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  • 3482

    Pourtant, du charbon stéphanien, il reste encore dans la région, des filons sûrement maigres, épargnés quand leur exploitation ne fut plus rentable et qu'on leur préféra une source d'énergie plus économique et plus propre. Un trésor inutile sur quoi dormir sans plus rêver. Au dessus de ces vestiges, nos lieux de vie font à peine un épiderme, nos trajets, nos rires et nos drames ne sont peut-être qu'une prétention d'insectes. Les crassiers en majesté, les machines restées au grand jour, témoignent d'un temps où l'homme menait sans remords une guerre de pillage que rien ne sanctionnait et certainement pas le jugement des hommes de l'époque, tout affairés à saisir ce butin, sans conscience d'un tribut à payer. Ce tribut existe pourtant. On le reconnaissait avec fatalité ; il a fallu quelques générations et une nouvelle sensibilité à la qualité de vivre pour s'en inquiéter. Les stigmates de la guerre menée contre Gaïa sont là, sous la ville. On l'a vu : sous le bâti se rappellent parfois aux terrassiers les blessures engendrées par le combat. Pas d'obus redressés par un soc de charrue pour dénoncer la sauvagerie humaine, mais une géographie de pilonnage, des trous de bombardement, des creux, des dépressions, des dolines, des fontis, des effondrements qui firent la légende de la ville. Un document récent de prévention des risques miniers stipule que le danger est en quelque sorte dépassé : « la stabilité générale des sols est aujourd'hui acquise » y lit-on. Les aléas ne sont plus à craindre. Hors un périmètre dûment cartographié, l'heure est à la reconstruction. Les affaissements profonds ne peuvent plus générer que de négligeables tassements en surface : des incidents rares dont les derniers datent de 2007 (un fontis de 3 m de diamètre, 6 m de profondeur) à l’Eparre ADAPEI avec quelques précédents bien documentés : en 2003 ( une cavité apparue lors de l’installation d’une machine) en 1994, dans le quartier de Tarentaize, en 1982 dans le quartier de Chavassieux, et l'année suivante dans le quartier de Terrenoire. C'est bien tout. C'est bien peu, c'est un bien piètre écho à ce festin de pierre dont les reliefs les plus évidents sont les crassiers. Tout est consommé, la paix est déclarée. Les cônes de terre aimés des Stéphanois — au point que certains les comptent au nombre des collines qui encadrent leur Rome en réduction — sont des monuments élevés en mémoire du combat à l'issue résolue.

    Extrait de "à propos de Saint-Etienne", écriture en cours.

  • 3478

    Affiche Rencontre Chr. Degoutte1.jpgC'est ce soir !

    Je me permets de vous conseiller de venir, parce que je sais que, sans le moindre doute, ce sera un moment qui comptera.

    Pour en savoir plus, si vous ne connaissez pas cet auteur passionnant, vous pouvez lire une interview récente, donnée par Christian à Kronix, ICI.

  • 3475

    [J'ai eu du temps pour faire cela. J'ai bénéficié du temps qu'offre une résidence au long cours.]

