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Nouvelles/textes courts - Page 5

  • 3181

    Elle présente ses enfants : Marie-Sygne, Karl-Edouard, Enguerrand, Clérambaud, Brieuc, Pierre-Charles et Bérénice. Maurice aimerait bien parler de son fils Kévin et de sa fille Jennifer, mais il sent bien qu'il vaut mieux passer à autre chose.

  • 3179

    Comme un animalcule négligeable, enflé de son importance sous la loupe.

  • 3178

     Je ne serai impitoyable avec les politiques que lorsque je tiendrai mes propres promesses.

  • 3177

    Je sais madame, vous n'avez rien dit et je vous prends un peu au dépourvu à cette caisse de supermarché, mais j'ai bien compris dans votre regard le désir fou que vous aviez de vous jeter sur moi. Et bien, je vous le dis tout net, madame : c'est oui.

  • 3176

    J'ai refusé l'appel du jardin, hier et aujourd'hui encore. J'étais pourtant mieux qu'invité : sommé, à coups de clairon ! Car c'est l'effet que produisait le soleil. Un grand pavillon de cuivre strident abouché au rectangle clos de notre petit Eden.

    Je n'irais pas jusqu'à dire qu'il faut courage et volonté pour résister. Tout de même pas.

     

     

  • 3175

    Écriture, ce matin. De lettres. Manuscrites, sur papier. Pour prendre des nouvelles, en donner, remercier d'un encouragement ou bénir les louanges. Exercice salutaire, agréable tâche. Et pour cela, s'éloigner du clavier affamé, poser un paquet de feuilles sur la table, en étaler une sous la main, s'orienter en fonction de la lumière. Tout a son importance. Ne pas se rendre dans le bureau ou l'autre écriture occupe tout le terrain, changer d'atelier, s'installer à la cuisine (et arrêter d'utiliser l'infinitif comme ça ; c’est pénible).
    Mes phrases alors ne sont pourtant pas différentes de celles de mes mails. Via le mode manuscrit, que dis-je d'autre, que dis-je autrement que ce que mes courriels attentifs ne diraient pas déjà ? L'échange épistolaire sur papier diffère surtout par les enjeux de la réception. C’est autre chose de découvrir dans sa boîte aux lettres une belle enveloppe décorée par mon précieux ami JMD, de la couper sans l'abîmer, de déplier devant soi ce ou ces rectangles qui murmurent fragiles entre les doigts ; c'est autre chose, cette irruption d'objet, que de voir s'afficher un début de message sur un écran.
    J'ai l'impression qu'écrire une lettre sur papier est une demande d'exigence envoyée au destinataire. Quelque chose comme un pacte, qui n'est possible qu'entre personnes puissantes.

  • 3174

    L’usine avait le monopole des instruments de mesure dans tout le pays. Elle produisit des milliers de mètres roulants et de doubles décimètres, de chaînes d’arpenteur et de réglets métalliques. Or, tout était faux car un ingénieur s'était trompé, à la source, sur la valeur du centimètre : il était plus petit que la norme. Alors, le pays se divisa entre ceux pour qui le monde s'était soudain agrandi, et les autres. Il en résulta de sourdes jalousies et de sales complexes qui mirent plusieurs siècles à se réduire.

  • 3173

    A gauche, à droite, plus à gauche. Là, tu y es. La lune est à sa place.

  • 3172

    « Transformiste » répondait le loup-garou, quand on lui demandait quelle était cette activité nocturne qui le laissait si fatigué le matin.

  • 3171

    Tandis que ses autoportraits sont impitoyables, voyez la beauté de Saskia, inchangée, dans les tableaux de Rembrandt.

  • Conte horrifique

    C'était une tessiture aigre, haute, avec un accent russe caricatural. Il venait de s'enregistrer et la voix que rendait l'appareil n'était pas la sienne. Il recommença, en surveillant son élocution et son timbre, et écouta la nouvelle prise. S'éleva alors une diatribe véhémente, un discours de colère mitraillé par des hurlements inarticulés. Pris de panique, il s'en fut trouver sa femme. Quand il s'adressa à elle, elle tenta de le calmer avec une belle voix de baryton à l'accent italien qu'il ne lui connaissait pas.

