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choses vues - Page 5

  • 2677

    Le grillon commence modestement. La taupe prolonge. Le blaireau profite de l'aubaine. L'ours élargit. La pelleteuse amplifie. Le tunnelier s'engouffre. Les portes se referment. Le migrant cherche un autre grillon.

  • 2676

    Il fulmine, les mots lui viennent aisément, sa parole est fluide et le propos logique, il lui semble de plus en plus évident qu'il a raison. Mais en réalité, il confond sa colère avec de la lucidité.

  • 2675

    Le conférencier inculte vient à bout de son exposé. La salle murmure ; ce brouhaha qui signifie « y'a quoi dans le frigo, en rentrant ? » Un journaliste incompétent pose une question affligeante. Le conférencier répond en souriant tandis que l'assemblée écoute. Tout va bien. Personne ne s'étonne de rien. 

  • 2665

    L'humanité, habillée, parfumée, maquillée. Qu'a-t-elle à cacher ?

  • 2660

    Blanche, torsadée comme un artifice de pâtisserie ; noire épaisse, minerve de fortune ; une écharpe indispensable m’enveloppe le cou. Chaque matin, j’enroule jusqu’aux lèvres cette longue soie ou ce grand tricot, d’un geste de magicien manipulant d’invisibles volutes.
    Plus qu’un usage, une image de marque, tant l’accessoire est solidaire de ma silhouette, et depuis si longtemps. Ce fut d’abord une réponse d’urgence à la fragilité de mes cervicales, qui craquent et se tétanisent au moindre vent coulis, puis la prévention de ces désagréments, en toute saison. Car les courants d’air glissent de l’hiver à l’été sans états d’âme. L’écharpe est donc toujours là, plus ou moins chaude cependant. Des années de pratique en ont fait une habitude difficile à abandonner. Je dors nu avec une écharpe autour du cou. Et si je déambule, à l’intérieur ou dehors, deux ou trois pas sans elle m’alertent sur ma distraction, et je saisis la première écharpe disponible, pour vite rassurer mon cou frissonnant.
    Je ne noue pas mon écharpe ; elle doit être assez longue pour que ses tours en solidarisent la forme. Balancée finalement sur l’omoplate, l’autre extrémité descendue sur la poitrine, elle reste libre de se dévider comme une bobine de fil. Je la rattrape alors, reproduis le geste de magicien, termine par un déjeté sur l’épaule, censé équilibrer l’ensemble.
    Parfois seulement, quand l’air est franc, quand le soleil charrie ses ondes puissantes, je consens à délivrer mon cou de son éternelle protection. Et je marche, je respire, je soulève la poitrine, je savoure un oxygène allégé inexplicablement, je réalise combien on s’impose par précaution, de petites chaînes quotidiennes dont on peut bien se passer, et combien les défaire est jouissif.

  • 2642

    Les plantes communiquent par les parfums, leurs appels sont des fragrances. On réalise alors que la bonne odeur de l'herbe coupée est une vaste clameur épouvantée.

  • 2582

    L'orage cette nuit-là, un vaste marteau qui assomme la terre. La maison dans mon demi-sommeil, un cube compact, résistant sous la force de cette averse de plomb. L'idée vague d'un ensevelissement sous la poitrine noire d'un colosse absurde.

     

    Sinon, il a plu, et c'était bien pour les salades.

  • 2575

    Je voulais dire au pauvre gars qui s'obstine à laisser des commentaires nuls en espérant se faire passer pour l'excellent Laurent Cachard, qu'il a encore beaucoup de chemin à faire, et que sa misère littéraire se renifle à dix bornes. Et maintenant, s'il pouvait laisser travailler les grandes personnes...