       Malgré ce temps, que peut éprouver un visiteur de plus qu'une impression en surface, un vernis de savoir et de croyances ? Bien sûr, il m'a semblé comprendre certains phénomènes. J'ai mesuré ce qu'est une ville dont la population, d'ailleurs vieillissante, est traditionnellement forte de son immigration, un apport des anciens exodes ruraux, puis nationaux, internationaux, puis intercontinentaux, des populations venues par vagues travailler, non pas en discret visiteur à ma façon — un qui, un jour, inévitablement, rentrera chez lui — mais arrivées au sens de débarquées, projetées en havre-sac sur le quai et bien forcées de se réaliser ici. J'ai éprouvé la cohabitation, la mixité, j'ai pensé que j'étais en cela dans une indéniable capitale, car les grandes villes sont cosmopolites. J'ai analysé grâce à la marche — parce qu'elle permet d'apprécier exactement le rapport de l'urbain et de l'humain — les choix ou l'absence de choix qui ont longtemps régi l'articulation des voies, l'organisation des quartiers, des monuments emblématiques, les liaisons entre collines, les friches transformées en jardins qui, négligés, redeviennent friches ; hors quelques boulevards anciens tendus vers Lyon, j'ai éprouvé l'étroitesse des trottoirs, l’exiguïté des rues — on me dit par exemple que la grande rue de cinq kilomètres qui marque l'axe sud-nord, ne dépasse pas sept mètres au plus large — avant qu'on ne m'explique que l'avidité des promoteurs en était la cause : pas un demi-mètre carré de perdu, on occupe toute la surface, que la circulation s'arrange avec les restes ! ; j'ai mesuré l'énorme distance qui sépare la population des arias de Massenet, des espoirs du design ou de la programmation de la Comédie, j'ai observé, comme dans ma ville natale, l'impact du chômage important, certain carrefour sinistre où des hommes et seulement des hommes se groupent devant les portes, j'ai écouté le désarroi et les bonnes volontés qui luttent, les solidarités, j'ai constaté, plus qu'ailleurs je dois dire, l'écartèlement d'une ville entre son passé mythique et ses aspirations courageuses, autant que modestes. Je me suis interrogé sur ce que voulait vraiment cette ville, si tant est qu'on puisse prêter une pensée homogène à un grand ensemble humain. J'avoue en être resté à ce qui se pensait déjà, avant moi et mieux que moi. Éprouver, voir, mesurer, apprécier... des mots de la quantification, autant d'outils dont je m'aperçois qu'ils aident à ne penser que la surface. Et dessous, me disais-je, à force d'être ramené souvent aux scrupules du passé, puisque la surface retient ses mystères, peut-être qu'en deçà, tout me sera révélé, ou du moins l'essentiel de ce qui permet de comprendre ?

     

    Extrait de "à propos de Saint-Etienne". Écriture en cours.

  • Oh my GASH !

    61f3a16875a6f8c0709431c061f81595_original.tif.jpegGash est un projet de série d'animation, inspiré d'une BD du grand Petelus, que j'avais chroniquée ici. Nul doute que le propos minimaliste d'origine s'est quelque peu étoffé et le nombre de protagonistes multiplié pour accoucher d'un argument assez ample pour motiver toute une série.

    Les deux créateurs du projet, Lionel Quéroub et Olivier Paire (alias Petelus), ont bossé comme des dingues pour mener à bien la première phase de réalisation : un appel à financement via la plate-forme Kikstarter. Le lien ICI. Ils ont réussi, pour convaincre leurs futurs fans, à mettre en scène l'univers de la série dans un teaser superbe et alléchant. Cette première étape consiste à financer une véritable bande-annonce, plus riche et longue que ce bref aperçu, un "trailer" nécessaire pour intéresser des producteurs et chaînes de télé, et qui devra déboucher sur le financement (encore une étape de ce long processus), sur le pilote de la série. Nous sommes nombreux à y croire, mais le temps est compté : le financement participatif sera clos le 20 avril. Il est vital pour un tel projet, que le financement débute vite et fort. Bon, si vous ne me trouvez pas, là, dans les tout premiers contributeurs de ce projet magnifique, c'est simplement parce que ma douce est partie ce matin avec ma carte bancaire. Passé ce détail, dès ce ce soir, je participe. Vous me connaissez, n'est-ce pas ? Je ne vous solliciterais pas sur Kronix pour une œuvre dérisoire ou passable. Gash sera un événement dans l'histoire de l'animation hexagonale. Voici l'occasion de participer à l'histoire artistique de notre pays. Rien de moins.

  • Nouvelle chronique des Nefs de Pangée

    ... Et celle-ci est une des plus riches qui aient été écrites sur ce roman, publié il y a presque deux ans (ce qui commence à faire une petite longévité dans le milieu des littératures de l'imaginaire). Un article riche et sans complaisance, car l'auteur relève les défauts qu'il a perçus. Sur le blog de Tom Vipraine, Monde imaginaire, j'ai eu le plaisir de voir explorés et approfondis des aspects jamais abordés. Il y a notamment cette notion de la continuité et de la discontinuité des deux univers qui s'affrontent : le continent unique et l'océan unique, et les figures mythiques du Léviathan et du Béhémoth. Presque toutes les références y sont, dans un louable effort d'analyse littéraire du texte. Quelle jubilation pour un auteur d'être ainsi "travaillé". Je vous laisse en compagnie de cette longue et passionnante chronique.

