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Je marche, j'ai beaucoup marché, j'apprends la ville en piéton, comme le conseille Lionel Bourg dans Fragments d'une ville fantôme, à la suite de Maurice Bedoin, en promenade sur les traces du Patrimoine minier stéphanois, scrupuleusement énoncé à hauteur d'homme, ou à la façon de Jean-Noël Blanc, sur son Bonhomme de chemin. Comme j'en avais eu l'intuition à Roanne pour comprendre ma propre cité, j'ai réitéré dans les rues de Saint-Etienne, dans le dédale des escaliers et des passages, au détour des blocs orthonormés par l'architecte Dalgabio quand les terrains conventuels saisis par la Révolution permirent l'élan de la ville vers le nord, j'ai marché dans la cité, j'ai respiré sa rumeur, éprouvé sa cuirasse sous les pas. J'ai traversé l'hiver, j'ai connu Saint-Etienne avalée par le brouillard, magnifiée par la neige, j'ai croisé vers la place du peuple, le cheminement placide des tramways, glissant entre les immeubles roussis par l'éclairage urbain, le silence étonnant et doux de la ville engourdie de blancheur, la nuit, je me suis attardé devant la petite muse de Massenet, un masque d'ouate posé sur le front, poings réunis sous le menton, comme si elle avait froid, beauseigne, et j'ai connu la ville sous un soleil oblique et jaune, j'ai vu la ville prétendument noire déployer un rideau de plaques éléphantines sur l'écran du soir, face à l'appartement où j'étais accueilli, à côté de l'ancienne école des Beaux-Arts, celle que je fréquentais, dont j'ai arpenté le parc de jour et de nuit — encore une fois sans nostalgie — mesurant les effets du temps et de l'abandon, je l'ai connue dans l'éclat d'une tentative prématurée de printemps vite repliée, et sous le vent, en bourrasques, en coulées vives accélérées par le confinement des hautes parois d'immeubles, dès qu'on s'aventure au delà de la grande rue, je me suis laissé égarer sur des hauteurs qui combinent une patience de village avec la rumeur toute proche de la ville. J'ai marché, disponible, ouvert à la poésie, j'attendais d'aimer, je voulais aimer cette ville. J'allais, l'esprit mobilisé par ce questionnement lancinant et peut-être moins profond ou exigent que je l'ai cru : une ville est-elle aimable ? Qu'est-ce qui est aimable dans une ville ? Doit-on aimer une ville ? En marchant, j'ai escaladé (le terme est un peu fort, pardon : j'ai gravi) les pentes et les marches des collines qui entourent la ville, autorisent une comparaison paresseuse avec Rome, sans que les auteurs s'accordent sur le nombre des sommets. J'ai découvert avec soulagement un ascenseur, là où mes souvenirs me préparaient à enchaîner une théorie d'escaliers. Je me suis rendu dans les cimetières — sorte de pèlerinage qui est, par ailleurs, dans mes habitudes, où que je me trouve — j'ai noté le caractère disparate des habitations, remarqué de belles réalisations, des réussites architecturales et de larges espaces paupérisés, je suis allé jusqu'aux zones commerciales ou industrielles qui, aujourd'hui, font un décor sans grâce et sans surprise partout en France aux marges des villes, je suis rentré dans les commerces, les musées et les églises, j'ai fréquenté des cafés, des restaurants et des pubs, j'ai été invité chez des particuliers, j'ai fait mes courses... la routine de tout résident. J'ai vécu les jours, les nuits, j'ai traversé des dimanches, passé des semaines. J'ai rencontré des gens, anonymes ou plus caractérisés, j'ai écrit, demandé, fouillé, glanant et notant, je suis allé au théâtre, au cinéma, j'ai parcouru les rayons des médiathèques, échangé avec des lycéens. J'ai considéré les crassiers spectaculaires, j'ai écouté derrière les protections de métal et sous la rue, gronder des eaux torrentielles, j'ai été guidé sur les traces du Furan, sur les traces des mineurs... J'ai eu du temps pour faire cela. J'ai bénéficié du temps qu'offre une résidence au long cours.

 

Extrait de "à propos de Saint-Etienne". Écriture en cours.

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