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Nouvelles/textes courts

  • A la manière de...

    Gustave Flaubert

    Frédéric avait dix-sept ans, de souples cheveux clairs et la bonne allure guindée qu'aurait exigé sa mère, madame de Ripoix, si elle se fût trouvée à son côté, devant la pharmacie de Saint-Mandé, sur le trottoir désert de cet après-midi de mars, en l'an 2020. Comme il regardait par dessus son épaule, son masque bleu niellé de gris glissa en découvrant ses lèvres et sa moustache fine de vainqueur de bridge, car il était mondain. Mademoiselle Andrée allait courant du même côté de la rue, le pas rapide et cependant mou, ayant des chaussures de sport aux semelles de caoutchouc. Sa foulée de lionne en chasse avait décidé l'intérêt du jeune homme. Leurs regards se croisèrent.

     

    Demain : Annie Ernaux.

  • A la manière de...

    Céline

    On remarque qu’il n’y avait personne dans les rues, à cause du virus ; pas de voitures, rien. « Restons pas dehors, me dit Bourate. Rentrons ! » Et voilà qu'on pousse la porte d'une baraque au jugé, comme ça, sans prévenir à la cantonade qu'on était sûrement infectés. La famille dans le logis devine de suite, pas la peine de raconter d'histoires, avec nos binettes à moitié retranchées sous la toile du masque réglementaire. Et des cris ! Et la mère de toute la smala qui s'avance et me plante le manche de son balai sur la poitrine, « Qu'est-ce que c’est que ces anarchistes ? », qu'elle dit, la mère, en m'envoyant une salve de postillons sûrement pas plus clairs que mon haleine, « M'envoyez pas vos miasmes ! », que je lui réponds, comme ça, parce que j'ai de l'instruction, du tac au tac. Au flanc, Bourate s'interpose : « On est des services sociaux, qu'il aboie à travers son masque, montrez-moi votre frigidaire, perquisition ! »

     

    Demain : Flaubert.

  • A la manière de

    Récemment, un précieux ami m'adressait un florilège d'exercices où il s'était amusé à des pastiches littéraires sur notre actualité. Le résultat m'a assez amusé et intrigué pour me joindre à lui, et je vous propose, aujourd'hui et pendant quelques jours, de petits textes "à la manière de". On commence par Hugo, noblesse oblige.

    "Des abîmes où l'obscure terreur vit naître sa puissance, le virus couronné déploya ses prodiges. Il embrassa l'Asie, déposa sur l'innocente Afrique ses lèvres vénéneuses, submergea la Perse et l'Arabie, étendit ses noirs effarements sur les populations d'Europe et, contre l'Amérique, précipita sa sombre vague. Dieu voyait ce mal coucher les créatures, et lui-même pleura, à ce que dirent les anges."

     

    Demain : Céline.

  • 3773

    Les oiseaux ne se posent pas de questions : le monde se tait, ils chantent. C'est notre malédiction et aussi notre vertu humaine d'être incapables d'une telle innocence.

    Enfin, il y a pas mal d'humains qui chantent, en ce moment.

    Mais il savent aussi qu'ils devront déchanter.

    Est-ce que les oiseaux, entre deux trilles, ont la (rouge)gorge qui se noue en songeant que c’est une grâce éphémère ?

    Bon, alors chantons en attendant.

    « Fais co-meu l'oasô »...

  • 3772

    Dire que j'ai chassé Dudule, notre pangolin, alors que c’est la chauve-souris qui est responsable ! Sors de ce bureau, Miranda !

  • 3771

    La perte du goût, de l'odorat et de la vie, est un symptôme de mort.

  • 3770

    En ce moment, si le Web pouvait s'accorder au silence de nos rues...

    (et disant cela, je participe au bavardage, je sais bien).

  • 3769

    De retour des courses, ma douce me rapporte le constat étrange qu'elle a pu faire : dans le supermarché, pas de musique, les gens vont lentement, parlent doucement, sont extrêmement polis. Comme si l'apnée générale avait la vertu de nous faire reconsidérer l'efficience de nos activités, nos bruits, nos gesticulations d'antan, et révélait leur vanité. Tant d'effets inattendus qu'il faudrait commencer à les lister. Trop paresseux pour me charger de l'exercice, j'en appelle à la bonne volonté des autres confinés.

  • 3768

    Aucune analyse pertinente à disposition. Je m'étais promis de lire beaucoup ; j'écris un peu. Hors ces activités ou non-activités tournées vers ma petite personne, bien sûr, j'écoute, je lis, je m'informe. Cependant, la seule scrutation du quotidien est passionnante. On n'a pas tant d'occasions, sur une vie, de traverser un moment historique. Alors, me retenant d'en penser quelque chose, je me contente d'observer les grandeurs et petitesses. Je comptabilise plus de petitesses étonnantes que de grandeurs exemplaires, il faut bien le dire, mais peut-être est-ce que je ne regarde pas du bon côté... On peut estimer, avec tant d'autres, que cette crise transformera le monde (en bien, veut-on croire, l'alerte étant chaude). Je n'en suis pas si sûr. Dès que nous aurons repris nos habitudes d'avant, les mêmes biais produiront les mêmes effets.
    En fait, je lis dans les "journaux de confinement" qui fleurissent un peu partout sur le Net, l'opportunité, pour chacun, de simplement renforcer ses convictions, quelles qu'elles soient. Si un changement, ici, était perceptible, on pourrait imaginer une transformation à venir de la société. Cette inertie de réflexion, lestées par nos attendus, accable bien des élans optimistes.