  • 3470

    Je marche, j'ai beaucoup marché, j'apprends la ville en piéton, comme le conseille Lionel Bourg dans Fragments d'une ville fantôme, à la suite de Maurice Bedoin, en promenade sur les traces du Patrimoine minier stéphanois, scrupuleusement énoncé à hauteur d'homme, ou à la façon de Jean-Noël Blanc, sur son Bonhomme de chemin. Comme j'en avais eu l'intuition à Roanne pour comprendre ma propre cité, j'ai réitéré dans les rues de Saint-Etienne, dans le dédale des escaliers et des passages, au détour des blocs orthonormés par l'architecte Dalgabio quand les terrains conventuels saisis par la Révolution permirent l'élan de la ville vers le nord, j'ai marché dans la cité, j'ai respiré sa rumeur, éprouvé sa cuirasse sous les pas. J'ai traversé l'hiver, j'ai connu Saint-Etienne avalée par le brouillard, magnifiée par la neige, j'ai croisé vers la place du peuple, le cheminement placide des tramways, glissant entre les immeubles roussis par l'éclairage urbain, le silence étonnant et doux de la ville engourdie de blancheur, la nuit, je me suis attardé devant la petite muse de Massenet, un masque d'ouate posé sur le front, poings réunis sous le menton, comme si elle avait froid, beauseigne, et j'ai connu la ville sous un soleil oblique et jaune, j'ai vu la ville prétendument noire déployer un rideau de plaques éléphantines sur l'écran du soir, face à l'appartement où j'étais accueilli, à côté de l'ancienne école des Beaux-Arts, celle que je fréquentais, dont j'ai arpenté le parc de jour et de nuit — encore une fois sans nostalgie — mesurant les effets du temps et de l'abandon, je l'ai connue dans l'éclat d'une tentative prématurée de printemps vite repliée, et sous le vent, en bourrasques, en coulées vives accélérées par le confinement des hautes parois d'immeubles, dès qu'on s'aventure au delà de la grande rue, je me suis laissé égarer sur des hauteurs qui combinent une patience de village avec la rumeur toute proche de la ville. J'ai marché, disponible, ouvert à la poésie, j'attendais d'aimer, je voulais aimer cette ville. J'allais, l'esprit mobilisé par ce questionnement lancinant et peut-être moins profond ou exigent que je l'ai cru : une ville est-elle aimable ? Qu'est-ce qui est aimable dans une ville ? Doit-on aimer une ville ? En marchant, j'ai escaladé (le terme est un peu fort, pardon : j'ai gravi) les pentes et les marches des collines qui entourent la ville, autorisent une comparaison paresseuse avec Rome, sans que les auteurs s'accordent sur le nombre des sommets. J'ai découvert avec soulagement un ascenseur, là où mes souvenirs me préparaient à enchaîner une théorie d'escaliers. Je me suis rendu dans les cimetières — sorte de pèlerinage qui est, par ailleurs, dans mes habitudes, où que je me trouve — j'ai noté le caractère disparate des habitations, remarqué de belles réalisations, des réussites architecturales et de larges espaces paupérisés, je suis allé jusqu'aux zones commerciales ou industrielles qui, aujourd'hui, font un décor sans grâce et sans surprise partout en France aux marges des villes, je suis rentré dans les commerces, les musées et les églises, j'ai fréquenté des cafés, des restaurants et des pubs, j'ai été invité chez des particuliers, j'ai fait mes courses... la routine de tout résident. J'ai vécu les jours, les nuits, j'ai traversé des dimanches, passé des semaines. J'ai rencontré des gens, anonymes ou plus caractérisés, j'ai écrit, demandé, fouillé, glanant et notant, je suis allé au théâtre, au cinéma, j'ai parcouru les rayons des médiathèques, échangé avec des lycéens. J'ai considéré les crassiers spectaculaires, j'ai écouté derrière les protections de métal et sous la rue, gronder des eaux torrentielles, j'ai été guidé sur les traces du Furan, sur les traces des mineurs... J'ai eu du temps pour faire cela. J'ai bénéficié du temps qu'offre une résidence au long cours.

