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Travaux en cours

  • 3312

    Sur les puissantes épaules d'Antoine, les chagrins s'accumulent depuis des âges sans qu'aucun ne cède la place. Ça lui fait une chair de météorite nouée à son ossature de golem. De nombreux deuils lui reviennent et ceux d'ici, les derniers, concentrent les tristesses. Antoine est inconsolable, lui aussi : depuis l'origine, d'une mort fondatrice ; depuis des années, d'un geste inexpiable ; depuis un an, de la disparition de la mère de Mado ; depuis quelques semaines, de la mort du mari de celle-ci, son ami ; et — ce qu'ignorent la plupart de ceux qui le côtoient — depuis quelques jours, de la disparition de sa propre mère, à lui. Il demeure un instant sous la pluie morne. Tétanisé au dessus de ses plantes et du terreau débordant qui a maculé le sable lunaire, il médite. Les inconsolables n'ont pas perdu le fil, ils n'en ont pas fini avec les êtres aimés et leur dialogue s'éternise. Ce n'est pas désespérant, ce n'est pas inutile, ce sont des veilleurs qui veulent ignorer la fermeture imminente des portes des limbes. Par delà la frontière absolue, leurs paroles réchauffent les transis.

     

    Extrait de Les Inconsolables. Roman en cours d'écriture.

  • 3309

    Enfin, il peut parler, c'est tellement précieux. Mado l'écoute, ils sont debout sous les fragments d'ombre que procure le bignonia, le soleil remue dans son creuset assez de feu pour bientôt verser de la lumière fondue sur le jardin, Antoine n'en a cure, il n'y tient plus, c'est une légende longtemps contenue qu'il lui est urgent de livrer. On ne sait jamais, un jour, un auditeur pourrait lui expliquer cette tragédie des origines, lui dire enfin pourquoi. Nous élaborons les plus belles constructions de pensée pour trouver un sens à ce fatras que sont les drames, et le fatras résiste à toute logique. Le malheur surgit et l'on croit d'abord voir, sous l'effet de la révolte qu'il inspire, une compréhension se dessiner. Et puis, c'est l'abattement devant ce qui, définitivement, n'a pas même la clarté d'une farce. Depuis son incarcération, Antoine suit une psychanalyse. Des années de confidences qui soulagent sur le moment, mais aucun progrès. Il est toujours sous anti-dépresseurs, toujours inconsolable. Alors il saisit chaque occasion de bénéficier d'une oreille bienveillante. Mado écoute l'histoire de la mort du fils d'Antoine. Son premier enfant.

     

    Extrait. Les inconsolables. Roman en cours d'écriture.

  • 3304

    Pardon pour ces trois semaines d'absence. Kronix va reprendre son rythme quotidien. Et, pour aujourd'hui, un extrait d'un roman en cours d'écriture. Les Inconsolables.

     

     Il n'y aura pas de cerises cette année, elles gisent éparpillées dans l'herbe, vertes et avortées, minuscules sous la coupe du feuillage haché précocement. Ils parlent de cela, tous les deux. La grêle tant redoutée, Antoine l'a bien connue. Le gel qui vient de faire des ravages, il sait comment cela fonctionne, il en a vu de bien pires. Car il y a eu 1956, aux Janots. L'hiver terrible. Une leçon de choses qu'aucun paysan du coin n'est près d'oublier. Antoine avait douze ans. Au mois de janvier, son père rentrait des travaux en sueur : il faisait une chaleur anormale. Le fils voyait son inquiétude manifeste. « On va le payer, disait Marius, une douceur comme ça maintenant, on va la payer, je te le dis... » Une telle météo tourneboulait la végétation, la montée de sève était commencée beaucoup trop tôt. Il suffirait d'une forte gelée là-dessus… En février, la catastrophe tant redoutée se produisit. Un froid inhumain s'abattit brusquement. Le jour clair et l'air coupant, les oiseaux transis s'arrondissaient en pommes, plumage gonflé pour se protéger, ils tombaient des arbres comme des fruits, épuisés par le froid et la faim. Les chats opportunistes se gavaient de ces offrandes. La chaleur des poêles semblait avalée par les murs des maisons, l'urine gelait dans les pots de chambre, la terre résonnait sous la semelle, dure comme du fer. Les nuits étaient nettes, « ciel serein » se lamentait Marius, en prononçant « séraing ». Il scrutait la profusion d'étoiles sur le fond noir impeccable en hochant la tête, car ce beau spectacle promet des aubes mortelles. Partout, le froid cristallisa la sève prématurée des plants de vigne, fit éclater la lignite comme explosent des veines de chair, et anéantit tout espoir de récolte. Les Cervin ne produisaient que des raisins, un peu pour le vin, l'essentiel dédié à la table : grenache, chasselas, muscat de Hambourg ; et puis des variétés qui n'existent plus : admirable, dattier de Beyrouth… Février les gava de gel jusqu'à la racine. Presque pas de récolte, les pieds tués. Il fallait tout arracher. Pour la première fois, le petit Antoine vit ses parents, médusés, assis sous le tilleul de la cour. Regards effrayants, au-delà de la panique. Morts au dedans comme leurs ceps. « Qu'est-ce qu'on va faire ? Qu'est-ce qu'on va manger... »