  • 3167

    Le jour neuf traîne de vieux nuages incontinents qui s'oublient au dessus de nos têtes.

  • 3164

    Quand on observe un lamantin, objectivement, on a du mal à comprendre comment des marins ont pu prendre ces outres grises à nageoires, au mufle patatoïde et velu, pour des sirènes. Ou bien faut-il croire à une autre légende : la consommation de rhum et le manque de femmes à bord des voiliers au long cours.

  • 3163

    Ce que je retiens des Évangiles, c'est qu'à une époque on pouvait se balader pieds nus en disant qu'on était le fils de Dieu, sans risquer l'asile.

  • 3162

    Le 28 février au soir, à Romorantin, plus de quarante personnes s'étaient déplacées pour découvrir mon travail. C’est beaucoup, pour un auteur inconnu et pour une ville de 15000 habitants (19000 ! corrige l'adjointe à la culture, avant que d'autres habitants me confirment la baisse de la population suite au départ de l'usine Matra. Wikipédia, que j'appelle en juge de paix, compte 17459 en regroupant Romorantin et Lanthenay. Restons-en là), et l'on doit cette sorte de succès à l'entregent de François Frapier, comédien réputé et célèbre figure locale, et au travail de fond de l'équipe de la bibliothèque conduite par Guillaume Georges, son directeur (Guillaume étant le prénom). Découverte opérée par la lecture d'une dizaine d'extraits, choisis principalement dans les romans. Troublant, d'écouter la voix de François prononcer la monodie sordide du « Baiser de la Nourrice » ou les anathèmes du « Psychopompe ». Textes revenus de ces lointains (il y a 8 ans seulement) où j'écrivais sans savoir que je serai publié un jour. Ente chaque, j'ai pu situer le contexte, décrire  l'objectif, raconter les aléas de l'écriture de ces romans.
    Je ne viens plus sur Kronix relater les rencontres en médiathèque ou librairie. Non que cela m’indiffère ou m'ennuie, mais elles commencent à être nombreuses et décrire chacune serait redondant, tout de même. Ici, il s'agissait pour les organisateurs et pour François, qui fut à l'origine du projet, de tenter de dessiner les contours de mon univers, de mes thèmes, de jeter des passerelles entre mes livres. C'était inédit, c'est marquant pour moi. Qu'on ait pu s'adonner à cet exercice, faire l'effort de se plonger dans ma production romanesque, est une grande source d'émotion.
    Je tenais par ce court rappel à remercier ceux qui ont mis en place de rendez-vous. Au passage, comment dire mon admiration pour Guillaume, qui avait lu tous mes livres (hors Les Nefs, par manque de temps, ce que je conçois aisément) et en parlait savamment ? Avec ce petit mot, au moins. Et puis, il y a les promesses d'autres invitations à « Romo ». Et la perspective d'un nouveau projet avec François. De l'écriture théâtrale cette fois. Mais c’est une autre histoire.

  • 3161

    « Mais où voulez-vous en venir, à la fin ? » et en effet, il réalisa que depuis un quart d'heure qu'il parlait à son patron, il avait évoqué ses vacances, les forfaits de ski, les bouchons au retour, les études de sa soeur, les probabilités d'un prochain voyage sur la lune, la traduction des manuscrits de Qumran, la recette du kinoa aux épices, le dernier Sollers, mais toujours rien sur la raison de son irruption dans le bureau directorial de ce fabricant de pneus. Quelque chose le retenait de révéler sa commande ferme de soixante-mille tonnes de raisins secs, petite erreur due à sa distraction naturelle, qu'il avouerait bien volontiers d'ailleurs si par extraordinaire on lui demandait des comptes.

  • 3159

    Le sac poubelle fait des prouesses pour éviter les voitures. Les automobilistes tentent de l'écraser, mais c’est un virtuose de l'esquive, il s'échappe in extremis, virevolte et s'envole dans un looping. Le voici à nouveau sautillant sur le bitume, provoquant les véhicules qui rugissent autour de lui. Hop, une nouvelle pirouette, on sent qu'il ricane quand soudain, une bête et impassible glissière de sécurité le prend dans ses filets et le maintient au sol. Piégé. L'autoroute, c'est la jungle.