     

    Extrait de "à propos de Saint-Etienne". Écriture en cours.

  • 3467

    C'est ce soir, à 20 heures, à la médiathèque de Lentigny (tout près de Roanne), médiathèque située dans le bâtiment de la mairie que nous dialoguerons, Olivier Paire et moi, autour des notions de BD et de romans, et des particularités de ces deux formes de narration. L'occasion, rare, d'évoquer mon travail de scénariste de bandes-dessinées et mon passé de dessinateur. Je sais gré à Olivier de prendre le temps de préparer cette rencontre, lui qui croule sous les traductions de mangas et surtout, qui est sur la dernière ligne droite d'un projet superbe dont je vous parlerai bientôt.

    Pour Lentigny, en attendant, je suis certain que ce sera un joli moment complice de pensée complexe (voilà, je l'ai dit).

  • 3466

    Il est double, ce vertige, il tient du physique et du mental, d'enfouissements concrets et psychologiques, ou quadruple si l'on veut, puisque les deux états dudit vertige sont redoublés par l'existence de deux réseaux relégués. Ceux que mes camarades stéphanois, pourtant du cru, élevés ici, sûrement nourris de mythes locaux où la mine se taillait la part belle et où la mémoire du Furan et de ses crues se transmettait, ceux donc que mes camarades ignoraient ou dont ils ne parlaient jamais. Cette innocence est corrélée au présent de la ville, car toute ville se conjugue au présent, en surface, existe sans que soit nécessaire de s'occuper de ce qui gît, sous elle. Est-ce à dire que les villes mentent, qu'elles cachent leurs secrets, tendent une peau maquillée sur une chair remuante qui patiente ? Qu'est-ce que c'est que ce passé enfoui ou ce potentiel d'avenir que l'habitant, plus ou moins conscient, se permet de négliger ? La Mère-rivière à laquelle la ville doit d'exister, rien de moins, circule là dessous et l'on n'est pas près de la remettre au jour, quant au passé minier sur quoi je vais d'abord m'attarder, lui aussi reste tapi, et pour de légitimes raisons : place aux vivants et à demain. C'est terminé, tout cela, enterré pour de bon, et ce ne sont pas quelques roulements d'épaule du sol ou le précieux travail des érudits, historiens amateurs ou professionnels, ce ne sont pas non plus les collections, les restes dont on retarde le délabrement, qui vont imposer l'archéologie ouvrière aux hommes de demain. C'est un dilemme, ça. L'histoire minière, ouvrière, politique, fait partie de l'identité de Saint-Etienne. Cela ancre et élève, pourtant une tentation existe d'en faire le deuil, pour avancer. Comment faire ? « Comment s'extirper de ce XIXe » questionne Lionel Bourg. Laisser parler ce passé comme un vieux qui radote, le laisser s'éteindre comme se refroidissent inéluctablement les crassiers ? ou aller au charbon (c'était tentant...), remuer les souvenirs, insister, présenter la facture, en tirer des exemples pour l'avenir ? À cela, la terre donne sa réponse. Boulangée par les hommes depuis le XIIIe siècle, elle a de ces mouvements d'humeur qui forcent l'intérêt. Quant au Furan, génération après génération recouvert, honni, sali et maltraité, régénéré mais enterré toujours, il attend le bon vouloir des hommes pour retrouver une fonction, n'être plus seulement un courant souterrain, contraint, négligé, mais un élément essentiel pour penser la ville de demain.

