite du Diable est située dans un pays imaginaire d'Europe. Le vieux tyran Spathül vit à l'écart de son propre pays, dans son immense palais construit tout à sa gloire. En apparence, tout semble se dérouler, autour de lui, comme depuis son accession au pouvoir, il y a des années. Spathül mène domestiques et ministres avec dureté. Capricieux, colérique, dépressif, il peut basculer soudainement d'un état euphorique à la fureur meurtrière, et connaît des accès de mélancolie et de désarroi. Le jeune Renzo - protégé par une femme de pouvoir trouble et ambiguë, amie de Spathül : Eva Krant- entre au service du tyran. Elle exige de lui qu'il trahisse son nouveau maître, alors que le garçon a des sentiments partagés sur Spathül. Sentant la fin proche, le tyran lui dicte ses mémoires tandis que chacun s'active pour opérer un basculement politique déjà amorcé en secret.
    On commence le récit avec des anecdotes plutôt grotesques, présentant le régime de Spathül sous un jour particulièrement ubuesque. Petit à petit, comprenant la comédie qui se joue autour de lui, et comme les sentiments de Renzo évoluent, le lecteur pourra ressentir lui aussi, toute l'ambiguïté des relations entre un valet, élevé au rang de confident, et son maître. On dit qu'il n'y a pas de grands hommes pour son majordome ; probable qu'il n'y a pas non plus de monstre pour ceux qui les côtoient. A qui doit-on fidélité ?

    Je vous reparlerai évidemment de ce projet pour en évoquer la genèse et quelques références dont le récit s'est nourri.

  • 3536

    Ce billet est publié avec l'accord de Laurent Cachard, auteur que j'aime et admire, frère d'armes au pays de la littérature. Il a eu l'élégance d'approuver la mise en ligne de ce ressenti (je préfère "ressenti" à « critique » car je ne suis pas critique littéraire), qu'il faut prendre avec toutes les précautions d'usage. Ressenti, car il s'agit d'une réaction personnelle, subjective (voire épidermique, comme on pourra le voir) : nombre de lecteurs de Girafe Lymphatique ont fait un retour exactement inverse. Beaucoup ont été émus, bouleversés, travaillés profondément et durablement par le texte de Laurent.
    Ce billet sera l'occasion d'un échange. Sur son blog ou ici-même, Laurent aura toute latitude pour s'exprimer, contrer mes arguments ou les réduire à un contre-sens éventuel*. Et, quoi que j'en dise, je vous engage à vous faire votre propre opinion sur le dernier livre de Laurent.


    Couv-Girafe.JPGPour être lymphatique, elle l'est, Clara Ville ! On a de ses envies de la secouer ! de la sortir de ses brumes océanes, où son père l'a laissée pendant trente ans… Et comme on a envie de prendre son père par le col à la fin, pour lui régler son compte ! Bon. Qu'est-ce que le dernier texte de Laurent Cachard, paru au Réalgar : une longue nouvelle, un court roman ? Allons-y pour roman, puisque le terme est revendiqué par l'auteur et son éditeur, en quatrième de couverture. L'histoire d'une femme dont le père a disparu pendant trente ans, la laissant avec sa mère dès l'âge de six ans, pour la retrouver (sans beaucoup d'efforts et pour des raisons obscures, une vague envie, peut-être, comme celle qui le décida à s'en aller) à celui de trente-six.
        Les nombreux personnages créés par Laurent Cachard, au fil de ses récits, sont parfois incarnés et aimables (je pense au Robert de La jouissance..., aux enfants de La partie de cache-cache, à l'homme qui patiente de Valse, Claudel ou au Gérard de Tébessa), parfois tellement hors sol et désincarnés que leur psychologie frise, à mes yeux de lourd terrien en tout cas, l'extraterrestorialité (et voici que se profile l'agaçant Paul Herfray de Le poignet d'Alain Larrouquis). Mon admiration fidèle pour le travail de Laurent Cachard a produit assez de preuves lisibles sur ce blog, pour que, exceptionnellement, je me permette de dire, très subjectivement, que je suis passé à côté de ce roman. Cette modeste recension est donc inspirée par un questionnement : qu'est-ce qui m'a échappé, que d'autres ont aimé, manifestement, si j'en crois les nombreuses réactions enthousiastes des premiers lecteurs ? Qu'est-ce qui m'a arrêté ?
    D'abord, un paradoxe. Clara ville, l'héroïne, nous est donnée, dès le portrait-préambule, comme « consciente de ses choix. » Or, attente, amours, désir d'enfant, départs, retours, ses choix m'ont semblé davantage dus au hasard ou à la volonté de l'auteur, qu'à celle de l'héroïne. Généralement, ils me sont restés absolument incompréhensibles, je dois l'avouer, l'absence du père n'étant le déclencheur spécifique d'aucun (un même profil, dans d'autres circonstances, aurait tout aussi bien pu traverser les mêmes épreuves, emporter les mêmes succès, prendre les mêmes décisions). Attention, qu'on me lise bien : cela ne m'est apparu qu'après réflexion, au terme de plusieurs jours passés à échanger avec ma douce sur nos lectures respectives, à laisser précipiter les effets du texte en moi. Je veux dire que cela ne nuit pas au plaisir de la lecture, car c’est un beau texte, soutenu par une tension permanente, traversé de nombreux moments de grâce, de vrais passages littéraires comme j'aime en trouver chez cet auteur. Simplement, je dois avouer mon incrédulité devant l'exposition de deux psychologies : celles du père et celle de sa fille, Clara. Leurs motivations, surtout. Un homme quitte île et foyer. Île (les îles sont les points d'ancrage dans l'errance des personnages, mais elles ne sont pas ou peu définies, on suppose Ouessant, on suppose un ou des Territoires d'Outre-mer...) et foyer (femme et fille qu'il semble aimer, en tout cas, rien de désastreux dans leurs relations), pour — si j'ai bien compris — travailler le Clair de Lune de Debussy. C'est limite suspect, mais pourquoi pas, l'auteur y croit, alors on le suit. On se figure alors un pianiste passionné à la Glenn Gould, abandonnant tout, concerts, famille et amis, pour s'exiler, et tenter d'atteindre, dans une ascèse absolue, la perfection de ses Variations Goldberg à lui : le joli poème musical de Claude Debussy (devenu, hélas, si mainstream, qu'il est aujourd'hui resservi avec chorale pour la bande-annonce du prochain Godzilla). L'art serait une cause d'abandon assez classe. Contestable mais supportable. Sauf que. Au lieu de cela, cet enfoiré fonde une nouvelle famille, pas plus brillante que celle qu'il a quittée sans explications, ne recontacte jamais sa fille, ne sait d'elle que les photos et informations transmises par son frère jumeau, pendant trente ans ! (Putain, mais : 30 ans ! trois fois dix ans, trois-cent soixante mois !) Et tout ça pour, enfin, quand père et fille se retrouvent, interpréter à son intention le fameux Clair de lune… en n'y mettant « aucune impression personnelle » en laissant « les thèmes s'imposer d'eux mêmes ». Trente ans à répéter ce machin, trente ans d'absence, un abandon familial caractérisé, sans pension alimentaire ni quoi, sans nouvelles, tranquille, tout ça pour ne même pas apporter le moindre remuement intime dans ce foutu morceau, pour le jouer exactement comme on l'écoute dans les ascenseurs et dans les magasins ? Hein ? Ah, pour être lymphatique, elle est lymphatique, la Clara ! « C'est pour ça que tu es parti, alors, brûle-t-elle de lui demander », mais je t'en foutrais, moi, de 'brûler de demander' ! Clara, qualifiée d'orgueilleuse, va s'installer et écouter bravement une interprétation terne, sans âme, et tout va bien, « comme si près de trente années passées n'avaient eu aucune incidence ». Ah ben merde ! Putain, mais Clara, va t'acheter un merlin, une tronçonneuse, une cognée ou une masse au Bricorama du coin et pulvérise-moi ce putain de piano, à défaut de défoncer le crâne de ce paternel de mes deux, d'écrabouiller à la pince rougie au feu ses petits doigts de virtuose de supermarché ! Je vois que ça, moi. Mais je suis un sanguin. Sûrement. Oui, je suis. En tout cas, je me suis coltiné physiquement à des types qui en avait fait beaucoup moins.
        Laurent Cachard avoue depuis longtemps son amour pour le cinéma de Rohmer et, pour un lecteur comme votre serviteur, sa Clara a des airs de Marie Rivière espérant l'apparition du Rayon Vert, évanescente si on veut être gentil ; charisme aussi épais que ses lèvres, si on l'est moins (j'avais écrit : « si on veut être juste », mais ce serait injuste). Il faut donc s'arrimer coûte que coûte au qualificatif qui l'accompagne, dès le titre : lymphatique. L'orgueilleuse que l'on nous a présentée explique peut-être qu'elle n'a pas cherché à retrouver son père (activement, je veux dire, et à cet égard, sa mère accepte son sort de femme reniée, sans regimber davantage, mais quel est ce monde de spectres ?). Lymphatique, donc. Soit, nous précise par exemple l'ami Robert : « apathique, lent, indolent, mou » de quoi, déjà, exciter l'agacement, par réaction. La Girafe présente des personnages, père, femme, fille, oncle, etc. en délicatesse avec la réalité des autres. D'île en île, ils sont eux-mêmes des îles, complexes à aborder, récifs décourageants, terres stériles auxquelles on pourrait facilement renoncer. Une panoplie d'êtres qui se satisfont du désamour - et de l'absence, y compris à eux-mêmes. Malgré ses actes, et l'acte fondateur de son départ, il n'est pas évident que le père soit un monstre égotique ; il est plutôt apprécié de son entourage et il est probable qu'il ne se déteste pas. Quel regard ont les personnages sur leur propre identité ? On ne le saura pas. Seul le regard des autres pèse et influe. C'est étrange. Les seuls à s'aventurer hors des rives de leur île, hors d'une zone repérée (personnages secondaires, ils ne sont pas exploités), sont les fils surfeurs du père (d'un second lit, comme on dit si mal), capables, eux, de prendre la mer et de se confronter aux éléments et donc, à la vie vraie. Ou encore le second compagnon de Clara, colérique et alcoolique, un mauvais, dont la fonction sera de féconder notre héroïne. Lui, par ses failles, sa cruauté, ses limites, fait relief. Les autres personnages sont confinés dans leurs atermoiements insolubles, négligeables, cérébraux... rohmériens, quoi. On a le sentiment de rencontrer, l'un après l'autre, des condamnés que leur peine ne révolte pas.
        Rappelons que, lymphatique ou pas, la girafe (l'animal) a deux cœurs. Notre Clara bénéficie peut-être, allégoriquement, de ce petit prodige de la nature. Un cœur pour elle, mystérieux, inaccessible, et un cœur pour les autres, qui battrait sans affolement. Un cœur en hiver, pour se référer à un autre cinéaste. Ou bien, l'entreprise est-elle de s'interroger sur la difficulté d'un romancier à cerner son héroïne, et les interventions d'un peintre (personnage fictif où l'on est tenté de deviner la présence bien réelle de Franck Gervaise, somptueux interprète des paysages de Ouessant, qui illustre au trait ce récit), sont là pour rappeler cette difficulté, voire cette impossibilité. Et c'est peut-être cela, la clé : une vie, même observée à la loupe, même créée de toute pièce, est une affaire trop vaste pour être pensée, y compris par le pouvoir de la littérature. J'y vois un constat, infligé par l'auteur à lui-même comme un défi personnel. Celui qu'il s'évertue à relever dans son prochain opus, son roman russe monumental dans lequel une certaine Aurelia a longtemps résisté à son auteur, défi dont nous savons bien qu'il triomphera.