  • 3767

    Besoin d'espace ?

    "D'Amprosy pendant dix jours, puis de Benter, abordé sans que rien ne distingue ce pays du précédent, les étendues sans limites vibraient et jouaient comme roule et s'étale l'océan sous le ciel. Les contours d'une montagne qui émergeait sur l'écran du ciel n'étaient pas modifiés par la progression de la marche, après plus d'une semaine. L'horizon intact s'associait aux étoiles ou à l'aube. Il était inatteignable. Les orages s'y acheminaient avec une mollesse d'obèses ; on les distinguait à la limite du perceptible, naître dans un lointain aux profondeurs de songe, s'amonceler en bleuissant, devenir masses et colonnes tandis que la cape du ciel jetait sa transparence sans accidents, sur le reste du monde. Là-bas, dans une parcelle exiguë du pays gagnée par l'obscurité, des régions entières fondaient sous l'écroulement noir des nuages, et les éclairs s'agitaient, muets, tonitruances étouffées par les immenses distances qui les séparaient de la caravane. Les voyageurs assistaient à ces cataclysmes avec la candeur tranquille du spectateur qui voit des massacres sur la scène, sans craindre d'être atteint. L'enfant inspirait l'espace dont l'air parcourait, en accélérant, les plats abîmes, il s'enivrait d'immensité."

     

    "Sans titre" roman en cours d'écriture.

  • 3766

    La crise due au coronavirus accable l'obsédé, avide d'attouchements : ses mains impuissantes, inutiles, battent l'air à la recherche de corps qui gardent leurs distances. Cette frustration provoque parfois, dans les cas extrêmes, panique, fièvre et gêne respiratoire, et par conséquent accueil aux urgences. Le procédé qui permet aux hôpitaux de rejeter ces sujets non contagieux est secret, mais on sait qu'il a causé plus de démissions d'infirmières que l'épuisement du personnel de soins dans les derniers jours.

  • 3765

    (On m'a dit que mon écriture était "ronde et douce", alors j'essaye de rester dans le ton... Comme vous pourrez le constater ci-dessous, c'est pas fameux, je crois que je vais revenir à ma férocité coutumière)

    Sur cette table, un bocal. Dans ce bocal, des graines de courge. De mon côté, je ferais ma part : enfoncer la graine dans la terre, arroser un peu. Bon. Qu'est-ce qui empêche un oiseau quelconque d'entrer, de voleter au dessus de la table, de s'emparer d'une de ces graines et d'aller la jeter dans le jardin ? Rien. On voit bien que ce n'est pas moi qui mets de la mauvaise volonté, mais la nature qui s'entête à me refuser son aide pour obtenir au moins l'amorce d'un potager. Et on me traite de feignant ? Ben merde alors !

  • 3764

    Et puis, l'épidémie cessa. Mais personne ne voulut retourner au boulot.

  • 3763

    La valise craqua et vomit ses tripes d'or : une saignée de lingots, qui frappa le ciment dans un déferlement de sonnailles. Le porteur s'excusa. Les douaniers hochèrent la tête, l'un d'eux applaudit lentement pour saluer avec ironie son énorme maladresse. Les porteurs de cocaïne le contournèrent discrètement.

  • 3762

    Passeront les camions sans pilote. Qu'y perdrons-nous ? Certaines anecdotes liées à l'humain : ce routier d'un lointain pays de l'est, perdu dans nos campagnes, parce qu'il avait entré dans son GPS le bon nom de village, mais pas la bonne région. Expliquer ça en letton...

  • 3761

    Poussière et songes, voilà de quoi nous sommes faits. Poussière évanouie, ne subsistent de nous que les rêves, et seulement les rêves partagés. C'est si peu que c'est à se demander ce que vivre veut dire.