     

    A Propos de Saint-Etienne. Écriture en cours

  • 3465

    Cependant (et est-ce que le statut de voisin invité excuse ou aggrave ce constat ?), je ne connaissais de Saint-Etienne que la surface, le grain de peau. J'ignorais sa nature ancienne et viscérale, ses aléas de puits et de rivières. Autour de moi, personne n'en parlait, camarades stéphanois d'origine ou étudiants débarqués indifférents, nos idées n'allaient pas s'égarer en deçà de nos semelles. Quand j'y pense, quels ignares ! C'est l'air, chemin pour les cris des jeux, la fantaisie des chansons, qui nous intéressait, ou bien la terre éventuellement, porteuse de jambes de filles, et l'air, encore, son froid d'hiver pénétrant, ses bourrasques d'été jouant dans les chevelures, toujours, des filles. Des années plus tôt quand, enfant, je m'étais amouraché de préhistoire, quelques expéditions à la recherche de fossiles nous avaient bien, mon père et moi, éloigné de nos campagnes pour aborder ces parages, explorer des restes affleurants montés des entrailles carbonifères, trier les intailles témoin d'une vie triomphante très antérieure aux hommes, d'une vaste genèse qu'en amateur je connaissais bien et qu'en lecteur de Hugo je retrouvais au début de sa Légende des Siècles dans cette nature qui « dépense un soleil au lieu d'une étincelle » pleine « d'arbres effrayants que l'homme ne voit plus. » Les fougères subtilement imprimées rejoignaient d'autres fossiles sur les rayons de mon petit musée domestique. À l'aune de ces évidences, j'aurais pu concevoir que la ville s'appuyait tout entière sur un récit immémorial, à demi-secret, enfoui. Mais un tel vertige m'était inaccessible autant qu'il était indifférent à mes amis. Vertige, oui, car il existe un vertige sous la ville.

     

    A propos de Saint-Etienne. Ecriture en cours.

  • 3464

    Je ne suis pas d'ici, pourtant j'ai eu des raisons de croire que je connaissais un peu Saint-Etienne à cause de quelques années traversées en études. Les unes, subies et délétères, les autres, voulues, fastes, et finalement tout aussi accablantes. Décidément, quel éternel insatisfait j'ai failli demeurer ! Mais aussi, comprenez : que peut bien vouloir un garçon convaincu de son inutilité ? Aucun cadre ne lui procure de joie. Ce fut Saint-Etienne, ç'aurait pu être Nîmes, Lille ou New-York, qu'importe, la ville où je vivais était laide, puisqu'à mes yeux, le cadre de mes errances morbides. Vous avez bien lu plus haut qu'il y avait l'amour, qui aurait dû parer la vie de beauté intégrale, indiscutable ; ce n'est pas ma seule contradiction. Les élans du cœur ne formaient que des parenthèses dans une attitude vulgairement négative, générale, un regard mauvais porté sur à peu près tout. Notre jeune couple était encore à Saint-Etienne lorsque j'abandonnai les Beaux-Arts pour me morfondre plus profondément encore au service militaire. A., ma future femme et mère de mes enfants, travaillait dans une petite usine en ville où elle montait des compresseurs à la chaîne, n'en était pas malheureuse, je la rejoignais à chaque permission, tout arrondi de bouffe de caserne, cheveu si ras que mes oreilles en paraissaient élargies, et nous avions prévu de nous installer un jour, de faire notre nid définitif à Saint-Etienne. L'appartement était vaste, agréable, bon marché, le Crêt-de-Roc nous convenait, sa vie de village, ses voisins, ses dénivelés de pentes ou d'escaliers que nos jeunes santés surmontaient sans problème pour aller et revenir de la ville, chiner en librairie, nous offrir les glaces monstrueuses qu'on servait dans le cadre bourgeois du premier Casino restauré, repeint de vert amande, nous rendre au cinéma l'Eden, là en bas, rue Blanqui, où je crois avoir vu les plus mauvais films de mon existence. Nous eûmes d'intenses bonheurs malgré les prédictions parentales, des retrouvailles joyeuses lors des permissions, malgré leur brièveté, puis de moins en moins joyeuses pour finir par nous voir l'un et l'autre en étrangers. Crise, abandon, départ... ce fut Roanne, notre socle sûrement puisque nous y étions nés et y avions grandi, qui nous réconcilia. Je voulais par ce bref rappel dire que Saint-Etienne n'est pas un système que je découvre. Invité en résidence, j'y ai déjà mes habitudes de promenades, mes amis, mes cafés. J'y connais même des plasticiens, des éditeurs, des comédiens, des écrivains, une société symétrique à celle du Roanne artistique qui est aussi mon univers.

