Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Ecrire - Page 5

  • 2683

    etienne-louis-boulc3a9e-1784-cc3a9notaphe-de-newton.jpgÀ son grand étonnement, le dessin immobile se met à raconter l'histoire de ces visiteurs, la majesté du monument amorce une fable, quelque chose d'aussi vaste que les légendes du Christ qu'on lui enseignait naguère. Quelque chose qui le dépasse, comme le dépassent les dimensions de la sphère, son globe qui se dresse comme une lune descendue sur la terre, immense, qui développe ses courbes loin au dessus des minuscules créatures à ses pieds. Comment ces fourmis pourraient-elles faire plus que rêver pareil délire ?

     

    Extrait de "La Grande Sauvage". Roman en cours d'écriture.

    Image : Le cénotaphe de Newton, par Etienne-Louis Boullée (1728-1799).

  • 2664

    La porte du bureau est ouverte pour laisser rentrer la chaleur. Les chats s'y invitent donc. Il y a un oiseau dans le bureau, reclus ici pour l'abriter des chats, justement, d'habitude. Les chats viennent l'entourer avec gourmandise et, saisis parfois d'un désir irrationnel, bondissent sur la cage. S'en suivent fracas, débandade, dérapages, injures. Je vous demande de penser à tout ça quand vous lirez « La Grande Sauvage ». Si toutefois j'arrive à l'écrire.

  • 2650

    "Que dirais-tu du peuple, Martin ? Le distingues-tu entre les mouvements de la foule ? Qui est-il ?" Ce n'était pas une véritable question, l'Architecte devança la réponse de Martin qui n'aurait su être que Je ne sais pas, son regard était sur lui, le traversait, flottait sur les rais du jour, voguait loin sur les toits, la Seine, le pays, l'éternité monumentale pour laquelle il avait la conviction d'œuvrer. " L'an dernier, à peu près à cette époque, ou était-ce plus tôt, je ne sais plus, les barrières de Paris ont brûlé... sauf celles du duc d'Orléans. Des émeutiers ont saccagé la maison de Réveillon et ruiné son commerce... les poches des meneurs contenaient des Louis empaquetés. Les grenoblois ont jeté des tuiles sur la troupe, mais c'était pour défendre les notables de leur Parlement. Qui est le peuple ? les ouvriers des manufactures du faubourg Saint-Antoine, les miséreux de Saint-Marcel, les femmes venues à Versailles, les harangueurs du Palais-Royal, la foule qui cherchait de la poudre à la Bastille ? Des sociétés, des motifs, des espoirs  différents. Qui est le peuple ?" Martin fit un mouvement, la chaise craqua, l'Architecte leva un regard surpris. "Le peuple, dit Martin, c'est le nombre. Et le nombre avait faim."

    La Grande Sauvage - Écriture en cours.

  • 2644

    Beauvilliers leva son verre ironiquement. Il était froid de ton et de regard, ne tentait pas de cacher son amertume. Martin hocha la tête, remercia. La voix de Beauvilliers accompagna ses derniers pas jusqu'au seuil : « Tu n'aurais jamais fait un grand cuisinier. Au mieux, un excellent second. C'est ta nature. Tu seras toujours le domestique d'un autre, le servant, l'assistant. Ne t'illusionne pas. Tu es un serf. D'autres crises ont eu lieu, d'autres frondes, des bouleversements dans lesquels les plus humbles ont cru renverser leurs maîtres. C'est un leurre. Aucune révolution n'est assez profonde pour inverser les rôles. »

    "La Grande Sauvage" - Travail en cours. Extrait.

  • 2639

    Je suis aujourd'hui à Cruas dans la Drôme, avec les autres auteurs de la rentrée Rhône-Alpes, à l'invitation de l'ARALD, pour parler de mes « Nefs », lire des extraits, et tenter de faire comprendre qu'un roman de genre (voire sous-genre) n'est pas forcément douteux, qu'il peut-être même écrit aussi sérieusement que, par exemple, « L'Affaire des Vivants », avec pas moins de profondeur. Pari difficile si j'en crois la réaction de certains : « Vivement La Grande Sauvage ! » (comme si "Les Nefs..." était un accident, une faute de goût qu'il faut charitablement oublier pour ne pas me nuire) ou celle d'une auteure, l'autre jour, après les salutations amicales d'usage : « Alors ? T'as fait un truc de Science-Fiction ? (énonciation appuyée) Je me suis dit : Qu'est-ce que c'est que ça ? » (ricanement incrédule).

    Ça, chère amie, comme vous avec vos poèmes, je prétends que c'est de la littérature.