  • 2571

    Nous rentrions tout à l'heure, ma douce et moi. France Musique (d'ailleurs, était-ce France Musique?) rediffusait une émission sur Charles Trénet. Un morceau s'achève et puis, l'animateur interroge l'invité qui parle avec science et humour de cette vieille idole. On n'ose plus se regarder, ma douce et moi : c'est Cabu. Cabu en vie, qui évoque les chansons du fou chantant. C'est tellement simple qu'on se demande comment tout ça a pu être rejeté dans une autre vie, et que cette autre vie est finie. Bref, on a pleuré pendant quelques kilomètres.

  • 2569

    Plonger dans l'Histoire.
    Des temps où la vie humaine se moissonne sans émois.
    L'erreur est de croire ces temps révolus.
    Alors que c'est le lieu qui a changé.
    Sinon, vu de l'espace,
    c'est incessamment que la vie humaine se moissonne sans émois.

  • 2568

    Dans « J'habitais Roanne », j'évoquais le Landi, manifestation gymnastique à laquelle, petits écoliers de l'école primaire, nous étions contraints de participer, en short bleu et T-shirt blanc, à la fin de l'année. A l'époque, je n'avais pas pu déterminer l'origine du mot (je ne savais pas chercher, je n'avais pas les outils et surtout, je n'avais pas pris le temps, pour un détail aussi anodin dans mon récit). Maintenant, je sais (l'expérience vient à bout de pas mal de petites gênes comme ça) et je vous livre le résultat de mes recherches. Je ne suis pas mécontent, parce que vous ne trouverez nulle part de définition aussi complète et pardon pour ce petit moment d'auto-satisfaction.

    Le landi (ou lendit) : Foire créée au 9e siècle, que Charlemagne avait établie à Aix-la-Chapelle. Elle se déroulait au début de l'été. A l'origine, c'était là que les facultés achetaient les parchemins nécessaires au travail de l'année suivante. Dans les archives du collège Louis le Grand on explique que le recteur allait faire la visite des parchemins, à la foire du Landi, qui avait lieu le premier lundi après la Saint-Barnabé, dans la campagne, entre Saint-Denis et le village de la Chapelle. Défense était faite aux marchands de vendre au public avant que le recteur eût fait ses provisions de parchemins. Il partait de la place de Sainte-Geneviève escorté des régents et d'un grand nombre d'écoliers à cheval. Les graves désordres qui se commettaient pendant cette fête provoquèrent plusieurs arrêts du parlement ; ils ne cessèrent néanmoins qu'après que Charles le Chauve eut transféré cette foire célèbre, du milieu de la plaine, à la ville même de Saint-Denis, en 1444. En 1763, le chef-lieu de l'Université ayant été fixé au collège de Louis-le-Grand, tout le parchemin qui entrait dans Paris était porté dans une salle de cette maison, pour y recevoir le timbre du recteur.
    Les troubles de la ligue et l'invention du papier amenèrent l'abolition du Landi. Le nom, toutefois, en resta, et on appelait ainsi le congé que donnait le recteur, le lundi après la Saint-Barnabé.
    Mercier, témoin du XVIIIe siècle, raconte la procession carnavalesque des professeurs, montés sur un char et chahutés par leurs élèves, sans risque pour eux d'être punis. C'est la fin de l'école, on se soulage des tensions de l'année.
    Le nom viendrait de lundi par corruption. C'était pour les écoliers le lundi par excellence. On apprend aussi que c'était aussi le nom qu'on donne à « l'honoraire » (une sorte de prime) donné par les écoliers à leur maître à ce moment de l'année.
    On la trouve citée par Catherine de Médicis dans ses lettres (vol. 10). La régente écrit au prévôt des marchands pour qu'il surveille la vente des chevaux. Et par Mercier dans son Tableau de Paris (vol. VIII) Le Littré apporte des précisions ainsi que « Origine et formation de la langue française » de A.  de Chevalet, (1872, vol. 2.)