    Girafe lymphatique, Laurent Cachard, accompagné de dessins de Frank Gervaise. Editions Le Réalgar. 82 pages. 11 euros.

     

    * La réponse de Laurent Cachard est à lire sur son blog. Le lien ICI :

    http://laurentcachard.hautetfort.com/archive/2018/09/14/reponse-a-un-forcene-6084622.html

  • 3522

    Sangliers.jpgC'est ce soir, à 19 heures, à la librairie Lune et l'autre de Saint-Etienne, 19 rue Bérard, que j'aurai le plaisir de vous faire partager mon enthousiasme pour le formidable roman d'Aurélien Delsaux, "Sangliers", en présence de l'auteur.

    Enfin, un roman ample, ambitieux, riche tant du point de vue de la forme, du style, que du contenu. Enfin, enfin, un monument dans ce paysage littéraire de nains, une épopée nécessaire au milieu de cette théorie de récits timides, prudents, égotiques, souvent cyniques parce qu'incapables de grandeur.

    Enfin, enfin, de la littérature, bordel ! (je m'excuse).

  • 3513

    Cafe-Touba.jpgBeaucoup la découvriront avec cet album, mais Léah Touitou ne débarque pas de nulle part. A 30 ans juste passés, elle a suivi un parcours personnel, exigeant, exemplaire, une traversée en solitaire avec pour seules armes son talent et son infatigable attention aux autres. Entrée dans le milieu professionnel avec des illustrations, des albums pour enfants, des films d'animation, le mode d'expression qui lui permet le mieux de faire connaître son univers, reste la BD qui lui avait valu d'être publiée dès l'âge de 16 ans. Aujourd'hui la « petite pousse » des éditions Ikon & Imago est devenue une auteure reconnue, éditée par Jarjille, excellente maison aux racines stéphanoises, ce qui n'est pas pour nous déplaire. Le premier album de ce qui pourrait être un diptyque, voire un triptyque, s'intitule Café Touba. En 2011, Léah imagine et conçoit un parcours artistique en Afrique, dont elle connaît déjà le Cameroun. Cette fois, de nombreux pays de l'ouest du continent seront traversés, chaque escale donnant lieu à des ateliers de dessin, de BD, de fresques, de films d'animation, etc. Pour Léah, tout d'abord, l'odyssée est affaire collective, impensable en solo. Elle se démène, contacte associations, institutions, particuliers et professionnels... Un vif enthousiasme accompagne d'abord « Caravane d'images », le nom de son projet. Beaucoup d'encouragements, de soutiens inconditionnels, d'accolades à la vie à la mort (enfin, j'imagine ce genre de chaleur très superficielle) sauf que, de dizaines d'aventuriers prêts à s'envoler pour l'Afrique, la veille du départ, Léah se retrouve bel et bien seule. Elle ne renonce pas (ce serait mal la connaître) et, la peur au ventre de se lancer dans une telle 'performance', elle atterrit à Dakar, au Sénégal, sa première étape. Son travail sur place, les trajets, les rencontres dans les villages, les écoles, chez l'habitant, loin du Sénégal touristique (et des « mamans cadeaux » européennes qui viennent chercher sur ses plages la chair athlétique des garçons pauvres du pays), est le sujet de ces 110 planches en noir et niveaux de gris. Et c'est un régal, une jubilation, une déambulation étonnée, drôle et tendre, au contact d'inconnus dont on se ferait facilement de grands amis. Léah Touitou restitue la langue, les attitudes, les expressions au plus juste. Elle n'est pas la « toubab », la blanche qui observe et juge, elle est de son temps, notre toubab, elle ne croit pas détenir la vérité occidentale. Pétrie d'auto-dérision, toujours en retrait, simple invitée au service d'un projet, (collectif cette fois : tout le monde, y compris une vieille femme du village, participe à la réalisation d'une fresque élaborée avec les enfants d'une école), elle ne sort de sa réserve que si on la pousse à participer à un jeu ou à une fête. Femme accueillie dans un monde différent, ses hôtes la guident et lui expliquent l'histoire ignorée des Européens, la grande histoire africaine, les puissants et vastes empires d'antan, « Est-ce que, parce que ce n'est pas écrit dans vos livres de blancs, c'est faux ? » Le lecteur partagera quelques leçons de vie aussi, dont chaque vrai voyage intime est prodigue, quand un homme dit, parce que notre voyageuse s'impatiente d'attendre une voiture : « Hé, en Europe vous avez la montre, nous on a le temps » ou quand elle remarque une élève métisse et que le professeur de l'école prononce : « Les enfants métis sont toujours beaux. La preuve que Dieu aime les mélanges ». Les carnets de l'auteure, croquis pris sur le vif, détails annotés à la façon des cahiers d'explorateurs, ponctuent et enrichissent la narration, ne sont jamais gratuits. Vous saisit aussi, au détour d'une anecdote qui trouve sa conclusion à la toute fin de l'album, l'émotion, celle qui étreint, vous noue la gorge soudain, et vous réconcilie avec l'humanité. La BD de Léah Touitou, comme le café Touba du titre, aux grains de café grillés, c'est fort et ça donne de l'énergie pour la journée (au moins).