     

  • 3263

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  • 3231

    Avril sous les cris d'hirondelles, avait éclairé le jardin de promesses, les cerisiers coiffés de fleurs, les muguets en avance, les bosquets criblés de bourgeons, tout resplendissait. Et puis le gel franc en deux aubes, et puis la grêle d'un soir, avaient abattu ces plaisirs à venir. Il n'y aurait pas de cerises cette année, elles étaient éparpillées dans l'herbe, vertes et avortées, minuscules, sous la coupe du feuillage haché prématurément. Mai venu claironna un solo cuivré de thermidor cette année-là. On ne travaillait dehors qu'à la fraîche, on préférait à midi manger dans la pénombre des maisons mais on dînait dans le jardin bien sûr, on s'attardait avec les amis dans l'obscurité en riant, on laissait le soir mourir sur les épaules, on ne se couvrait pas. Les nuits furent clémentes. Mado et Léo, quand ils étaient seuls, s'offraient des heures également alanguies, leurs paroles, voix feutrées sous les arbres, tournées vers le couchant. Voix assourdies au point que les verdiers excités submergeaient leur échange. « On est heureux » se disaient-ils. La phrase revenait souvent, et souvent après un long silence, pas pour le rompre car ils n'en étaient nullement gênés, mais comme une réponse à leur bonheur incrédule. Ils se faisaient un devoir de se rappeler combien était précieux leur mode de vie. Ils vivaient dans le luxe de ceux qui ont renoncé à l'abondance pour savourer le temps.

     

    Extrait de Mado. Roman en cours d'écriture.

  • 3228

    Dans le jardin, autour d'eux, la terre berçait le flanc de fantômes légers. La bonne vieille chienne des parents de Mado, ronde, sédentaire, polissonne, riante, gourmande, un peu veule, amicale avec les chats domestiques, achevée par dose létale, endormie soulagée du mal qui l'étouffait. Couchée sous la bignone, mufle tourné vers la maison et vers l'ouest, vers la Loire, une perspective où porte le regard, comme un lointain désirable à hauteur de truffe. La bonne vieille chatte des parents de Mado, mécanique alentie jusqu'à l'enrayement final, trouvée endormie pour toujours, en rond dans une corbeille. Ensevelie au plus près de sa vieille copine, dans la posture que la mort imprima. Les deux très gros et très vieux chats de Mado, dont elle ne supporterait pas de raconter la fin, présents quelque part sous les lilas, en des places choisies, tombes aplanies, invisibles au regard, inoubliables pourtant.

     

    Extrait de Mado. Roman. Écriture en cours.