     

    A propos de Saint-Etienne. Ecriture en cours.

  • 3461

    Quelle odeur avait la combustion du charbon ? J'ai connu cela, mais c'est trop lointain, les images revenues ne font naître aucune remémoration de fumet. Enfants, chacun notre tour, nous étions désignés pour remonter les boulets noir mat, leur poids minéral confiné dans un grand seau de zinc — ou était-ce un broc de tôle émaillée ? Nous alimentions le petit poêle de l'atelier de mon grand-père. On allumait, on tisonnait les poignées rougeoyantes, de la lave en fusion maîtrisée par notre petit pouvoir. Quelle odeur ? Le minéral, le feu, la rocaille remuée qui crache ses braises, la fonte qui résonne, la fraîcheur de l'atelier qui lâche prise doucement… C'est loin mais pas assez sans doute pour que, à l'inverse, s'il advenait qu'on en brûle en ma présence, toutes les images ne remontent pas instantanément à ma mémoire. Une telle occasion ne m'a pas été donnée. Je me souviens par contre de l'odeur à froid, dans la fraîcheur terreuse de la cave, des boulets de poussière, le schlamm moulé en balles de fronde des Baléares. Sous cette forme, le charbon était versé en éboulis par le soupirail d'où tombait les bruits et la faible clarté de la rue.

     

    A propos de Saint-Etienne. Écriture en cours.

  • 3460

    Dans une semaine exactement, à 20 heures, je serai à la bibliothèque de Lentigny. Interviewé par le complice Olivier Paire, alias Petelus, nous allons évoquer les relations de mon univers avec celui de la BD, mais pas seulement. Je ne sais pas si ce sera instructif, mais je vous promets que ce sera un bon moment.

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  • 3459

    Comment aimer une ville, doit-on aimer une ville, qu'est-ce qui est aimable dans une ville ? Roannais, je franchis en voisin les quelque 80 kilomètres qui nous séparent et que les aménagements routiers successifs réduisent à moins d'une heure de trajet. La quasi indifférence des stéphanois pour ma ville, légitime en retour le peu d'influence que la préfecture de la Loire exerce sur la sous-préfecture où je suis né. Nous nous connaissons ; je doute que nous soyons jamais compagnons. Le môle lyonnais qui réoriente Saint-Etienne selon son ancienne nature, de l'ouest vers l'est, aimante les attentions, qu'on le veuille ou non, et distrait les regards que les sœurs ligériennes pourraient mutuellement se porter. Il y a des liens pourtant, beaucoup de Roannais viennent travailler ici, les administrations concentrées les obligent à s'y rendre parfois, la vie culturelle les attire souvent et les enthousiasmes footballistiques sont partagés. Pour ma part, je ne viens pas à Saint-Etienne comme un touriste dans une cité imaginée, j'entre en habitué dans ses rues où sont organisés des souvenirs en parcelles, les traces d'une part de ma vie sans nostalgie, bien que j'y aie vécu de grandes heures amoureuses, les premières véritables et totales, celles qui déterminent tant de traits de l'avenir. J'y ai chanté, oui, fort et comme un crétin, en pleine rue, j'y ai ri sans retenue, adoré sans décence, j'y ai pleuré, j'y ai désespéré comme il se doit pour tout jeune homme pétri de lectures romantiques (encore avais-je les cheveux trop policés pour représenter le type), jeune homme que je dois admettre avoir été, dont je considère les excès avec l'incrédulité d'un père. Je fus ce garçon artiste, glabre et plus que mince : maigre (je parle donc d'un temps très ancien) qui ne pouvait concevoir de tomber amoureux sans démonstration — j'en rougis — qui connut sa première fois dans une soupente que je jugerais sinistre aujourd'hui mais qui fut un nid éblouissant pour nos jeunes corps aux membres trop pâles. La minuscule fenêtre qui ne recevait qu'un quart d'heure de jour quotidien était affublée de barreaux à mi-hauteur pour interdire, je suppose, à un candidat obstiné au suicide, de s'extirper par reptations de l'unique pièce et de se précipiter déjà épuisé dans la rue Michel Servet, cinq étages plus bas. Ce court registre de lumière suffit en tout cas pour ensoleiller les souvenirs inaltérables de cette aube charnelle.