     

    N.B. : Léah Touitou sera à la médiathèque Tarentaize de Saint-Etienne le 2 juin pour un atelier autour de la BD.

  • 3512

    Une présentation de rentrée littéraire, à Lyon. Avec un autre écrivain (du genre excellent et qui ne la ramène pas) et l'organisateur de la journée, nous nous retrouvons à la gare et attendons une jeune auteure d'origine locale mais venant de Paris où la promotion de son premier livre a commencé. Notre ami organisateur tremble : c'est que la primo-romancière est précédée (déjà) d'une bonne réputation de caprice et d'autorité. Le Figaro l'a surnommée « la Houellebecquienne », ce qui en impose. L'auteur du genre excellent et qui ne la ramène pas et moi, nous amusons de l'angoisse de notre guide et tentons de le calmer avec force plaisanteries. Ah, la voilà. Bon, petit bout de femme énergique, comme on le supposait, elle sourit suffisamment pour que notre ami organisateur se détende. Dans la voiture, elle commente sa rencontre de la veille, dans une librairie où la responsable du rayon littérature lui a avoué d'emblée qu'elle n'avait pas aimé son livre. L'auteure grince et vitupère. Je fais alors le portrait possible d'une libraire qui, bien qu'elle n'ait pas aimé, a compris l'intérêt d'un texte et décidé de le proposer à ses lecteurs, ce qui me semble noble et professionnel. La jeune auteure veut bien croire à cette hypothèse, et se tourne vers sa vitre pour ne pas m'imposer sa moue dubitative. Cent mètres plus loin, elle émet des nuances sur la façon dont elle est traitée, chez son éditeur, Gallimard. L'auteur excellent et modeste soupire que, souvent, on est mieux traité chez des éditeurs moindres. Elle réfute l'argument : attendez, dès son premier roman, publiée dans la collection Blanche (autrement dit : d'où tu me parles, toi ?), « c'est quand même le Graal des écrivains ». L'excellent auteur et moi ne pouvons échanger un regard (je suis à l'arrière, à côté de la jeune houellebecquienne, lui est devant, côté passager, tandis que notre organisateur, revenu à son stress, tremble au volant). Tiens, dis-je, c'est vrai, le côté Graal m'avait échappé. L'auteur excellent, et d'expérience, avec une vingtaine de romans derrière lui, échappe : On s'en fout un peu, non ? La jeune auteure géniale serre les lèvres. Son éditeur ne lui aura rien épargné. S'abaisser à fréquenter des écrivains qui se fichent du Graal, ben merde...

  • Nouvelle critique des Nefs de Pangée

    Marc Séfaris, blogueur et écrivain, qui me laisse de temps à autre un message en passant sur Kronix, est l'auteur d'un billet riche et clair sur "Les Nefs de Pangée". Je ne résiste pas au plaisir de relayer son article, paru dans Babelio. J'en profite pour (et c'est une manière de) le remercier de s'être fendu d'un si beau texte.

    C'est ICI.

    Presque deux ans que ce roman est sorti ; le voir continuer de vivre par la découverte des lecteurs est une belle récompense. Récemment, une amie qui a échoué à dépasser la page 50 des Nefs (alors qu'elle a sincèrement aimé et chroniqué tous mes autres romans, depuis le Baiser de la Nourrice), me promettait de s'y remettre et de le finir. Comme je lui disais que ce n'était pas grave, de laisser tomber, qu'importait, elle me répondit qu'elle voulait me "faire ce cadeau". Et c'est en effet un cadeau. Oui, j'ai de véritables ami(e)s.

  • 3478

    Affiche Rencontre Chr. Degoutte1.jpgC'est ce soir !

    Je me permets de vous conseiller de venir, parce que je sais que, sans le moindre doute, ce sera un moment qui comptera.

    Pour en savoir plus, si vous ne connaissez pas cet auteur passionnant, vous pouvez lire une interview récente, donnée par Christian à Kronix, ICI.

  • Nouvelle chronique des Nefs de Pangée

    ... Et celle-ci est une des plus riches qui aient été écrites sur ce roman, publié il y a presque deux ans (ce qui commence à faire une petite longévité dans le milieu des littératures de l'imaginaire). Un article riche et sans complaisance, car l'auteur relève les défauts qu'il a perçus. Sur le blog de Tom Vipraine, Monde imaginaire, j'ai eu le plaisir de voir explorés et approfondis des aspects jamais abordés. Il y a notamment cette notion de la continuité et de la discontinuité des deux univers qui s'affrontent : le continent unique et l'océan unique, et les figures mythiques du Léviathan et du Béhémoth. Presque toutes les références y sont, dans un louable effort d'analyse littéraire du texte. Quelle jubilation pour un auteur d'être ainsi "travaillé". Je vous laisse en compagnie de cette longue et passionnante chronique.

  • 3460

    Dans une semaine exactement, à 20 heures, je serai à la bibliothèque de Lentigny. Interviewé par le complice Olivier Paire, alias Petelus, nous allons évoquer les relations de mon univers avec celui de la BD, mais pas seulement. Je ne sais pas si ce sera instructif, mais je vous promets que ce sera un bon moment.

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  • 3450

    J'ai rarement des chroniques aussi riches. Des nuances, des réserves et, au bout du compte, l'adhésion. Merci à ce blogueur de Lecture 42.

     

  • 3408

    Allez, vite fait, un petit panorama rétrospectif de l'année qui vient de s'évanouir. Elle a existé, c'est ainsi, personne ne pourra nous enlever ce que nous y avons fait, ni nous absoudre de ce que nous n'aurions pas dû y faire. Je vous épargne les soucis que chacun traverse dans sa vie de tous les jours (par contre, je ne vous épargne pas mes réalisations, c’est mon blog, vous êtes assez grands pour passer à autre chose, je vous fais confiance).