  • 2565

    Nous étions perdus. La chambre d'hôte que nous cherchions nous semblait avoir été subtilisée, tant nous étions passés de fois par l'unique chemin où, bon sang de bois elle devait bien être, selon les données concordantes d'internet, de la propriétaire par téléphone, des panneaux de signalisation et de la carte déployée sur les genoux et reprise sans cesse. De guerre lasse, l'heure avançant, l'ombre vite versée dans les replis de ce coin d'Auvergne gagnant sur nous, nous obliquâmes « pour voir », sur une route encore plus douteuse que les précédentes. La route s'engagea d'abord entre des talus proprement fauchés, puis s'inclina un peu avant de franchement descendre en fond de vallon. La pente forte obligeait le nez de la voiture à plonger devant et l'on distinguait au fond, dans un trou vers quoi la spirale de la route nous conduisait inexorablement, cinq ou six maisons tachées d'obscurité, ramassées en un groupe frileux. Nous descendions, le goudron laissa bientôt place à de la terre et des caillasses. Il était évident que personne ne serait venu établir une chambre d'hôte dans un tel entonnoir. Impossible de faire demi-tour, il fallait aller jusqu'en bas dans l'espoir de trouver un terrain où manœuvrer. Les abords du chemin n'étaient plus fauchés, de grands arbres stériles griffaient les pentes escarpées, des carcasses de voitures achevaient de disparaître sous les ronces et les orties. Le groupe de maisons approchait, nous nous enfoncions à chaque mètre dans une pénombre plus épaisse. Nous évitions de nous regarder, mais plus que le seul agacement de s'être à nouveau perdus, nous ressentions l'impression incroyable, irrationnelle, d'être en terre hostile. Nos rires inquiets ne pouvaient cacher la peur qui nous gagnait. Il nous fallut bien dépasser dans un virage les abords de la première maison. Pierres noires, toit de lauzes et planches grises, prés abandonnés, une vieille voiture abandonnée encore, aucun signe de vie. Pas une poule qui s'affaire. Pas de place pour remonter... la voiture descendait toujours, comme une fourmi suit inévitablement telle pente préparée par son prédateur. A l'approche d'une seconde maison, un misérable jardin, au dessus de nous. Et dans le jardin, une lourde femme, sans âge, vêtue de paquets marron indistincts, la chevelure noire que le vent généré dans ce cul-de-sac ne parvenait pas à remuer. Elle nous regardait, visage impassible, bras pesant sur les flancs, nous observait sans doute depuis l'amorce de notre descente. Évidemment, je pensais à Delivrance depuis un moment, et le regard à peine croisé de cette femme, son regard sans expression, impénétrable, me fit vraiment réaliser qu'il y a des endroits en France, des coins tellement reculés et durs, que personne n'y vient jamais, peut-être même pas le courrier et encore moins les gendarmes, des coins dont on peut éventuellement ne jamais ressortir -et qui saurait que nous étions là ? Les vraies zones de non-droit ne sont pas dans les banlieues soumises aux mafias, mais bien, j'en suis sûr à présent, au fond des gorges sombres de la campagne la plus négligée, éloignées de toute attention des médias, dépourvues du moindre intérêt économique, et où ne subsistent qu'une ou deux créatures floues, plantées comme des pierres au croisement des chemins, et qui patientent. La voiture parvient enfin au bout du cul-de-sac, où je trouve enfin assez de place pour tourner. Là-bas, la femme ne nous a pas quitté des yeux. Elle ne cherche aucune contenance, demeure bras inactifs, visage neutre, à observer la manœuvre, et de même suit notre ascension et notre retour vers le ciel, là-haut, qui a gardé la lumière du jour tandis qu'ici, la nuit se rencogne aux coteaux et fait déjà son nid. Pendant la montée, à l'intérieur d'une des carcasses abandonnées, je surprends un mouvement indistinct. Et je vois une forme s'immobiliser entre les orties. Le cœur étreint par une peur sans nom, je passe le virage suivant en faisant déraisonnablement ronfler le moteur, pour couvrir une affreuse plainte qui monte avec nous, un cri surgi d'une gorge impossible et qui s'achève sur une sorte de sanglot.