  • 2638

    Et je réalise que « Pieds Nus sur les ronces » étant terminé, il faut que je reprenne le collier et revienne à l'écriture quotidienne de blog. Dans quelques jours, je listerai quelques rendez-vous du public avec « Les Nefs... ». En attendant, vite trouver une historiette, une saynète, un axiome, un poème, un bon mot ou un billet d'humeur, ou encore évoquer les chantiers en cours. Tiens, oui : un chantier en cours. Ce pourrait être une évocation de « La Grande Sauvage », comment l'Histoire semble vouloir s'accorder à mon récit imaginaire et m'offrir tout le matériel nécessaire, personnages, situations, événements petits ou grands, pour épauler le parcours de mon personnage. Le très-taiseux Martin. Ce pourrait être la piste de réflexion qui soutient ma prochaine pièce : Minotaure. Oui, arrêtons-nous là-dessus : Minotaure. Deuxième volet du diptyque commencé avec Pasiphaé. Le texte qui suit ne servira pas sur scène, il est comme une amorce pour une pelloche, qui entraînera la suite du film  (sauf si le ruban casse), il me sert d'incipit, devrait enclencher l'écriture de la pièce.

     


    J'ai les mots.


    Je suis de ce monde. Je suis de là. Je suis là. Je suis entré là. Entré un jour trop ancien pour que je m'en souvienne. Un jour. Entré un jour. Entré, je ne sais pas si c'est le mot. Entré. Un jour. Je ne sais pas si c'est le mot.
    Je suis entré un jour dont je n'ai pas mémoire. Je suis là. Depuis que j'ai ouvert les yeux je cours sous le couvercle d'un grand feu sec ou sous la paume d'un vide noir piqué de petits feux.
    Je cours sous l'un ou l'autre. Sous le grand feu ou sous la paume noire. Je ne sais pas si ce sont les mots, le feu, la paume.
    Mon monde est un chemin que je connais mais qui parfois m'échappe, un sentier, une piste coupée d'angles. Avec des pièges qui font mal.
    Des fois, je jette mes cornes aux parois, elles font des traces brunes et sanglantes que je retrouve sur mon chemin, après, longtemps après, des feux et des paumes passés.
    Je touche la trace sur le mur, ça me fait drôle de trouver mon odeur et la couleur qui vient de moi, ça fait un peu mal au ventre. Je reste longtemps à regarder ma couleur, à sentir ma trace. Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai de la peine quand je vois que je suis revenu là où j'ai eu de la colère. Quand j'ai cogné le mur j'avais de la colère et j'ai laissé la trace, et mon odeur, mon odeur de colère. Et de la retrouver, la colère me revient. Et ça me fait de la peine.

    Je ne suis pas seul. Enfin je suis seul mais parfois on vient sur mon chemin. Je suis content quand on vient. Des créatures. Je ne sais pas si c'est le mot. Créatures. Les créatures sont sur mon chemin. Elles sont entrées. Je ne sais pas comment. Je n'arrive pas à savoir. Elles sont de derrière les murs. Sur un autre chemin. Elles se trompent de chemin. Ou peut-être qu'elles viennent me chercher ? Jouer avec moi ?
    Hors de mon monde, les créatures chantent. Je les écoute parfois. Je comprends que c'est loin. Elles doivent être nombreuses ou bien ce sont les mêmes qui reviennent. Mais ça, je ne crois pas. Je crois qu'elles sont nombreuses.
    Parfois elles entrent chez moi et sont sur mon chemin. Je les accueille dans un cri de joie. Elles tombent et ne chantent plus.
    Je n'aime pas qu'elles tombent.
    Je cours seul ensuite entre les murs de mon monde, sous le grand feu sec ou le vide noir avec de temps en temps, un gros caillou blanc jeté contre ce vide, et qui ne tombe pas.

    J'ai ouvert les yeux il y a longtemps.


    J'étais tout seul. Je ne sais pas si j'ai eu peur. C'est loin. J'ai eu peur après, des feux et des paumes passés. Beaucoup de feux et de paumes. La peur m'est venue. Pas tout de suite, Je ne crois pas. Pas tout de suite. Je ne crois pas. Je répète les choses. Souvent, je répète les choses. Pour qu'elles entrent en moi. Des fois, je répète la même chose longtemps, des feux et des paumes. Longtemps. Longtemps. Je ne sais pas pourquoi. Je les répète. Je répète les petits cris, les mots que j'ai imaginés. Et je les répète. Et il arrive que ça use les mots. Les petits cris se détachent, ils sont plus petits, les choses ne les reconnaissent plus. Les choses ne sont plus contentes du mot que je leur ai donné. C'est quelque chose qui me fait peur, qui me fait mal à la tête quand un mot n'est plus avec la chose qu'il dit. La peur fait un trou qui grandit dans mon ventre. Un trou où s'installe une paume noire. Il faut que j'arrête de répéter les mots parce qu'un jour, je n'en aurai plus. Et ça me fait peur. Je n'ai pas eu peur tout de suite. Au début. Il y a longtemps. Je répète. Il faut que j'arrête de répéter.