    Côté écriture, beaucoup de travail pour pas mal de déception (voire d'ébranlements). Deux pièces de théâtre. L'une, acceptée, mais dont la production est repoussée à une date indéfinie : «  Le sort dans la bouteille » (titre provisoire, je vous rassure). Une autre, née d'une initiative passionnante : « Courage », écrite pour une classe de Seconde au lycée Jean-Puy, à Roanne. Nous verrons cela mis en scène par une professionnelle et interprété par les élèves (et pourquoi pas, aussi, par des profs audacieux) avant la fin de l'année scolaire, logiquement. Il y eut aussi cette belle expérience autour des témoignages des tisserands de Charlieu et environs : « Portraits de Mémoire ». Un site, des photos et vidéos de Marc Bonnetin et des musiques de Jérôme Bodon-Clair. Ajoutons deux scénarios inédits : l'un de Bande-Dessinée, pour l'ami Thibaut Mazoyer en recherche d'éditeur, et un de documentaire : « Joseph Déchelette précurseur de l'archéologie ».

    Hors les romans avortés (il y en a eu deux, abandonnés cette année : « Cryptes » et « Mado »), j'ai achevé deux manuscrits, l'un pour Mnémos, l'autre pour Phébus. Les deux ont été rejetés, ou plutôt... pas acceptés en l'état. Des ratés, quoi. Plus d'un an d'écriture pour rien, si l'on veut voir le verre à moitié vide (ce qui est ma nature, hélas). Tout reprendre, tout refaire, tout reconsidérer, sans garantie de faire mieux. Bon. Encore sous le coup de cette double perplexité de mes éditeurs, je n'ai pas écrit plus d'une page ou deux, depuis.  Ces échecs m'ont atteint plus que je ne saurais le dire, plus que je ne croyais en tout cas. Combien de temps peut-on se prétendre écrivain quand on n'est plus publié ? Dans le même temps, j'ai vu tant d'amis auteurs bien « implantés », réputés, sûrs, dont les manuscrits sont refusés… Je ne me plains donc pas. Je préfère qu'un éditeur me refuse des textes faibles plutôt qu'il les accepte pour de mauvaises raisons (même l'amitié serait une mauvaise raison). Je vais donc tenter de travailler mieux, avec encore plus d'exigence. Dès que je serai remis de ce double uppercut.

    Côté publication, l'année a commencé avec clairons et tambours (en fanfare, quoi), par la sortie de « La vie volée de Martin Sourire » chez Phébus. Réception variable, mais plutôt bonne en général, une presse assez attentive à ce qu'elle considère comme mon deuxième roman (la presse ignore ma veine « imaginaire » et mes romans précédents, éditions trop confidentielles pour lui être parvenues). Des lecteurs nombreux, des retours, des fidélités qui se dessinent. Quelques prix ou sélections, de nombreuses rencontres, de nouvelles librairies qui commencent à s'intéresser à mon travail. Pour la première fois, avec ce titre, des éditions simultanées pour « clubs de lecture » : France-Loisirs, Le Grand livre du Mois… dont des libraires et amis me disent que c'est dévalorisant. C'est possible. Il faut que je vous dise, ici, qu'on ne me demande pas mon avis. Mon éditeur me prévient seulement que mon roman va être publié chez un tel ou un tel, point. Dans le cas contraire, m'y opposerais-je ? Je ne crois pas : je vis toujours le syndrome de l'auteur immensément reconnaissant (et un peu incrédule, même) qu'un éditeur veuille bien dépenser des sommes extravagantes en pariant sur ses écrits. Alors, si l'éditeur peut rentabiliser son investissement, et bien, ma posture d'auteur trop au dessus de la mêlée pour confier ses si belles réalisations aux communs, me paraîtrait à la fois méprisante et vaniteuse.
    2018, année aussi des sorties en poche de deux romans : « L'Affaire des Vivants » et « Les Nefs de Pangée ». Deux versions dont je suis assez fier. La couverture du poche de « L'Affaire des Vivants » enfin, belle ! comme j'aurais souhaité que celle du grand format le fût. Une seconde vie pour ces deux romans. Je n'ai pas encore les chiffres (il faut attendre plus d'un an), mais j'ai vu les livres bien diffusés, longtemps. Notons pour « L'Affaire » une diffusion particulière sous la forme « Mybookbox », une jolie formule et un contact chaleureux avec les inventeurs de cette formule.
    Côté publication, toujours, un grand merci aux Éditions Le Réalgar d'avoir accepté un texte singulier : « Lettre Ouverte à l'autre que j'étais », et aux éditeurs associés pour l'occasion : Mnémos et Les Moutons électriques, d'avoir élevé au statut de préface un article spécialement écrit pour l'occasion de la réédition de « Salammbô » de Flaubert. Une manière de se réapproprier ce monument et de le revendiquer comme l'ancêtre, le précurseur, du genre Fantasy. Vision à laquelle j'adhère totalement, d'où ma participation avec un long texte intitulé : « Salammbô, raté, comme un chef-d’œuvre ». Enfin, une publication confidentielle, prévue en 2017, ne sortira qu'en début de cette année : « Étrangères » aux éditions Les Petits Moulins.

    2017 aura été riche en commandes. Une conférence sur l'histoire de l'Art abstrait : « Retour aux signes » et une « masterclass » autour des scènes de batailles. Beaucoup de travail pour les préparer, je n'ai pas fait les choses à moitié, je vous assure. La récompense étant, par les réactions venues ensuite, de constater qu'on a pu apporter aux autres.

    Et puis un grand nombre de rencontres en librairies, en bibliothèques, dans des classes en collèges ou lycées, ou dans des salons du livre. Cette année, j'ai choisi avec plus de rigueur qu'autrefois ceux auxquels j'étais invité : Salon du livre de mer de Noirmoutiers (pour « Les Nefs de Pangée »), Fête du livre de Saint-Etienne, Salon du livre de Ménétrol et surtout le festival de littérature itinérant « Les Petites Fugues » en Franche-Comté, dont je ne cesse de vanter les mérites autour de moi. Je distingue l'expérience de la rencontre au « Hibou Diplômé », petite librairie de ma région, car elle avait la particularité d'être inspirée par un lecteur. Il se reconnaîtra, qu'il soit ici remercié.

    2018 s'ouvre avec la perspective d'une résidence d'auteur. Dès la semaine prochaine, je serai à Saint-Etienne, par la grâce d'un jury qui m'a proposé. Je ne vous accable pas de mes expressions émues. Sachez seulement que, parmi les membres dudit jury, il y a deux écrivains que je vénère (sans parler d'un éditeur et d'un bibliothécaire bienveillants). Je ne sais pas encore si Kronix sera le relais quotidien de cette expérience prometteuse mais je vous signalerai les rendez-vous publics qui vont ponctuer trois mois d 'installation dans la préfecture de la Loire.

    Assez parlé bilan, l'année 2018 s'ouvre sur de belles promesses. J'essaierai d'en être digne.

    Bonne année à vous aussi.

  • 3384

    My Book Box est une application grâce à laquelle vous pouvez offrir ou vous offrir des livres, chaque mois. L'Affaire des vivants a été choisi avec deux autres romans (Le fils de Sam Green de Sibylle Grimbert et Comment voler une banque de Donald Westlake), pour le mois de décembre. Chaque "box" est centrée sur un thème. Ce mois-ci, "Les affaires sont les affaires" a été retenu, le mot permettant d'évoquer aussi bien l'économie et les finances qu'un scandale politique ou le questionnement d'une personne.

    RIMG0229.JPGDans la boîte : les trois romans, une présentation du thème, puis de chaque auteur, des signets, un sachet de thé (?) et un bonus : My Book Box a mis en avant mon roman de façon singulière avec une interview "exclusive". Ce qui, outre les échanges agréables que j'ai eus avant publication, m'incite à vous faire partager cette actualité. Mais que mon plaisir ne soit pas confondu avec un souci de promotion ! J'ai eu ma part, merci. Les créateurs de ce produit se débrouilleront très bien sans l'appui dérisoire de Kronix.