  • 3225

    Tous promeneurs, avec la mort agriffée aux épaules. Au début, tant qu'on a de la force vive, on ne la sent pas ; elle est plus fine et légère qu'un voile de mariée. On n'y pense même pas. Et puis, avec le temps et les méchancetés qui s'accumulent, elle grossit, elle s'épaissit. Elle est là, enflée, lourde, ses dents plantées dans la gorge, sa langue mouillée de peur qui vous lèche la nuque. Alors, on commence à fléchir sous ce poids. On est cassé en deux, nez en avant sur son ombre. On fatigue ; elle grandit encore. Elle attend son heure. Des fois, les meurtriers prennent les devants. Et ça fait de la mort orpheline, qui cherche une autre vie. D'autres épaules à quoi se greffer. Reprendre l'attente, se remplumer, se refaire, éternellement. C'est de là que ça vient, la dureté de nos existences. J'ai fini par comprendre ça. Je la devinais sur nos épaules. (...) Les autres passaient sans rien comprendre, mais moi, je voyais ; les gestes des petits sont déjà embarrassés de cette présence, je le sais. Ils l'ignorent, mais je l'ai vue, la mort, posée comme un châle sur les épaules des enfants, déjà affairée à se nourrir de tout le mal qui nous entoure. Je la voyais lentement nous broyer. Et ça rend mauvais, ça. Parce qu'on ne sait pas, on ne comprend pas ce qui gêne ainsi nos moindres gestes ; on ne s'habitue jamais à porter ce fardeau. Et la colère et la rage qui nous font trembler de la tête aux pieds, c'est notre manière de secouer l'engeance de la mort pour s'en débarrasser. Nos vies sont faites de ces constantes ruades. Inutiles.

     

    Le sort dans la bouteille. Théâtre, 2017. Extrait.

  • 3221

    Comment dit-on à son père : « maman est morte » ? On le dit ainsi, sur le ton qu'on voudra, il n'y a pas de bonne manière, il n'y en a pas de mauvaise. Les existences, dans cette histoire, éprouvent les drames en mode mineur. « Oh, elle est morte ? » Mado expliqua, ses paroles lui semblèrent étranges, elles décrivaient une scène à laquelle elle ne comprenait toujours rien, à laquelle il lui semblait n'avoir peut-être pas assisté. Le père ne réagit pas tout de suite. Son visage s'inclina, ses mains sur la couverture firent un geste de fatalité. Les pleurs viendraient plus tard, toute lumière éteinte. L'encombrement du souffle retint d'éventuelles effusions. Le père observa la salle où il passait ses journées, la télévision qui palpitait devant lui, l'obscurité triomphante du soir par les fenêtres. Il pensa Cette fois, c'est mon tour. Il commença à mesurer l'écrasante solitude qui saisit les derniers vivants. Il vécut un an après ce jour.

     

    Extrait de Mado. Roman en cours d'écriture.

  • 3218

    Je n'ai jamais connu le vertige de la page blanche, jusqu'à aujourd'hui. Je n'arrive pas à écrire en ce moment. Mes incipit s'exténuent après quelques pages. Expérience plus étrange qu'angoissante. Une des causes de cette impuissance réside dans la pratique de l'écriture elle-même. Pendant des mois, j'ai produit des textes dans le cadre d'un travail de rencontres, d'interviews, que je devais écrire assez vite. Des formes plus proches de l'article de magazine que du processus littéraire comme je l'entends quand j'entreprends un roman. Pour résumer, je crois que j'ai pris de mauvais habitudes. Par « mauvaises habitudes », je veux dire syntaxe peu imaginative, vocabulaire courant, moindre souci de la musicalité des phrases. Non par paresse, mais parce que ce mode sobre et lisible, direct, était le plus approprié aux contraintes objectives. Aujourd'hui, après l'équivalent de la production d'un court roman, décliné en portraits, en articles de fond, en pédagogie de l'histoire économique, élaborer un récit au fil de phrases dont chacune porte sa propre mélodie, son rythme, dont chaque mot est mesuré à l'aune double du sens et de la musicalité, est un exercice à réinventer. J'ai l'impression de repartir de rien. C'est extrêmement pénible. La solution, pensé-je : relire mes stylistes favoris. Réapprendre. Reconquérir le terrain perdu. Et se résoudre à éviter d'en perdre désormais.

  • 3214

    À l'écart de la nausée, les exilés se reconnaissent et survivent, dressent l'un pour l'autre des étais de sourires et de complicité, des contreforts de calme et de travail silencieux. Ce n'est pas qu'ils sont meilleurs, les exilés, ce n'est pas qu'ils sont plus forts ou plus perspicaces, mais une vie pareille à celle des autres leur est interdite. À la réflexion, elle leur serait permise qu'ils y renonceraient. Ils vont comme ça, à côté du monde. Leurs jours ont, par leur seule volonté, une régularité qui semble la suspension éternelle du temps, sur l'Olympe. Ce sont des dieux anonymes qui devront mourir et se sont fait à l'idée.

     

    Début de "Mado", roman. Écriture en cours.