  • 3158

    Tsilla s'effondre, ses épaules se voûtent, sa tête pend sur sa poitrine, elle s'étrécit et s'amincit davantage à chaque minute, vidée exsangue ainsi que l'avait énoncé son cauchemar, tu te souviens, et sa main est trop loin pour que je la saisisse. Impuissance révoltante. Le futur est une vieille idée qui unissait nos cœurs. Ce que nous avons perdu, ma sœur, mon amie, ma tendresse, mon ennemie, ma potence et mon berceau de bras, ce que nous avons perdu n'a pas de nom. La bouche de Tsilla que je ne vois plus, bée sans haleine, ente ses dents coulent des insultes adressées aux leurres du monde. Quelles promesses ont été tenues me dit-elle, qui m'a offert ce cadeau dérisoire de la vie ?

     

    Extrait de"Le radical Hennelier". Écriture en cours.

  • 3157

    Nous sommes tout de même une majorité à ne pas vouloir Marine Le Pen, non ? Il n'y a pas de fatalité, alors.

    (Ce matin, j'essaye de me rassurer)

  • 3155

    L'étrangère

        « Avec maman, nous étions si proches, et la maladie nous a rapprochées encore. Dans ses derniers jours que nous avons partagés, seules toutes les deux, maman m'a donné une grande leçon d'amour et de courage... »
        Et vas-y que je te discours, et vas-y que je te souris à demi, que je te fais des mines attristées en penchant un tout petit peu la tête, des petites larmes au bord des yeux, juste adoucies par le tremblement d'un sourire bien ajusté. Salope !
        Dix minutes que sa sœur se répand en phrases lénifiantes sur la mort de leur mère. Dix minutes qu'elle est obligée de subir tous les sous-entendus sans broncher, depuis le banc d'église où elle est remisée. « Seules » ; ses derniers moments qu'elles ont partagées, sa mère et sa sœur, seules, pourquoi seules ? Pourquoi tu n'étais pas là, toi, sa deuxième fille ? Elle croit les entendre, Pourquoi la cadette n'était pas au chevet de sa maman, interrogent les pensées qui flottent au dessus de l'assemblée clairsemée, elle devine les regards qui n'osent se tourner vers elle, les reproches contenus. Heureusement que l'aînée était là, elle, pour assumer, pour faire ce qui devait être fait, régler tous les problèmes. Heureusement. Comme d'habitude. Comme toujours, cette chère, belle, élégante, intelligente, solide, idéale, Martine a pris les choses en main. S'il avait fallu compter sur sa sœur Mina, cette pauvre fille, larguée, caractérielle, instable, et grosse, et chômeuse... Qu'auraient été ces « derniers jours » ?
        Mina étouffe ; elle tient bon. Se voit, d'un coup, redressée et criant « Salope ! » au milieu de la stupéfaction générale. Son cœur s'affole à cette image de guerre déclarée. Elle ne peut pas, cependant. Sait bien. Elle n'est pas comme ça, n'a jamais regimbé vraiment, ou lors de courtes colères, pas en public, elle s'écrase. Comme toujours. Elle va recevoir les piques et les saletés sans se révolter. Elle va faire avec le mépris des autres. C'est une sorte de loi depuis l'enfance. On n'a jamais cessé de la rabaisser. On n'a jamais cessé de lui en vouloir d'un tort dont elle se sait innocente. On n'a jamais cessé de lui faire payer sa présence en ce monde. Là, c'est beaucoup, tout de même, faut avoir le gosier blindé pour avaler cette énorme couleuvre. Faut croire qu'elle est exercée, plus qu'elle ne croyait. Et l'autre qui enfonce le clou « Quand je veillais maman, le soir, quand nous parlions enfin.... » La salope, l'ignoble crevure de chiennasse de saloperie... Mais j'aurais aimé, moi, enfin, parler à ma mère ! hurlait Mina au dedans d'elle, j'aurais aimé, moi, tenir sa main dans ses derniers instants, mais... Elle a envie encore, une envie plus entière, de se lever et de crier, faire comprendre à tous la crapulerie qui se déroule sous leurs yeux, c'est là cette fois, tout