     

    RIMG0231.JPGRIMG0232.JPGRIMG0233.JPG

  • 3381

    Nous sommes le 4 décembre. Je pense donc pouvoir l'annoncer : "La vie volée de Martin Sourire" est un des livres sélectionnés par France Loisirs pour ses adhérents, ce mois-ci. Public différent, donc couverture idoine.

    VVdeMS_France-Loisirs.jpg

     

  • Causons avec Christian Degoutte

    Kronix est fier de vous offrir ce grand entretien avec Christian Degoutte. Merci à lui. Cette « causerie » comme il préfère l'appeler a été réalisée par courriel, le mois dernier. Profitez, parce que la parole de Christian est rare, et, comme vous allez le lire, précieuse.


    Christian Degoutte est né le 10 septembre 1953 « la même année que le livre de poche ». Il habite près de Roanne, à quelques pas de la Loire. « Pile entre les Montagnes du Matin et les Montagnes du Soir. Sur les marches tantôt du Forez, tantôt du Beaujolais…. » Romancier et poète, il lui est arrivé de se définir comme « Un cycliste en sabots sur les pentes du Ventoux ou comme un Dexter Gordon aux doigts cassés par l'arthrose. » Il participe à la revue Verso, dans laquelle il chronique les nombreuses revues de poésie dans une rubrique nommée « En salade ». C'est un auteur qui aime faire connaître le travail des écrivains et poètes (il rassemble des textes de Claude Seyve pour les éditions Gros Textes, en 2000, par exemple). Ce goût pour l'écriture des autres était visible, pour ma part, dans sa revue Bulle où il consacrait plusieurs pages à l'actualité poétique. C'est aussi l'impression qu'avait laissé son passage à l'écritoire d'Estieugues, où le garçon avait si peu parlé de lui, pour préférer raconter 'ses' poètes. On retrouve certains de ses textes dans l’anthologie Poésie d'aujourd'hui en Rhône-Alpes (Maison de la poésie Rhône-Alpes et éd. Le temps des Cerises) et dans La poésie de A à Z (éd Rhubarbe) de Jacques Morin. Après ses premiers textes comme Sibylles Ocres ou L'Homme de septembre (écrits sous l'influence de René Char ?) Christian Degoutte se tait pendant 20 ans.

    > Des remarques sur cette présentation ?


    Christian Degoutte -  Une petite correction : L'homme de septembre n’est qu’un bout de Sibylles Ocres. Cette plaquette, si je me souviens bien, est un bric-à-brac de poèmes plutôt raconteurs.
    Sinon l’œuvre de Char avait un côté pétrifiant. Cette haute idée du poète qu’il interrogeait sans cesse faisait qu’on ne savait plus où se mettre. Je dis ça pour des gens qui ne sont sûrs de rien et surtout pas d’eux-mêmes.
    Ceci dit, il y a des choses magiques dans l’œuvre de René Char : Congé au vent par ex. Qu’il vive, Allégeance, L’amoureuse en secret

    > Je vous ai entendu dire, à propos de votre "silence" de 20 ans, évoqué plus haut : « C'est comme ça, je n'écrivais rien d'utile » Vous pouvez préciser cette notion d'utilité en poésie, et pourquoi ce silence ?

    En vrai, c’est le futile que je n’osais pas affirmer. Cette remarque a l’air d’une blague, pourtant… Bon, comme pour tout agissement humain, il y a tout un tas de causes à ce silence extérieur bien relatif : je noircissais des cahiers et des cahiers de notules, de bribes, d’intentions, de bouts de trucs, d’idées fumeuses…
    D’abord une incapacité à se libérer des modèles, à oser ce qu’on croit juste. D’où « faire de la poésie » était, à la fois, rêve caressé, objet de pulsion, de désir, d’impatience, de violence et de répulsion, d’écœurement, de crispation. Un signe impuissance ?
    Je ne savais pas encore que c’est le poème qui commande, qu’il a un fil comme le bois ; qu’il faut des années, voire des dizaines d’années, avant qu’il trouve sa résolution (ainsi que l’on dit en musique ? Comme si un poème était toujours l’objet d’une tension harmonique !)
    Je ne savais pas que l’on a beau faire, que l’on écrit toujours depuis l’intérieur de sa nature, son vécu, ses capacités… Que jamais je n’aurai les jambes de Marie-Josée Pérec, d’Eddy Merckx ou la couenne amarinée d’Éric Tabarly.
    Enfin un jour je suis tombé sur ce propos de Constantin Brancusi : ce n’est pas que les choses sont difficiles à faire, ce qui est difficile c’est de se mettre en état de les faire. Y’avait plus qu’à.

    Retour à l'écriture dans les années 90 avec ce que vous appelez de « faux poèmes »
    > Comment ça ; de faux poèmes ?

    Retour ? Donc non. En farfouillant dans mes cahiers, mes manies, mes tics m’ont sauté aux yeux. Par exemple j’écrivais « comme si » à tout bout de champ. J’ai fait une collection de ces phrases commençant par cette expression. Je l’ai envoyée à Roland Tixier qui l’a publiée aux éd. du Pré de l’Age sous ce titre Comme si. Cet ensemble a plu à Claude Seyve qui m’a sollicité pour sa collection VR/SO : j’ai de nouveau puisé dans mon bric-à-brac de phrases pour composer Jokari. Zéro inspiration là-dedans. Juste du collage. Si c’est pas ça qu’on appelle faire semblant de faire de la poésie ? Tordre des notes intimes pour les ordonner en suite : j’avoue que cela a fini par être un procédé. Un truc qui n’avance à rien. Comme s’il n’y avait personne à l’intérieur du texte. Quand j’ai laissé les choses en fouillis comme dans Sur les hauteurs de St Polgues, elles me sont devenues plus justes.

    JourdeCongé.jpgVous dites aussi que vous faites « fictionner la poésie ». L'un de vos récents ouvrages est une sorte de nouvelle poétique Jour de Congé sous-titré « Récit », d'ailleurs. Une femme, qu'on imagine jeune (« tendre cycliste, juste vêtue des particules de la vitesse) profite d'un jour de congé pour se promener en vélo, « sous un soleil massif ». On suppose un été dans le sud de la France... la jeune cycliste traverse le paysage. Une journée déroulée, une sorte de nouvelle. Du matin au soir.
    > Un poème, c'est une histoire ?

    Inscrire le poème dans une histoire, j’aime bien cette idée. Que le poème avance, nage, marche, roule, galope. Comme le Romancero Gitan de Garcia-Lorca. Et si la poésie, en passant, veut bien se montrer à la fenêtre, alors…
    J’aime bien cette idée parce qu’elle nous débarrasse de tous ces gnagnagna du poète-prophète, visionnaire, flambeau de l’humanité, éclaireur de l’avenir ; toutes ces conneries du poème-tombé-du-ciel, de la poésie-extase, de la poésie-pépite (comme si le poème n’était pas autant dans ses scories…)
    Parce qu’elle nous débarrasse des poèmes-discours, de ça qui nous veut en clameur au bas des tribunes.
    Le poème n’est qu’un véhicule littéraire. Au bout du compte guère différent de la bicyclette qu’un mécanicien assemble dans son atelier, du soin prodiguée par une infirmière, d’une tarte aux pommes, ou de la prière adressée à l’invisible parce que d’un coup, sur nous, la douleur est trop lourde etc. Le poème est un acte humain comme un autre : chargé des mêmes mensonges et des mêmes vérités, etc.
    La poésie, c’est différent. Elle est en quelque sorte transversale puisqu’elle voyage depuis toujours dans les poches de l’humanité : ce qui la suscite est à la fois commun à tous et particulier à chacun. Pas la peine de la chercher bien loin, elle reste à portée de main ou pour dire mieux : à portée de lèvres.