     

    (à propos de Saint-Etienne, écriture en cours)

  • 3450

    J'ai rarement des chroniques aussi riches. Des nuances, des réserves et, au bout du compte, l'adhésion. Merci à ce blogueur de Lecture 42.

     

  • 3440

    Et voilà, je me suis encore "accroché" avec un membre de la rédaction du Pays Roannais (l'hebdomadaire local). Cette fois, avec le rédacteur en chef (je monte en grade). Je suis encore bon pour des années de disparition dans ce journal, moi. C'est ennuyeux, ils étaient les rares, dans leurs pages, à se faire l'écho de l'actualité littéraire, grâce au concours d'un libraire et ami. Si l'on ajoute que le bulletin municipal de ma ville natale considère qu'avec "le nouveau format du magazine nous réalisons moins d'articles sur des livres" (en fait, plus du tout), la disparition du magazine "La muse" qui relayait autant que possible l'info culturelle, la part donnée de façon générale à la culture devient famélique, et, pour moi, quasiment réduite à néant.

    Pour Pierre-Olivier Vérot, avec qui je viens d'échanger des considérations réciproques sur la notion de mépris, je fais partie de ces maudits intellos que les journaux "du peuple" dégoûteraient. Cette antienne un peu rance, resservie à l'envi par Zemmour et consorts, a donc ses affidés près de chez moi. Comme disait (de mémoire) un auteur qui, par ses prises de position, devraient plaire à ce rédacteur en chef : Renaud Camus, la littérature est un lieu de tranquillité, puisqu'il bénéficie du mépris général. Je savoure assez moyennement cette tranquillité, au niveau local (côté national, pas à me plaindre). Me voici donc relégué parmi les intellectuels ennemis du peuple, dont le rédacteur en chef serait, je suppose, un représentant. Si je ne suis pas "du peuple", que suis-je ? Il doit m'imaginer installé dans ma tour d'ivoire, détaché des réalités, condescendant parfois à me préoccuper d'affaires humaines qui sentent trop la sueur à mon goût. C'est amusant. J'aimerais assez qu'on compare nos revenus, pour voir qui est le plus "peuple" des deux... Si c'est un critère, bien entendu, et j'admets qu'il n'est pas suffisant. C'est, au fond, la même discussion qui m'avait valu une première période de boycott dans ces colonnes : j'avais été révulsé par l'idée, défendue par un journaliste du même journal, que la presse "doit donner à son public ce qu'il veut". Voilà ce que je considère, moi, comme du mépris.

    Et dire que j'ai le pus grand respect pour les journalistes qui y travaillent. Mais je suppose que ça les dépasse, ce genre de nuances.

  • 3439

    Mis au défi de mettre au point une utopie qui fonctionne, les élèves de l'atelier que je suis venu « animer » (l'atelier) trouve de suite la solution : prendre tout l'argent disponible et le redistribuer de façon égale à tout le monde. Je rappelle ma demande : une utopie « qui fonctionne », et on n'a qu'une heure devant nous, pas le temps de rigoler, soyons sérieux. Non mais !