  • 3202

    Il y a un moment, dans l'écriture d'un livre, où vous comprenez enfin ce que vous êtes en train de faire, révélation plus ou moins tardive selon l'entreprise. Pas : quel est le sujet de votre roman, cela vous êtes censé le savoir, tout de même. Plutôt : De quoi je parle, au fond, qu'est-ce qui, viscéralement, m'a imposé de rester autant de temps concentré et isolé, à la recherche d'un rythme et d'une justesse d'expression, qu'est-ce que je cherche à travers mon texte ? Et ce n'est pas forcément clair à l'amorce du travail. On peut même postuler que l'écriture d'un livre a pour but premier de révéler aux yeux de son auteur, les raisons qui ont poussé à l'entreprendre.
    Le moment que j'évoque se manifeste par une sensation particulière, une émotion assez indescriptible. Pour moi, elle est similaire à une autre sensation, guère plus commode à exprimer, qui naissait, à l'époque où je dessinais ou peignais des portraits d'après nature (jamais d'après photo, cet expédient vulgaire), quand, la personne en face de moi, je voyais, trait après trait ou coup de pinceau après coup de pinceau, s'affirmer une ressemblance. Le visage qui apparaissait sur la toile ou le papier, était bien celui de mon modèle. J'y étais. Je ne savais jamais par quel détour ce petit miracle se produisait mais c'était ainsi : j'avais saisi et traduit cet étrange motif qui crée l'illusion de la ressemblance. Cela venait brusquement, au hasard d'un trait anodin, par surprise. Soudain, quelque chose s'était éclairci. Je savais que, désormais, je passais d'un autre côté de la réalisation. C'est ainsi que, dans la pratique de l'écriture, à des moments variables dans la construction d'un récit, je perçois avec étonnement (et quelle satisfaction!) que « j'y suis ». Tout devient net, tout prend sens : les phrases qui m'ont amené à ce point, les prolongements que ce basculement implique, ce que sera le roman achevé.
    La difficulté réelle se situe par conséquent au début de l'écriture d'un roman. Quand rien n'est fixé, que tout menace de se dérober à tout moment, que le sens ne s'est pas encore affirmé, quand rien n'est évident. Il y a quelque chose d'absurde d'entreprendre l'écriture avec le secret espoir qu'un but s'annonce. Vous pouvez travailler des mois, peut-être des années, avant que se manifeste la sensation évoquée plus haut. Et il y a cette hantise : est-ce que vous y parviendrez ? Ainsi, il m'est arrivé d'aller jusqu'au bout d'un texte, de travailler plus d'un an sur un roman, de poser le point final, sans avoir connu cette grâce (et dans l'état d'incertitude que vous pouvez deviner). Assez logiquement, il se trouve que ces romans-là ne provoquent qu'une réaction embarrassée de ma première lectrice, augure du refus de mes éditeurs. J'espère sincèrement que les autres écrivains ne connaissent pas ces affres et entrevoient clairement dès l'origine, l'ensemble de ce qu'ils ont entrepris de créer. Je crois avoir une bonne notion des sentiments de Sisyphe, quand il appuie ses mains contre la pierre, s'arc-boute et  pousse son rocher, au pied de la pente incessante.

     

    Peut-être parlerons-nous de cela, à partir de 16h30, avec Jacques Plaine, à la Librairie de Paris, à Saint-Etienne...

  • 3199

    Il y aura donc toujours d'autres matins. C'est incompréhensible, c'est impardonnable. Rien ne devrait survivre à la mort des innocents. Il nous faut apprendre l'indifférence de l'univers. L'apprendre c'est-à-dire l'éprouver dans sa chair par la blessure fondatrice de l'injustice. C'est le prix.

     

    Extrait de "Le Radical Hennelier" manuscrit en cours de lecture chez Mnémos. (Suspense...)