     Jour de Congé est accompagné de créations graphiques de Jean-Marc Dublé.
    > Comment s'est passé votre collaboration ?

    Quand on écrit, souvent une bien étouffante solitude nous tombe sur le paletot. Faut sortir, trouver quelqu’un avec qui boire un coup, partager une tournée. Donc ce recours (cette sollicitation, cette prière) à des œuvres graphiques, à une personne qui les ferait, c’est bien trivial. Voyez : rien qu’une façon d’échapper à l’état déplorable dans lequel on se met en écrivant. Qu’attendent les artistes (plasticiens) du partage des pages avec un faiseur de vers ? Quel bénéfice espèrent-ils ? Quelle forme de promotion, de publicité (bien illusoire quand on connaît le retentissement de ce type d’écrit) ? C’est pour moi, un mystère. C’est à eux qu’il faudrait poser la question.
    J’ai sollicité Jean-Marc Dublé parce que je connaissais son talent de « gribouilleur » qu’a pas la grosse tête. Et je savais qu’avec lui, j’échapperais aux barbouillages d’encre (genre essuyage de pinceau) qui sont à l’honneur dans moult livres de poèmes. Qu’il y aurait de quoi rire ensemble.
    Mais ce que j’ai découvert, c’est l’homme à son métier de croqueur d’images ; comment ça le triturait rudement pour mettre en mouvement le paysage (mental) que traverse le texte ; pour produire les accidents qui relancent le poème. Pour en faire voir le contre-champ. Le contre-chant, ça marche aussi.

    VoleurdeFeu.jpgDans la revue Voleur de Feu qui vous est consacrée, on découvre de grandes gravures d’Iris Miranda. Vous-même, à l'époque de Bulles vous ouvriez vos pages à des artistes. Souvent, la publication de poésie est le lieu (j'allais dire le prétexte), d'un compagnonnage visuel (il est arrivé que ce soit la photographie, pour vous).
    > Que vous inspire ces liens anciens (et comme allant de soi) entre textes poétiques et images ?

    C’est bête à dire, mais les images font s’ouvrir les livres. Ça ramène au plaisir des illustrés de l’enfance.
    Sinon, je voudrais, bien naïvement, que chaque poème prouve la quadrature du cercle. Un des éléments de cette démonstration c’est que le poème soit une sorte de fête des sens. Les choses tombées du pinceau (ou du crayon) participeraient à cette fête. Pour danser avec le texte. Métaphore un peu cucul, j’en conviens, mais qui dit bien une façon d’aller ensemble des images et du texte.
    C’est William Mathieu, le patron de Voleur de feu, qui a réuni les façons d’Iris Miranda et les miennes. On s’est retrouvés sur la même piste pour partager quelques valses. Qu’ils soient tout deux, Iris et William, vivement remerciés.

    A propos de Jour de Congé et du vélo dont vous êtes un adepte (passez-moi l'expression), vous nous conviez, comme souvent, à un festin de sensualité. Sous la lumière, la robe de la cycliste oscille entre le vert et le bleu (« … les cuisses … dans le fourreau d'abeilles de la lumière »). La vie est sensuelle, tout respire et tout bat, la chair est partout sous le soleil : « les mamelles de bruyère » ; « une fillette sur une balançoire, échevelée jusqu'au sexe » ; « les cailloux gardent mémoire de la sueur » ; « le temps est un animal qu'elle caresse contre sa cuisse » Et c'est ainsi dans beaucoup de vos recueils (tous ?).

    H-Moore_aNantes.jpgTenez : dans Henry Moore à Nantes, à la sensualité des femmes en courbes de Moore répond celle des robes des visiteuses, « plis nombreux dans l'étoffe des robes et des jupes comme une profusion de lèvres. » L'envie de toucher, bien sûr, est pressante (« toucher, toucher, toucher : ferraille et barbe, herbe, peau, toutes les peaux... »). Les jeunes étudiantes en job (et en robes) d'été surveillent « à l'intérieur des sculptures, je touche des os : la tige du fémur, la lame du tibia, les degrés d'une nuque, du désir dur. » « C'est oser qu'on voudrait, aller nu pieds... » « Je trouve aux figures couchées d'Henry Moore quelque chose des couilles étalées sur la cuisse. » Dans Sous les feuilles : « seins en grappe cuisses rapides sexes pressés chacun emballé dans sa peau » ; à propos des passantes : « larguer mes mains dans les passantes, toucher les danseuses » « toucher l'air prendre l'air à pleines mains plonger dans les danseuses » ; « toucher leurs gambades » ; « cette robe dont tu sors presque nue comme d'un lac de feuillages ». Dans Des oranges sentimentales, le sexe, sans tourment, est comme un dialogue solaire. Estival, coloré, à peine traversé d'ombres, entre sueur et salive, souffles, haleines, entre les cuisses nombreuses, toujours, et « la chair lunaire des bras », entre « la bouche sombre des aisselles » et les seins « jaspés de veines » entre pupilles et mains, et « sa bouche sur tes lèvres est un ocarina de glaise fraîche », tout l'inventaire des sources du plaisir des sens, des corps d'hommes et de femmes, accueillants, aimants, doux. Et la vitalité, le bonheur de l'amour, « comme on libère les fauves du souffle », « comme on croque tout le long du corps les petits bulbes des chagrins », « comme on pèse de toute sa chair sur l'impatience d'en venir aux lèvres » Etc. etc. Chez vous, tout est toujours sensuel. Je devine même un certain fétichisme de la cuisse… (une récurrence de l'image en tout cas, dont je vous accorde qu'elle est plaisante).
    > Êtes-vous « l'enfant des automnes ? » (Page 33 de Sous les feuilles) qui apprend la sensualité en traversant en vélo des tapis de feuilles et en rêvant aux robes des baigneuses ?

    Bon, je ne vais pas répondre à toute la question.
    Oui, je suis par ma naissance comme Guillaume Apollinaire (pardonnez le côté je-me-pousse-du-col de la comparaison) « soumis au chef du signe de l’automne ». Mais je crois (pour le plaisir de dire) qu’on naît plusieurs fois au cours d’une vie (quand cette vie n’est pas trop tôt réduite à néant). Que nos vies, pour aussi continues qu’elles paraissent, sont, pour reprendre une image éculée, comme les rivières, relancées par des accidents dans leur pente.
    Donc j’ai eu cette chance incroyable : une de mes naissances a eu lieu quand la minijupe déferlait sur la France. C’est quand même plus plaisant que de naître sous les bombes, non ? Les jambes des filles c’est l’été en toute saison. Je suis né aussi avec l’apparition des seins nus sur les plages. C’est cet instant de grâce qui fait, comme dit l’autre, que « je sais aujourd’hui saluer la beauté ! ». Je suis né quand la blonde dont j’étais amoureux se voulait frisée comme Angela Davis : elles étaient également explosives. Je suis né quand j’ai vu mes enfants sortir des « entrailles » de leur mère. Et j’imagine que je suis né à la poésie chez mes grands-parents dans cette grande salle qu’on appelait cuisine (la ferme n’avait que cette cuisine et une chambre) quand je lisais et relisais jusqu’à plus soif  les douze poèmes de Maurice Carême du calendrier de l’année. Et les douze de l’année précédente. Etc. Pensez des paysans, jeter un calendrier ! Maurice Carême ! Je veux croire qu’il me sera beaucoup pardonné. Dans ce que j’écris…
    On écrit qu’à partir de ce qui nous a éblouis ; que ce soit merveilleux, ravissant, terrifiant ou ignoble. C’est ce qu’affirment certains spécialistes. Tandis que d’autres spécialistes soutiennent que l’on n’écrit rien d’autre que ce qui nous a manqué (dans l’enfance, bien-sûr). D’où j’aurais ce besoin incessant de toucher, de caresser, de nommer le corps, les parties du corps, toutes. Bah ! De la même manière, j’espère, qu’Allen Ginsberg dans Howl : « Sacré ! Sacré ! Sacré ! Le monde est sacré ! L’âme est sacrée ! La peau est sacrée ! Le nez est sacré ! La langue et la queue et la main et l’anus sacrés ! Tout est sacré !... ».  
    Une combinaison des deux, peut-être : l’éblouissement et le manque ?