  • 3760

    Makapansgat-pebble-Makapansgat-South-Africa_University-of-Witwatersrand_copyright-Brett-Eloff_1-819x1024.jpgEn Afrique du sud, un jour de 1925, on découvrit ce galet à côté des ossements d'un australopithèque. Caprice naturel, sa forme évoque un visage. Les yeux, la bouche entrouverte sur une denture équivoque (riante ou menaçante)… même sa composition de jaspe rouge foncé pouvait paraître à son propriétaire une imitation de la couleur de sa peau. Ce qu'il est essentiel de rappeler, c'est que l'australopithèque est un hominidé qui a vécu il y a entre trois et quatre millions d'années, soit un ancêtre lointain et possiblement non-direct, à peine un cousin éloigné, une autre humanité disparue sans que nous en ayons hérité le moindre caractère. Sauf que… le galet de Makapansgat témoigne à l'évidence d'une pensée symbolique. Ce que sous-entend cette approche est vertigineux : la pensée symbolique serait une construction inhérente au genre hominidé, sapiens ou pas, et née avec l'origine de notre espèce. Ce n'est pas une conquête de notre cerveau, nous avons hérité de l'art sans le moindre effort et ceux qui nous ont précédés, qui ont peut-être cohabité avec nos propres ancêtres, en possédaient également le sens. L'abstraction était dans notre berceau, un cadeau dont nous avons mêlé les possibles usages : l'art et la religion, puisque les deux sont affaire de symboles, essentiellement. Plusieurs millions d'années… Sommes-nous parvenus au stade où nous pourrions enfin démêler les conséquences d'un tel héritage ?

  • 3759

    Récemment un journaliste relevait que trois ans séparaient la sortie de « Noir Canicule » de celle de mon précédent roman, « La Vie volée de Martin Sourire ». C'est vrai. On pourrait croire à de la paresse, une suspension dans l'écriture, un manque d'inspiration. Rien de tel, et vous allez comprendre. Rappelons d'abord que quelques réalisations sont venues rompre ce long silence : La parution de « Rives, Mines et Minotaure », au Réalgar, suite à une résidence à Saint-Etienne ; la pièce « Le sort dans la bouteille » créée cette année par la troupe 360 degrés ; ajoutons ce qui va être réalisé et a été écrit pendant ce laps : la nouvelle version de la pièce « Peindre » pour la compagnie NU ; les scénarios pour Cédric Fernandez, qui seront publiés chez Glénat ; des albums pour le dessinateur Sarujin ; quelques petites chansons pour une amie...
    Surtout, ce qui m'a pas mal occupé pendant ces trois ans de relatif silence éditorial, a été l'écriture de pas moins de quatre romans : « Le Radical Hennelier » et « Demain les origines » pour Mnémos ; « Mado » et « Les inconsolables » pour Phébus. Quatre romans, dont un, énorme, de presque 700 pages. Tous refusés. Oui. Autant dire que ce temps, s'il a pu paraître long à certains lecteurs (je n'ai pas eu de plainte, mais imaginons), m'a semblé, à moi, un interminable calvaire. J'en étais à m'interroger sur le statut d'écrivain que je revendique (car un écrivain qu'on ne publie pas est-il encore digne de ce titre ?). Les amis, je peux vous dire que ça a été une dure épreuve à négocier, cette série de refus. Je commençais à croire que je ne serais plus jamais publié. A peine cicatrisé, je ne peux même pas être sûr que « Noir Canicule » est le signe d'un retour à l'édition régulière. Enfin, c'est une sorte de reprise. D'autres manuscrits sont en cours ou déjà envoyés.
    Ceci pour anticiper sur la question traditionnelle : « Et le prochain ? » Ben, j'en sais rien. Je sais ce que je fais ; j'ignore ce qu'on fera de ce que je fais.

  • 3758

    En tout cas, pour le confinement à domicile, le vieil ermite que je suis est fin prêt.

  • 3753

    Pas plus que le charcutier du billet de l'autre jour, celui-là ne s'est inquiété du mal qu'il fait. Les circonstances sont à peu près les mêmes : je suis au service militaire, et les confidences, les histoires d'amour, les souvenirs évoqués, atténuent notre ennui. Je suppose qu'écrire des lettres d'amour pour certains camarades a dû contribuer à ma réputation de type à qui on peut tout dire. L'un m'a confié son homosexualité, un autre m'a parlé du ménage à trois dont son exil menace l'équilibre, je suis aussi le réceptacle de pas mal de fantasmes... poubelle ou psy ou curé, je ne sais pas comment définir mon rôle, alors. En tout cas, le type qui me raconte comment il a couché avec une « petite négresse », n'a besoin ni de mon absolution, ni de mon analyse. Mon oreille lui suffit, je pense. J'avoue, je n'écoute qu'à moitié ses approches, leur rencontre dans une chambre. Mon intérêt s'éveille soudain quand le gars raconte, mâchoires serrées sur le souvenir de l'action : « Elle était là, j'étais déjà sur elle, je la déshabillais, elle se plaignait comme ça (il l'imite à petits gestes de comédie, en exagérant un ton geignard), non non je veux pas. P'tain, je lui ai donné un coup de poing dans la gueule. Merde, tout le monde lui était passé dessus, alors Oh ! » J'ai mis un temps à réaliser que l'on venait de me décrire un viol. Je vous assure, la connexion entre le mot et la scène racontée ne s'est pas opérée de suite et c'est cela, le vrai mystère de ce souvenir.
    Quant à toi, ordure, je me souviens de ton nom et de ta tête, parfaitement. Et de ton odieux sourire satisfait.