  • 3191

    Il suffisait d'adresser une prière et puis, bon, soit tout s'arrangeait et merci Seigneur, soit ça allait de mal en pis et c’est qu'on avait mal fait quelque chose. Ce n'était jamais de la faute de l’Église ou du curé. Jamais la faute de Dieu. En fait, je me demande si vraiment les gens ont cru en Dieu un jour. Je me demande. Parce qu'on est bien vite prêt à l'absoudre, nous, les hommes. Comme s'il ne comptait pas ou pas plus qu'un enfant. Tiens, voilà, c'est ça : on s'adressait à Dieu comme on tente d'apaiser un enfant capricieux. « Si tu es gentil, tu auras droit à ça... » Je te construirai une chapelle, je partirai en croisade, je quitterai ma maison pour te servir. Marchandages sordides. Bien sûr, on lui donnait du « Mon Père qui êtes aux cieux », on le redoutait, mais quelque part, loin dans les ténèbres de l'âme, on rusait, on se le conciliait, on trichait, on espérait s'en faire un complice ou s'en rendre maître. Comme on discipline un enfant. Évidemment, on n'irait pas construire de chapelle, et on ne mènerait une croisade que parce que les terres traversées étaient riches. On n'y croyait pas vraiment. Sinon, s'il fallait y croire, alors, tous promis à l'enfer, pas assez d'indulgence pour tout le monde. Le moindre geste était douteux, la moindre pensée était suspecte, le péché est dans notre nature. Les prêtres ont une formule pour ça : la chair peccamineuse. Oui. Impossible d'y échapper. Cela nous est consubstantiel. Donc, quand ça échouait du côté du gamin caractériel tout auréolé de voie lactée, à qui s'adresser ? Au vrai pouvoir, au vrai mystère qui hante les nuits depuis que la mémoire est mémoire. Ce qui persiste à la lisière, au seuil compris entre Dieu et la vieille Nature. Ce qui était là avant Lui, avant les clergés et les cantiques. C'est là, entre chien et loup ou bien sous la clarté lunaire, aux franges des brumes des marais ou dans l'ombre des forêts. Rien n'est sûr, tout devient possible. Quand sourdent les idées emmêlées, à peine revenues des rêves, là où la terre se confond avec l'eau, là où les résolutions naissent des limbes, là où les pensées prennent un tour étonnant. Là où Dieu s'absente.

     

    Extrait de "Le sort dans la bouteille". Théâtre. Écriture en cours.

  • 3162

    Le 28 février au soir, à Romorantin, plus de quarante personnes s'étaient déplacées pour découvrir mon travail. C’est beaucoup, pour un auteur inconnu et pour une ville de 15000 habitants (19000 ! corrige l'adjointe à la culture, avant que d'autres habitants me confirment la baisse de la population suite au départ de l'usine Matra. Wikipédia, que j'appelle en juge de paix, compte 17459 en regroupant Romorantin et Lanthenay. Restons-en là), et l'on doit cette sorte de succès à l'entregent de François Frapier, comédien réputé et célèbre figure locale, et au travail de fond de l'équipe de la bibliothèque conduite par Guillaume Georges, son directeur (Guillaume étant le prénom). Découverte opérée par la lecture d'une dizaine d'extraits, choisis principalement dans les romans. Troublant, d'écouter la voix de François prononcer la monodie sordide du « Baiser de la Nourrice » ou les anathèmes du « Psychopompe ». Textes revenus de ces lointains (il y a 8 ans seulement) où j'écrivais sans savoir que je serai publié un jour. Ente chaque, j'ai pu situer le contexte, décrire  l'objectif, raconter les aléas de l'écriture de ces romans.
    Je ne viens plus sur Kronix relater les rencontres en médiathèque ou librairie. Non que cela m’indiffère ou m'ennuie, mais elles commencent à être nombreuses et décrire chacune serait redondant, tout de même. Ici, il s'agissait pour les organisateurs et pour François, qui fut à l'origine du projet, de tenter de dessiner les contours de mon univers, de mes thèmes, de jeter des passerelles entre mes livres. C'était inédit, c'est marquant pour moi. Qu'on ait pu s'adonner à cet exercice, faire l'effort de se plonger dans ma production romanesque, est une grande source d'émotion.
    Je tenais par ce court rappel à remercier ceux qui ont mis en place de rendez-vous. Au passage, comment dire mon admiration pour Guillaume, qui avait lu tous mes livres (hors Les Nefs, par manque de temps, ce que je conçois aisément) et en parlait savamment ? Avec ce petit mot, au moins. Et puis, il y a les promesses d'autres invitations à « Romo ». Et la perspective d'un nouveau projet avec François. De l'écriture théâtrale cette fois. Mais c’est une autre histoire.