  • 2556

    Du temps, qu'enfant, je côtoyais les bêtes, j'avais des vaches pour amies. Maintenant je les évite, comme on se tient à l'écart de brutes inquiétantes. S'exiler des hommes comporte un risque similaire de ne plus les connaître, de les penser potentiellement hostiles, tandis qu'on pourrait encore vivre ensemble en bonne intelligence.

  • 2554

    Autour de la table, des écrivains. A côté de moi, un poète, dramaturge, renommé dans la région, peut-être même dans les régions voisines. Je connais son travail, il a tout mon respect.

    Mais, bon sang, ça fait partie du statut, la mauvaise humeur ?

    En fin de journée, le même se met à sourire. Démasqué, c’est le plus agréable des hommes. On aurait pu commencer par là.

  • 2550

    « Vous allez voir... » dit-il à ses enfants réunis. Convaincu de son bon droit, il alla dire deux mots au tank qui inclinait lentement son canon vers lui.

  • 2529

    « Et cette prise illégale d'intérêts ? » L'élu toussa, et détourna l'attention du journaliste vers les caméras de surveillance, ou encore ces agents municipaux, qui peuvent tirer à balles réelles sur une délinquance, moins réelle certes, mais tellement plus intéressante.

  • 2521

    - Juif ? Homosexuel ?
    - Non.
    - Franc-maçon ?
    - Non plus.
    - Et on t'a édité quand même ?
    - Et bien oui, tu vois...
    - Bon. (pas convaincu, réfléchissant. Trouvant soudain la solution :) Alors t'as couché.

     

     

    (et je vous demande par avance toute votre indulgence pour le Kronix de demain).

  • 2506

    Sur le parking devant la caserne des pompiers, plusieurs voitures sont stationnées. Ce sont toujours les mêmes. Il y a des conducteurs à l'intérieur. Ma douce m'explique ce qu'un pompier lui avait confié, à propos de ces voitures, de ces hommes patients qui restent là, des heures, à leur volant. « Ils attendent la sortie des véhicules de secours. Ils connaissent le type d'interventions en fonction des véhicules. Certains préfèrent les accidents, d'autres les incendies... Ils suivent les pompiers. Arrivés sur place, ils sont les premiers, et peuvent enfin se repaître des drames et des morts. »

  • 2504

    La lenteur de fabrication d'un roman est exaspérante. Cela peut même rendre schizophrène, à force. Je reprends le chantier de La Grande Sauvage, qui se déroule pendant la Révolution Française, mais les intentions et l'élan qui m'ont poussé à l'entreprendre se heurtent au spectacle des injustices quotidiennes, de l'urgence que je ressens à exprimer des combats immédiats, actuels, qui me contraignent à me situer, là, maintenant. L'envie existe de laisser tomber le propos de cet énorme boulot (entamé il y a déjà deux ans, mine de rien), pour m'emparer d'un sujet d'aujourd'hui et le traiter avec l'énergie de la colère ou du désespoir. Je pourrais me servir de ce roman pour le faire ? Sauf qu'il en résulterait un pot-pourri de mes indignations (parce qu'elles sont nombreuses et semblent se multiplier dès que je m'informe sur quelque chose). Donc, attendre, finir ce qui a été commencé, prendre du recul. Ou tout basculer cul par dessus tête, stopper ce qui menace de ne plus faire sens pour moi, et me plonger dans la métamorphose scripturale du courroux, tout entier et tout vibrant. Mais cela signifierait trahir mon éditeur et le jury qui m'a confié une aide importante pour accomplir ce roman (je ne vous avais pas dit ? Voilà : la Région a agréé mon dossier). Vous raconter tout ça est une manière d'admettre publiquement que, ces jours-ci, alors que je parviens enfin à m'extraire de mes Nefs de Pangée, je n'arrive pas à pondre une ligne du prochain. Dramatique.

  • 2502

    Il me tend sa carte. Je lis : « Consultant. »
    Je lui tends la mienne. Il lit : « Consulté. »

    Devant sa mine déconfite, je souris et l'achève : « Et oui. »