près au bord des lèvres : « Putain, mais cette salope m'a empêchée d'aller voir ma mère ! C'était jamais possible, jamais le moment, maman était trop fatiguée, ou il y avait le médecin, ou n'importe quoi pour me décourager de venir. J'ai pas de voiture, pas de boulot, pas un rond, je pouvais pas faire cent bornes en stop pour me trouver devant une porte fermée, non ? Et si je téléphonais, impossible d'avoir ma mère, impossible de lui dire deux mots, 'je transmettrais' elle me disait, glacée drapée dans le devoir accompli, le menton haut de celle qui maîtrise et gère et renvoie l'autre à sa condition d'incapable. J'essayais le lendemain, pareil, je prenais des nouvelles quand elle voulait bien décrocher et c'était pas souvent, c’est tout ce que je pouvais faire. Cette salope m'a volé l'agonie de ma mère, le regard de ma mère sur moi, les derniers mots de ma mère dont j'avais tant besoin, quand j'aurais pu enfin, enfin, lui demander, pour enfin être sûre 'maman, tu m'aimes, maman, tu m'as aimée ? Tu m'as aimée un peu, hein, un petit peu tout de même ?' Cette salope, qui vous fait renifler depuis un quart d'heure avec ses bons sentiments, a fait la chose la plus dégueulasse qui soit. Elle m'a interdit de voir ma mère avant qu'il soit trop tard. Un jour elle m'a appelé en disant 'c'est fini'. Et voilà. » Mina s'exalte au spectacle de cette scène impossible, elle en rougit, sent son cœur regimber violent dans sa poitrine, une mauvaise sueur la fait frissonner. Si elle pouvait. Si elle pouvait, cette fois, ce jour, se dresser là, superbe, déverser tout ce qu'elle sait, tout balancer, si elle pouvait. Mais elle reste là, paralysée, vissée au banc, entre ses enfants qui ne peuvent rien dire non plus, partagent en silence son humiliation. Et la superbe Martine, toute dignité dans son tailleur élégant et sobre, sourire de Joconde, émue par sa grandeur d'âme, attendrie par sa propre élégie : « Malgré la maladie, maman était embellie par une sorte de sagesse, à la fin. Ce furent des instants... » L'ordure... Mina pense à son ex mari, là-bas, plus loin derrière, assis en retrait. Qu'en pense-t-il ? Que pense-t-il de tout ce cirque ? Il les connaît bien, l'une et l'autre, il écoute et certainement, ressent une colère identique à la sienne ; elle en est convaincue, il reçoit comme elle les gifles et les crachats invisibles qui fusent depuis l'autel où Martine pérore. Que s'est-il passé ? Qu'a-t-elle fait pour susciter un tel mépris ? Pourquoi tout l'amour de ses parents a-t-il été versé sur Martine ? Elle n'avait pas brillé à l'école, d'accord, mais n'avait pas non plus été une cancre ; elle avait commis moins de frasques que sa sœur, en tout cas rien de grave, elle avait eu son passage de rébellion adolescente, oui, mais Martine avait été autrement plus dure qu'elle pendant cette période critique. Qu'avait-elle fait pour mériter qu'on la néglige, puis qu'on la déteste ? Car on l'avait détestée. Mina se met à pleurer doucement, ses enfants simultanément posent leur main consolatrice sur les siennes. Ils ne peuvent pas savoir, se dit Mina, je ne pleure pas sur ma mère, je ne pleure pas de rage contre Martine. Je pleure sur moi. C'est pitoyable. Elle se souvient de l'armoire de son père, quand elles l'ont ouverte, après sa mort. Un meuble interdit, qu'il n'autorisait personne à fouiller, y compris sa femme, sous peine de coups. Mina se souvient de leur surprise amusée, d'abord. Il y avait des boîtes métalliques remplies de clés inutiles, des cartes, des boutons, de la ficelle et des lampes de poche avec des piles épuisées, et puis il y avait des cartons à chaussures débordant de photos. Mina se souvient de leur attendrissement. C'était émouvant cette accumulation de photos familiales scrupuleusement thésaurisées, annotées, depuis