  • 3158

    Tsilla s'effondre, ses épaules se voûtent, sa tête pend sur sa poitrine, elle s'étrécit et s'amincit davantage à chaque minute, vidée exsangue ainsi que l'avait énoncé son cauchemar, tu te souviens, et sa main est trop loin pour que je la saisisse. Impuissance révoltante. Le futur est une vieille idée qui unissait nos cœurs. Ce que nous avons perdu, ma sœur, mon amie, ma tendresse, mon ennemie, ma potence et mon berceau de bras, ce que nous avons perdu n'a pas de nom. La bouche de Tsilla que je ne vois plus, bée sans haleine, ente ses dents coulent des insultes adressées aux leurres du monde. Quelles promesses ont été tenues me dit-elle, qui m'a offert ce cadeau dérisoire de la vie ?

     

    Extrait de"Le radical Hennelier". Écriture en cours.

  • 3153

    Le projet "Merveilleux Flaubert" s'étoffe. Les deux tomes prévus initialement (soit : rééditions luxueuses de Salammbô et de Voyages en Orient), seront enrichis d'une post-face de Frédéric Weil et... d'une (longue) préface de ma pomme ! Je suis très heureux et flatté (ne le cachons pas), de cette décision des éditeurs. Frédéric m'avait juste demandé un texte sur ma passion bien connue du Roman carthaginois du grand Gustave. J'y suis allé un peu fort, sans doute. Enfin, j'ai tenté d'amorcer quelques pistes originales (je crois), et donc, me voici catapulté préfacier de Salammbô, ça alors ! j'en suis tout retourné. N'hésitez pas à partager, et à participer à ce beau projet. Si le nombre de souscripteurs dépasse les 30, un nouveau volume s'ajoutera aux deux précédents : La Légende de Saint-Julien L'Hospitalier. L'un des Trois contes. Récit puissant, émouvant, dont le finale vous hante longtemps (et là, rassurez-vous, je n'ai pas fait de préface)

  • 3134

    Lors d'une de nos premières longues discussions hors de nos rapports éditeur/auteur, Frédéric Weil (béni soit son nom) et moi étions tombés d'accord sur le fait que le premier roman de Fantasy au monde est français. Oui, parfaitement : c'est le Salammbô de Flaubert (1862). A l'époque, j'avais le projet d'un roman placé sous l'héritage assumé de ce grand ancêtre. C'était lors de la sortie de Mausolées, en 2013. Frédéric m'écoutait évoquer les grandes batailles, la sauvagerie, le baroque, le luxe barbare, je lui racontais les paysages, les senteurs, les couleurs… je lui vendais un péplum sur les eaux et sur la terre. Les Nefs de Pangée commençaient à appareiller dans nos esprits. Frédéric me dit alors son intention de publier Salammbô sous cet angle : rappeler ce que le genre lui doit, et donc le proposer aux lecteurs de Fantasy. C'est chose faite aujourd'hui. Le livre va exister, grâce à un financement participatif. (Vous pouvez vous aussi rejoindre les contributeurs) Il ne sera pas publié seul. Les Moutons électriques et Mnémos ont ajouté au roman Le voyage en Orient, célèbre récit qui inspira à Flaubert les premières pages de Salammbô (avant qu'il se décide à retourner en Afrique, plus précisément en Tunisie, dans les paysages qui virent se dérouler la Révolte des Mercenaires). De plus, sera édité un opuscule où plusieurs auteurs doivent évoquer leur rapport au roman épique de Flaubert. Et vous savez quoi ? On m'a demandé d'en être. Bon. Mon roman en cours va donc prendre un peu de retard. Pas grave, c'est pour Mnémos, il me pardonnera.

  • 3126

    Dans le cadre du projet "Portraits de Mémoire", s'essayer à la chanson "engagée" (référence aux grèves de 1927 dans la région de Charlieu) :

    L'enragé

    T'as retroussé les manches
    T'as pas boudé l'ouvrage
    Mais t'allais pas dimanche
    Remercier les nuages.

    Tu voulais seulement
    Tu espérais en grand
    L'avenir des enfants

    Que tu sois à l'usine
    Ou que ton atelier
    Soit près de ta cuisine
    Courbé sur le métier.

    Tu voulais seulement
    Tu espérais en grand
    L'avenir des enfants

    Jaurès aux ouvriers,
    Le prêtr' aux paysans
    L'écrivain Louis Mercier
    Écartelait vos rangs

    Tu voulais seulement
    Tu espérais en grand
    L'avenir des enfants

    On baissait ton salaire
    Et le barèm' au mètre.
    Conserver ta misère
    Était bon pour tes maîtres.