  • 3427

    Première rencontre avec des élèves de 1ère, dans le cadre de ma résidence. Nous parlons utopie, puisqu'ils ont étudié ce sujet et que certains de mes livres en explorent des aspects. Le paradoxe de l'utopie est qu'elle n'a pas de lieu, et pourtant… Me promenant autour de cette idée, il me vient à l'esprit qu'il a existé récemment une petite communauté, tentant de faire vivre une utopie : la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Pas mécontent d'avoir su relier un thème millénaire avec notre actualité, je poursuis ma démonstration, que la professeure interrompt. Elle demande aux élèves (car, plus exercée que moi, elle a lu les regards perplexes des enfants) : ça vous dit quelque chose, Notre-Dame-des-Landes ? Moues d'incompréhension. Aucun des élèves présents n'en a entendu parler. Je ne juge pas, je suis seulement abasourdi. Nous ne vivons pas exactement dans le même pays, me dis-je. Je demande alors ce qui, dans l'actualité, a retenu leur attention. En gros : que savez-vous du monde qui vous entoure ? Regards et silences. Après réflexion, une élève témoigne enfin. Il y a bien cette histoire de Trump qui menace la Corée… (je ne suis pas sûr qu'elle précise « Corée du nord »). Bon. OK. Sur le chemin du retour, je me demandais, moi, à leur âge, soit 16-17 ans, ce que je savais du monde qui m'entourait. Honnêtement, je ne sais plus. Il est bien possible que j'en savais autant qu'eux, ou aussi peu.

  • 3420

    Je ne suis pas certain qu'une déduction fine s'en suive, mais je remarque que nous sommes passés du format réduit du codex, à celui d'écran de plus en plus larges, de plus en plus vastes, colorés, tonitruants, de plus en plus nets... Ce qui m'inspire cette réflexion (grossière, j'avais prévenu) : notre intellect s'est accoutumé à un appétit de vision pour compenser l'anorexie textuelle, oublie ainsi combien l'infime est le germe de l'illimité.
    Et puis encore, toujours à gros traits : du relief, de la couleur, la précision de l'image, du son amplifié, une débauche technologique pour reproduire le réel contre nos murs, mieux qu'aucun peintre de Salon n'a jamais su le faire. Par l'introduction des tableaux animés dans nos maisons, nous nous sommes tous embourgeoisés. Les revenus modestes s'autorisent ainsi ce que leurs pareils de jadis ne pouvaient imaginer : l'exacte même image qui s'agite dans les riches intérieurs, est pendue à leur cimaise. Ce qui nous fait à tous une belle jambe.

  • 3413

    Dans quelques heures, je pars pour Saint-Etienne, ma seconde ville après Roanne en quelque sorte, parce qu'une longue histoire me relie à ses rues et à ses habitants. J'ai failli y vivre et y travailler, il y a longtemps. Je rappellerai ces souvenirs lors du lancement officiel de ma résidence, ce samedi à la médiathèque de Tarentaize.

    J'évoquerai aussi cette notion qui me travaille souvent : le hiatus permanent qui existe entre l'écriture qui, dans mon cas, réclame silence et solitude, et le matériau humain que cette écriture investit, qui exige le contact avec la société. Partir en résidence, demeurer ailleurs, est peut-être une solution à ce dilemme.

    La résidence à Saint-Etienne m'a été proposée alors que mon dernier roman semblait bien diffusé et bien reçu, et commence, quelques mois plus tard, à un moment étrange de ma vie. Manuscrits discutés, perspectives de publications repoussées vers un horizon désespérément lointain... C'est un écrivain en proie au doute (plus que d'habitude, veux-je dire) qui est accueilli dans la capitale ligérienne. Faire avec ce doute, travailler sur ce doute, mettre en scène les atermoiements du doute, c'est un matériau possible. L'exploiter sans se regarder le nombril, c'est le mode à définir. Une moindre politesse. Il y a de toutes façons un thème que j'ai promis à mes hôtes de travailler, et qui m'obligera à la discipline de l'écriture sans avoir recours à l'artifice des affres de la création (car c'en est un, sachez-le). J'en parlerai plus tard, ici.

    Pendant quelques jours, je n'aurai pas Internet pour des raisons techniques. Ensuite, ce blog pourrait être le support d'une chronique de mon temps de résidence. Aucune promesse, je m'interroge seulement. Car il se peut que je reste silencieux pendant deux mois, concentré sur la routine monacale que je me serais infligé. Qui sait ?

    Pour l'heure, préparer les affaires, rassurer ma douce. Après tout, lui dis-je, je n'ai jamais été si près de revenir.

     

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    Lecture-Lancement de la résidence le 13 janvier à 17 heures, Médiathèque de Tarentaize, à Saint-Etienne. Invitation_13janvier_Recto.jpg

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