des années, dans le secret. Elles ne les avaient jamais vues. Les trois femmes s'étaient mises à les commenter, à rire de certaines découvertes. Et puis, l'émotion changea de couleur. Elles avaient étalé les photos sur la table. Des photos de mariage, des photos de classe, des photos de moments heureux. Des photos de sa mère, de son père, de Martine. Pas une photo d'elle. Pas une. Des dizaines et des dizaines d'images qui la niaient. Mina savait que son père n'avait opéré aucune sélection : il ne l'avait simplement jamais prise en photos. En fut-elle bouleversée ? Pas vraiment. Son absence était dans l'ordre naturel des choses. Mina n'avait jamais vraiment existé dans leur histoire. Elle revenait souvent à ce moment, à l'embarras de sa mère et de sa sœur, embarras croissant au fur et à mesure que les images s'ajoutaient, serrées comme des tuiles sur la toile cirée, et que s'exhibait l'évidence du désamour paternel, et de la complicité familiale dans ce désamour. Aucune ne prononça un mot. La mère se hâta de ranger les photos et proposa un café ; elle trierait plus tard toutes ces vieilleries.
        Enfin, Martine achève son discours. Elle n'a pas dit, au détour d'une phrase : « Ma sœur et moi », elle n'a pas prononcé une seule fois « Mina », elle n'a pas suggéré que sa sœur pouvait elle aussi avoir de la peine, que c'était une perte pour elles deux. Elle l'a effacée comme son père avant elle. L'ordre des choses depuis toujours. La continuité. La superbe Martine se considère comme la seule héroïne du jour. Son devoir accompli, elle incline un front ostensiblement modeste et regagne sa place auprès de son copain qui avait cru bon tout-à-l'heure de leur asséner le poème de Auden, piqué sans imagination au film Quatre mariages et un enterrement. Ce crétin avait lu la traduction française à toute vitesse comme pour s'en débarrasser (Arrêtezlespendules,euh,coupezletéléphone, Empêchezlechiend’aboyerpour,euh,l’osquejeluidonne...), essayant de compenser sa diction désastreuse par des mimiques de circonstance. C'était affligeant. Personne n'avait songé à demander à Mina si elle voulait dire un mot pour sa mère. Qu'aurait-elle pu dire, la pauvre fille ? Quelle noblesse de sentiment pouvait-elle exprimer après la si émouvante allocution de sa sœur qui parlait si bien ? La cérémonie prend fin, les gens sortent, oncles et tantes, quelques amis, on s'embrasse sur le parvis, c'est étroit, on se frôle, on encombre comme on peut, la lumière est étrange, il pleut encore et le soleil embrase l'averse et les pierres, et plaque des triangles de clarté sur les fronts, on plisse les yeux, on sourit involontairement au triomphe d'or qui inonde les marches. L'ex mari de Mina est là, il l'embrasse, embrasse ses enfants, dit des mots de consolation à leur fille, furieuse de l'humiliation qu'elle vient de vivre par procuration. Puis il va offrir ses condoléances réglementaires au reste de la famille avant de saluer et de repartir. Il n'a pas beaucoup de temps. Le travail... À part ça, ça va ? Mina opine et rassure, ça va, alors que tout va mal. Puis elle va embrasser sa sœur et la remercie d'avoir si bien parlé. C'est son rôle depuis toujours. Elle n'en est plus à une blessure près. Martine sourit et accepte ses compliments avec ce qui pourrait faire croire à de la timidité. Mina scrute froidement ce visage de femme gagnante, cette allure de chef d'entreprise qui a pris sur son temps pour faire ce qui devait être fait, tout va bien pour elle. Son discours était un enjeu du même ordre qu'une présentation de projet à des cadres, ou le prologue d'un séminaire. Mina n'est même pas sûre que sa sœur mesure le mal qu'elle vient de lui faire. Elle se dit qu'après tout, pour être cruelle à ce point, sa sœur doit être très bête.