    Tu voulais seulement
    Tu espérais en grand
    L'avenir des enfants

    T'as posé les outils
    Arrêté les métiers
    De Roanne ou de Thizy
    De Charlieu tu clamais

    Tu voulais seulement
    Tu espérais en grand
    L'avenir des enfants

    On a vu dans l'Huma
    Ton combat partagé.
    Des curés ou de toi
    Qui était enragé ?

    Tu voulais seulement
    Tu espérais en grand
    L'avenir des enfants

    T'as retroussé les manches
    T'as pas boudé l'ouvrage
    Mais t'allais pas dimanche
    Remercier les nuages.

    Tu voulais seulement
    Tu espérais en grand
    L'avenir des enfants
    (bis)

  • 3125

    Laisser un personnage suivre sa voie est souvent un bon moyen de faire avancer l'intrigue. Je ne fais pas de plan, et j'abandonne la plupart des décisions à mes héros. Le principe est de me surprendre moi-même, d'ajouter un jeu supplémentaire à la seule ambition du récit et au plaisir de manier la langue. Mais, depuis deux jours, j'ai un jeune garçon de onze ans, bloqué sur la terrasse d'un bâtiment, des gardes qui grimpent les escaliers pour le rejoindre et aucune aide extérieure possible. Comme lui, je suis cerné.
    Si quelqu'un a une idée géniale, je promets de le faire figurer dans les remerciements.

  • 3100

    "D'autres blindés approchent en grondant. Bimech sursaute et frémit. Ils sont nombreux, redoutables. Ce n'est pas rien, la réplique peut nous atteindre mortellement, nous le savons tous, nous partageons cette crainte. Bimech improvise et nous suivons ces gestes. Il fracture l'angle d'un bâtiment qui jouxte le plan incliné où s'avancent les véhicules. Il a raison. Nous l'aidons. Par nous, Bimech apprend instantanément à plonger ses membres au défaut de la structure, ainsi les racines des arbres s'immiscent dans la fêlure et l'élargissent, ainsi le lierre mène à la ruine les palais immortels, par Bimech, la sape du végétal est imitée et multipliée. Le béton craque, les fissures jettent des foudres noires le long de la façade. Les verticales vacillent. Sur un dernier effort, un pan du bâtiment bascule et s'effondre sur la route, pulvérisant les manèges pimpants et les parades dérisoires, écrasant le premier blindé dont la carcasse condamne l'accès à la colonne qu'il précédait. Au milieu du chaos et des geysers de poussière, les canons des suivants se redressent, des mitrailleuses crépitent aussitôt, si nombreuses qu'il est impossible de les éviter. Les balles entament profondément la masse élastique et dense qui nous soutient, le gel absorbe le choc de la pénétration mais l'acier s'enfonce loin, menace, vient affleurer nos corps embarqués. Bimech esquive, saisit des plaques de blindés démembrés qui étoilent le champ de bataille, des dizaines de pseudopodes les rapprochent comme des boucliers autour du ventre où nous sommes confinés, pour nous protéger du harcèlement des balles. Bâtiments, éboulis, obstacles de hasard, tout s'interpose, le haut de Bimech adroitement se déforme et s'étire, devient goutte, devient fil, s'insinue et contourne, serpente, est insaisissable, les obus se perdent, les impacts font exploser les immeubles ou s'abîment très loin, Bimech surgit alors, se cristallise, s'épaissit, s'arrondit et fonce, renverse un char, une auto mitrailleuse, déchire un soldat, en écrase un autre, s'amincit de nouveau pour égarer un tir, puis s'épaissit, se renforce et, puissant, soulève une machine, l'envoie percuter un groupe qui s'enfuit. Bimech se propage, abonde, devient mille, ses bras aux chairs de nacre sont partout dans la ville, l'ennemi effrayé disparaît dans les ruines, et le sang des soldats retombe au sol, en bruine. Le massacre achevé, le dernier homme succombe, un silence étonnant sur la ville retombe. Tout se fige et attend, la mort plane dans l'air. Qui croyait vaincre l'ogre au jour de sa colère ?"

     

    Le Radical Hennelier - Reboot. Écriture en cours (ça va bien, psychologiquement, je me soigne)