    > Je dirais que vous comblez une timidité étrange dans la poésie contemporaine à évoquer non pas l'amour (ça…), mais le corps, les sens, la chair pétrie et caressée. Tiens : avez-vous imaginé faire de la sculpture ?

    Vous avez l’œil ! Oui, c’est par là que j’ai commencé. Pour situer : j’ai 8, 10 ans… Comme mes productions, en bois ou en terre ou en boites de conserve martelées (chez mes grands-parents encore !) ont plutôt fait rire, ou pire provoqué des regards désolés (« c’est pas pour nous ça, les ouvriers, les petites gens, etc » était une des sentences maternelles. Du côté paternel, les références culturelles étaient plus nettes : giclettes de branleur et autres délires de tapettes) : j’ai abandonné la sculpture. Preuve que je n’étais ni Rodin ni Germaine Richier ni Emile Ratier. J’ai compensé (encore !) ensuite en fabriquant des meubles (buffet, armoire, lit, table, chaises, etc…) : du sérieux, de l’utile, du qui provoquait les bravos : on a tous nos faiblesses : on veut être aimé.

    Ghost-Notes.jpgGhost Notes et Au toucher sa peau brille, A huit et la petite foule et Chanson pour Hautbois semblent de la même veine ou parentes. En tout cas, participer d'une même intention, d'une attitude envers le quotidien, un catalogue d'images saisies, d'instantanés sur lesquels vous vous attardez qui feraient surgir des souvenirs musicaux ou que vous reliez à un morceau, de variété ou de classique, de jazz, de tout ce qui produit une culture musicale.
    > Pouvez-vous nous parler de ces textes dont on pourrait croire qu'ils sont nés d'un même ensemble ?

    D’une même évolution, peut-être ? Je reconnais une maniaquerie du détail réel, du détail sensible. Jadis on aurait dit du truc qui va impressionner la pellicule, mais au temps des pixels que vaut cette métaphore ? Ce sont des façons qui ne sont guère différentes du travail romanesque. Ça me rappelle ce conseil que Jean Paulhan adresse à Marc Bernard (un Goncourt d’antan) : « Ne dites pas les choses, montrez-les ».
    Je ne crois pas que le poème tombe tout rôti dans le bec de l’auteur.
    Je sais que, pour dire l’émotion (cette chose animale ?) qui est à l’origine  du besoin d’expression, les premiers mots qui viennent sont des clichés, tous les tics mentaux accumulés. Qu’il faut commencer par s’en débarrasser. Et que si l’expression semble neuve, actuelle, souvent elle dit quand même des vieilleries.
    Un exemple : une nuit d’été, une porte ouverte, une femme noire qui fait la vaisselle dans l’arrière-cuisine d’un restaurant. Elle chante façon blues. La première chose qui attrape, c’est le pittoresque, l’exotique ; je veux dire vu d’ici où les femmes noires sont rares. Et le blues de même. Le poème pourrait s’arrêter là. C’est sympa, l’exotique.
    Mais cette femme me trouble (je crois que c’est un des maîtres mots du poème, ce trouble). Bref, je sens bien qu’elle dit tout haut quelque chose que je n’arrive pas à entendre. Je passe et repasse entre la Loire et ce restaurant : je relève les détails. Elle fait toujours la vaisselle, elle chante toujours. Ce que je voudrais parvenir à faire.
    Ce trouble me renvoie à une autre femme qui avait ôté ses chaussures, à un homme assis au café qui ressemblait à la photo d’Eugenio Montale sur un livre que j’ai lu maintes fois, etc. à ces gens qui font corps avec l’instant, avec la matière qui les entoure : les jambes qui vont, les mains qui font, les mots qui soulignent les gestes, les gestes qui prolongent l’espace et font dévier la course du temps ; tout ce qui dit le trouble (la nudité, l’humanité ?) sous les apparences (sociales ?). Oui, ces poèmes sont nés d’un même mouvement. C’est les nécessités de l’édition qui les a éparpillés.

    > Quand vous jouez*, arrive-t-il que vous pensiez 'poésie' ?

    Penser poésie, non surtout pas : quand on fait de la musique faut avoir toute la tête à ça. Mais garder les oreilles ouvertes (les yeux, l’odorat, la peau, etc. itou) pour ne pas se laisser perdre la poésie si elle survenait. Ça oui.
    Quand les musiciens parlent : dimanche dernier, nous travaillons des morceaux cubains. Notre chef nous prodigue ce conseil (c’est plutôt une exigence) : pour que ça danse, il faut que chaque silence soit dynamique. Voyez , pas besoin de penser poésie. Si l’on s’arrête sur ces mots : un silence dynamique : il y a de quoi nourrir ses sensations, son imaginaire des heures durant. Quelle leçon : Un silence dynamique !
    C’est donc le contraire : c’est quand j’écris que je pense musique. Que je pique des trucs musicaux pour tâcher d’en faire des effets de langage.

    Dans d'autres textes (dont certains inédits), j'ai pu admirer votre capacité à évoquer la musique, à décrire comment on la reçoit. Je sais que vous êtes musicien (clarinettiste), que votre compagne est accordéoniste… La poésie est traditionnellement associée à la musique. A moins de composer, les enjeux d'une pratique et de l'autre sont pourtant différents.
    > Quel lien les unit, pour vous (ou les sépare) ?

    Je crois que là-dessus, je n’ai rien à dire d’original.
    Ce qui unit la musique et la poésie, c’est leur permanence : aussi vieilles (ou jeunes) que l’humanité l’une comme l’autre sont une pâte sonore avec des prétentions magiques.
    Outre le besoin d’expression commun à tous les arts (voici une affirmation bien hâtive, mais passons), ce qui unit la musique et l’écriture, c’est en quelque sorte la mise en évidence de la relativité du temps.
    Ce qui sépare poésie et musique : le concret et l’abstrait (je ne fais que reprendre des théories : de qui ?). Langue pour l’une, langage pour l’autre.
    Mais quand l’écriture n’a qu’un fil la musique court plusieurs voix à la fois, mêle les registres. J’envie cette simultanéité. Je suis jaloux de la façon qu’a la musique d’installer le temps dans toute sa largeur. D’offrir sans cesse des instantanés panoramiques. Du mouvement panoramique.
    C’est ce que fait Jérôme Bodon-Clair** lorsqu’il vient mêler ses compositions musicales au texte de Jour de Congé : il en élargit le propos.  Il le transforme en moment choral. Et nous (Odile Gantier, Jean-Marc Dublé et moi-même) qui en donnons une représentation publique (j’aime ce moment) nous devenons un chœur. Un trio ! Bon d’accord, un trio.

