Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

mercredi, 30 mars 2016

2844

couvCDA-page001-550x805.jpgIsabelle Flaten publie dernièrement au Réalgar un roman assez jouissif autour de la question de l'argent, justement nommé "Chagrins d'argent". Elle a bien voulu se prêter à l'exercice de l'interview, ce dont nous la remercions vivement. Voici :

« Chagrins d'argent » est un récit contemporain. Il s'architecture autour d'une série de portraits imbriqués (on dit « récit choral » pour aller vite) d'hommes et de femmes de tous âges et de toutes conditions, qui sont reliés entre eux (parfois sans qu'ils en aient conscience), par la vie, le travail, la famille, les passions ou les haines, mais aussi par la question de l'argent. Qu'ajouteriez-vous à ce bref résumé ? Comment avez-vous construit ce livre ?

Je préciserais que la question de l’argent est la question centrale. Quelles sont les incidences de notre rapport à l’argent dans notre relation à l’autre ? Il me semble que c’est un thème  délicat à aborder pour la plupart d’entre nous - pour ne pas dire tabou à l’échelle de notre société- et sinon source de conflit, de culpabilité, dans bien des cercles intimes. Le contenu de notre portefeuille qu’il soit vide ou, à l’inverse, bien garni, interroge notre place dans la société, conditionne notre comportement, et c’est cela que j’ai voulu explorer.  
Je ne construis pas mes livres par avance, ils se construisent au fil de l’écriture. Au départ  je ne sais rien de leur forme, s’agira-t-il d’un texte court, d’un recueil de nouvelles, d’un long roman, je l’ignore. Peu à peu les choses se mettent en place, une idée surgit et je la suis, un personnage s’épuise et je l’abandonne, ou bien il se révèle être plus complexe que prévu et m’oblige à ne pas le lâcher. Dans Chagrins d’argent, il m’est très vite apparu qu’afin de corroborer mon propos, un « effet miroir » était nécessaire, c’est ainsi que chaque personnage s’est retrouvé avec son vis-à-vis. La façon dont une même situation est vécue par chacun, le décalage que cela induit, est un thème qui m’intéresse depuis longtemps.

En cours de lecture, on pense inévitablement à travestir le titre en « Chagrins d'amour » et le parallèle est troublant entre les effets produits sur les êtres par l'un ou l'autre phénomène. C'est éternel et souvent associé, l'argent, l'amour… Cela ne devrait pas se confondre et pourtant. « Chagrins d'argent » est-il un récit cynique, une observation désabusée de la nature humaine qui mettrait à égalité les affres matérielles et les passions amoureuses ? (écrivant cela, je me fais l'avocat du diable, parce que vos portraits sont tout sauf cyniques)

Oui Christian, vous avez raison, le parallèle, s’il est troublant, est bien évidemment volontaire mais en aucun cas, il s’agit de les associer. Autant, me semble-t-il, le chagrin d’amour est un chagrin noble, suscitant souvent la compassion,  autant le chagrin d’argent est un chagrin honteux, souvent passé sous silence, l’insigne d’une forme de disgrâce.
Quant à la nature humaine, je ne sais pas ce que c’est. Il y a dans la nature de très gentils humains et je me targue d’en connaître quelques-uns, et d’autres il est vrai, un peu plus durs en affaires et dont on se passerait volontiers. Toutefois ils existent, certains sont prêts à tout pour faire toujours plus d’argent, mais pourquoi ? Mon récit n’est, je l’espère, pas une observation désabusée de mes semblables mais plutôt une manière d’engager la conversation  autour de ces abîmes de plus en plus vertigineux qui scindent les classes sociales. Je me garderai de vous faire une leçon d’économie mais je vous confierai que ma démarche procède d’une vieille utopie - ou d’un certain bon sens, c’est selon-  qui consiste à penser que si l’on n’achète pas l’amour, on peut, en partageant les richesses, acheter la paix sociale.

Pour n'évoquer que les textes parus au Réalgar (les seuls que j'ai lus de vous) : « Noces incertaines » était un roman construit notamment autour du passé d'un couple, et « Se taire ou pas » était une déclinaison très inventive et fine de courts textes où sont décrits ces moments cruciaux de la prise de parole (ou du renoncement à la prise de parole). « Chagrins d'argent » semble une forme hybride qui vous permet de déployer votre talent pour la forme brève tout en intégrant ces miniatures dans un récit plus ample qui s'apparente au roman. C'est aussi, comme « Se taire ou pas » une façon d'aborder l'universalité des comportements humains par une approche singulière (l'argent, la parole). Quel regard portez-vous sur ces deux grandes formes de narration, nouvelle et roman ? Quel élan initial vous emporte vers l'écriture ?