    lf-51-Degoutte-sous-les-feuilles-1.jpgJe reviens à la sensualité, chez vous. Elle n'est pas seulement celle des corps en surfaces, elle se trouve sous nos pas, « entre les larves qui boulangent la terre » ; (Jour de Congé) mais là, c'est une forme terrible, morbide, sur quoi vous revenez plusieurs fois. L'impudeur comme décrire un accouchement, crûment. Dans Sous les feuilles : « Orchidée de ta mère » où vous trouvez une manière incroyable de décrire un accouchement… L'inavouable, du deuil et de la mort « ce beau scandale que tu es de n'être venue que pour obscurcir de ton sang le mystère déjà si emmêlé de vivre » ; « puisque tu ne fais rien qu'à mourir je t'en prie ne fais rien qu'à mourir lentement » (c'est l'exigence qu'on pourrait avoir pour tous les êtres qu'on aime.) Ou dans Il y a des abeilles : « Tu reposes, juste vêtue d'un court jardin » ; « tu feras  seule tes premiers pas de morte » ; « fallait-il que tu meurs pour que je devienne comme un autre ». Des mots qui vont jusqu'à l'obscène. Sous les feuilles, encore, le corps, sans artifices, sang viscères, excréments, os, fluides : « suivre les lacis palpitant de tes veines descendre lentement où mûrissent les fruits chauds de tes viscères » ; « la sauvagerie de tes organes ». Et dans Il y a des abeilles, « Je marche sur la terre dans laquelle Tu dors je marche sur ta nuit je marche Sur ton sommeil je marche sur l'eau crevée De tes regards Sur ta bouche remblayée De terre à galets tes dents descellées Comme des silex sont-elles déjà à coudre Bord à bord le tissu du temps Et la langue des baisers que tu Glissais entre mes dents quel fruit Pourri, quelle poire blette C'est déjà » ; « le jus de ta chair abreuve les prés alentour ». Des passages superbes et éprouvants (oui, cette interview est un exercice d'admiration, on l'aura compris).

    IlyadesAbeilles.jpg
    > L'impudeur, l'inavouable, l'obscène… C'est encore de la sensualité, non ?

    Le poème est le nœud de toutes mes contradictions. J’ai déjà dit ça. Alors, au risque d’être ridicule, il ne me reste plus qu’à oser ce qui me semble une évidence : c’est une femme qui a inventé la poésie. C’est le geste d’Eve qui invente la poésie : dans un même mouvement il y a la transgression, le don d’où viendront le plaisir, la jouissance, l’ivresse (comme on veut) et le désir de vérité (le savoir). Et aussi, ce qui découlera de ce geste : l’impossible retour, le sentiment de la perte, le regret.
    Notre monde ressemble si peu aux temps mythiques d’Eve qu’on pourrait le croire perdu à jamais le geste d’Eve, enfoui sous les épaisseurs sans nombre des matières sociales, mais dans maints endroits, instants, où ça craque un peu, etc. il reparaît le geste d’Eve. Dans toutes ses dimensions. Avec toutes ses conséquences.
    Chercher sans cesse le geste d’Eve.
    Je me rends compte que j’ai répondu à côté. Que je me suis arrangé une histoire pour éluder la question. C’est pas bien grave ?

    > Non. En allant plus loin, est-ce que la poésie ne serait pas la place de l'impudeur, de l'inavouable ? N'est-ce pas ainsi qu'il est utile, le poème : en exprimant pour les autres, leurs mots imprononçables ?

    Pour les autres ? C’est le mot « pour » qui ne me va pas trop. Je rêverais plutôt d’un « avec ». Mais il est vrai que les poèmes créent parfois (souvent) une gêne certaine. Ce dont on se défend par avance en transformant la poésie en amusement, en exploit, en moment de virtuosité, en truc brillant.
    Il y aurait bien ce que dit Annie Ernaux dans La honte : « J'ai toujours eu envie d'écrire des livres dont il me soit ensuite impossible de parler, qui rendent le regard d'autrui insoutenable. Mais quelle honte pourrait m'apporter l'écriture d'un livre qui soit à la hauteur de ce que j'ai éprouvé… ? », mais puisqu’on a commencé par René Char, on pourrait finir avec lui, non ? « Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience ».

     

     

    *car Christian Degoutte est musicien (c'est précisé plus loin)

    ** Jérôme, compositeur vivant dans la région roannaise, complice de la compagnie NU.

     

    Œuvres citées :

    Comme si (Le Pré de l'Age)
    Trois jours en été
    (éditions l'Escarbille)
    Il y a des abeilles
    (édition Pré#Carré)
    Des oranges sentimentales
    (éditions Gros Textes)
    Henry Moore à Nantes (Wigwam)
    Sous les feuilles
    (éditions P.i. sage intérieur)
    Jour de congé
    (Thoba's éditions)
    A huit et la petite foule ; Chanson pour Hautbois
    (éditions La Porte)
    Ghost Notes
    (Potentille)
    Au Toucher sa peau brille
    (Revue Voleur de Feu)

     

     

  • 3375

    Les Inconsolables ne s'intitulera peut-être pas Les Inconsolables mais, dans une version retravaillée, ce très court roman sera bien publié chez Phébus. Quand ? Nous l'ignorons. Nous prendrons le temps, mon éditeur et moi, de lui faire franchir quelques degrés. Si, comme il me le dit, ce livre est « central » et « fort », il est retenu quelque part d'être aussi fort qu'il le devrait. Notre longue discussion était appuyée sur le constat d'une certitude : le livre existe ; et a abouti à celui d'une hypothèse : il recèle un autre livre, bien plus puissant. Les mois qui viennent seront consacrés à la quête difficile qui consiste à deviner quel trésor se cache sous ce jardin. Avant de creuser. Donc, pas de date. Mais beaucoup de confiance.
     

  • 3374

    Me voici de retour, après un parcours d'une semaine en Franche-Comté, guidé par les salariés et bénévoles du Centre Régional du Livre. C'étaient donc les Petites Fugues. Toute une équipe dévouée à la cause de la littérature emmène plus de vingt auteurs à la rencontre de leurs lecteurs, pendant deux semaines éprouvantes pour elle (l'équipe). Je pense à ces belles personnes qui se sont données tant de mal. Pour qui il n'y a pas de routine et qui font comme si leur exceptionnelle disponibilité était normale et simple. Au XXIe siècle, au milieu de nos carnages et de nos désolations, non, ce n'est ni simple ni normal. C'est un combat essentiel.
    Je ne vais pas citer chacun, chaque lieu, chaque accompagnant, me livrer à une énumération qui serait stérile pour qui n'était pas là. Permettez-moi seulement de dire ma reconnaissance à l'équipe du CRL, aux bibliothécaires et professeurs qui m'ont invité, aux curieux qui sont venus, aux élèves qui m'ont interrogé, aux bénévoles qui se sont démenés pour que tout soit impeccable. Huit rencontres sur cinq jours, et autant de fois un public conséquent, et autant de fois des efforts particuliers pour travailler les livres en amont, faire vivre leur lecture. Pas seulement le dernier, et c'est cela qui fait une différence. On m'a ainsi permis, ce qui est rare, de parler de mon travail, au-delà d'un seul roman et, si cela m'inspire parfois de longues digressions, d'aller au-delà du texte le plus récent pour mettre en perspective ce qui commence, aujourd'hui, à ressembler à une œuvre (et, par conséquent, me fait réaliser que quelque chose se met en place, qui vient de moi et pourtant me dépasse).
    Je reviens chez moi en conservant le souvenir de tant de sourires, de tant de pertinence, de tant de lieux, de tant de bienveillance. Ces quelques mots ne sont pas un bilan, juste une manière de fixer la joie vécue. Il faudra du temps pour que j'assimile tous les bienfaits traversés, concentrés en quelques jours. Finalement, ces quelques phrases tentent de dire merci. Parce que, vraiment, merci.