Le roman et la nouvelle sont deux exercices distincts, leur écriture respective ne répond pas aux même exigences. La nouvelle est économe, elle exige un style épuré, elle ne permet pas ou peu la digression, il s’agit d’aller rapidement à l’essentiel, d’atteindre le cœur du propos en quelques lignes. C’est une forme que j’aime beaucoup, une sorte de défi – ça passe ou ça casse- pour le dire sommairement. Dans Se taire ou pas j’ai poussé le défi jusqu’à écrire parfois une  fiction contenue en une seule phrase. Etait-il possible de transmettre une émotion, de dresser un portrait, de décrire une situation aussi brièvement ? La nouvelle c’est l’art de suggérer, de permettre au lecteur de se raconter sa propre histoire en parallèle de la vôtre, d’en appeler à son imagination. Et la chute me direz-vous (ou pas) ! Vous me le dîtes,  n’est-ce pas ? et je vous réponds qu’elle n’est pas indispensable, mais que cela m’amuse beaucoup d’essayer d’en trouver une. Quant au roman le travail est autre, je ne vous apprends rien, c’est avant tout  le traitement d’une histoire qui nécessite bien plus que dans une nouvelle de se soucier de la cohérence des événements, de la temporalité du récit, de se méfier d’un risque d’essoufflement du propos ou du personnage. Mais comme vous le soulignez, dans Chagrins d’argent, entre roman et nouvelle, la frontière est floue, c’est un roman-nouvelles. Quant à l’élan initial d’un texte, cela part de pas grand-chose, parfois d’une simple image, ou d’une petite idée de rien du tout, un questionnement, une parole entendue et qui a résonné. En ce qui concerne Chagrins d’argent, c’est l’impuissance que je ressens à chaque fois que je passe à côté d’un mendiant qui a initié le roman. Une fois que j’ai la première phrase, j’ai le ton du récit. A chaque texte j’ai le sentiment d’aborder une nouvelle thématique, et au bout du compte je m’aperçois qu’on tourne toujours- peu ou prou-  autour des mêmes problématiques au fil des écrits, ou du moins qu’il y a des ressemblances.  

C'est écrit à la troisième personne, aucun nom n'est donné mais c'est assez travaillé pour ne pas perdre le fil, comprendre à quel personnage on a à faire. Et aussi, malgré le procédé de la troisième personne, on a l'impression d'entendre chacun s'exprimer ou penser avec sa propre voix. Les belles pages sont nombreuses ; permettez-moi de souligner celles qui décrivent le parcours et les pensées du SDF. Que sont pour vous ces personnages ? Comment avez-vous abordé celui du tueur de femmes par exemple ?

J’avais déjà utilisé ce procédé, l’anonymat des personnages, dans mon recueil Les Empêchements, et pour ce texte j’ai envisagé un moment de les nommer mais cela n’aurait rien apporté de plus. Encore une fois, c’est l’espace qu’il me plaît de laisser au lecteur.
Avant de me lancer je me suis effectivement posée la question de la légitimité, de quel droit allais-je parler au nom d’un SDF ou d’un tueur ? Je me la pose toujours. Jusqu’à présent, je me cantonnais à des univers proches du mien pour ne pas risquer «  l’invraisemblance » et là j’ai osé, de la même manière que je n’hésite pas à parler au nom des hommes, réveiller le tueur ou le misérable qui sommeille sans doute en moi.   


Comment s'est passé le travail d'édition avec Daniel Damart (éditeur du Réalgar) ?


Je lui ai dédié ce livre, tout est dit, la réponse est là. Daniel Damart est un éditeur avec qui il est très facile et très agréable de travailler. Il dit oui, ou non, et si c’est oui, alors il vous soutient, vous écoute, vous fait des blagues et c’est le bonheur.  

En vous lisant, j'écoute une musique, je ne sais pas, une partition au piano, Satie parfois, peut-être Debussy ou Schubert… La musique et l'écriture, pour vous, Isabelle Flaten ?

Lire ou écouter de la musique sont pour moi des activités à part entière, aussi je lis et travaille dans le silence. Mais l’écriture n’est-elle pas la plus belle des partitions, une page blanche à déchiffrer chaque jour, que demander de plus ?

Les commentaires sont fermés.