    Avec le temps, des cris me sont venus, qui disent les choses. Les mots. J'ai les mots maintenant. Je ne sais pas d'où ils viennent, mais j'ai les petits cris qui désignent. Je les possède. Je vois une chose, je dis le petit cri et la chose se reconnaît dans ce petit cri qui est le mot. Je vois bien que la chose se satisfait du mot que je lui donne. J'aime bien quand les choses sont contentes des mots. De leur mot. Après, le mot est à la chose. Il n'est plus à moi. Pourtant, c'est moi qui l'ai donné. D'y penser, ça me fait tourner la tête. Et même le mot « tête » c'est moi qui l'ai donné à ma tête pour que je puisse dire ça. La tête qui tourne. Je suis sûr que personne ne sait faire ça. Personne n'est aussi malin que moi.
    Je peux désigner un mur et le dire
    Je peux serrer contre moi une créature et la dire
    Je peux dire mes yeux levés au dessus des parois
    et dire le grand feu sec qui me domine.
    Je ne sais pas le temps qui est passé depuis le premier feu
    depuis que j'ai pu dire le premier feu.
    Je ne sais pas cela mais je sais que beaucoup de temps est passé.

    Quand je dis mur, il y a un vide dans ma grosse tête.
    Qui a construit le mur, et le suivant, et tous les murs ?
    Mon monde est fait de murs.
    Je me sens bizarre et petit quand je songe à qui a construit les murs
    et quand je songe à l'étendue des murs.
    Avec le temps, les questions me sont venues.
    Avec le nom que je donne aux choses.
    Le grand feu sec et la paume noire et vide,
    le chemin, les parois et le froid,
    les créatures et mes cornes,
    les couleurs que je fais sur le sol après manger et qui sentent,
    le frisson qui me tient quand je pense à l'étendue des murs,
    et j'ai aussi un cri pour le caillou planté dans le vide
    J'ai des sons pour tout cela, et même ces sons, je leur ai donné un cri.
    Je dis qu'ils sont des mots.
    Les créatures du dehors ont des mots qui chantent.
    Les créatures ont des mots qui vont vite et font des bruits d'ailes et de pluie.
    Mes mots, à moi, ne chantent pas. Ils font des bruits de corne qui racle la terre.
    Je voudrais rejoindre les créatures dehors
    pour chanter avec elles.
    Je frémis de toute ma grosse tête en pensant à ce moment.
    J'ai peur aussi.
    Peur de sortir de mon monde, mais je crois qu'il le faut. Il le faut. C'est drôle, cette idée. Il faut. Il faut que je sorte. Mais je ne sais pas pourquoi c’est aussi important pour moi. En attendant, je cours.
    J'ignore si je dois courir longtemps.
    Parfois, je pense que c'est impossible et que je devrai courir pour toujours
    Sans espoir de sortir.
    Alors, le mufle planté dans la face du vide ou dans l'éclat du grand feu,
    je lance de longs cris.

    Le caillou, là-haut, garde sa tête de caillou.

    J'essaye de chanter comme les créatures mais je chante si mal,
    je vois leurs yeux agrandis.
    Je les serre contre moi et les créatures tombent.
    Je n'aime pas qu'elles tombent.
    Elles tombent tout le temps.
    J'ai pensé qu'elles tombaient à cause de moi.
    Depuis que j'ai pensé ça, je ne les touche pas. Je les laisse.
    Elles marchent ou font des courses dans mon monde. Je les regarde sans les toucher, courir et jouer avec les murs. Elles laissent aussi des traces. Je sens leur couleur et leur odeur laissées contre les murs. Ça me fait de la joie drôle, qui me fait sentir mou à l'intérieur de moi. Comme si c'était mon odeur, mes couleurs, avec juste un peu de différence. Mon odeur et mes couleurs faites par d'autres que moi.
    Ma grosse tête pèse sur mes épaules et sur mon cou. Elle me fait mal.

    Je sais une chose. J'ai compris une chose : les créatures ne viennent pas pour jouer. Ça ne leur plaît pas d'entrer, de se tromper de chemin. Elles veulent sortir. Comme moi elles veulent sortir mais elles, elles viennent d'ailleurs. Leur monde. Je ne sais pas ce que c’est, je ne sais pas si c'est mieux qu'ici. Ce serait étonnant. Ici, c'est bien. Enfin, elles courent, elles cherchent. Un peu comme moi, mais avec plus de vitesse et de cris. Tout ce qu'elles font, elles le font très vite. C'est joli à voir. J'aime leur vitesse.
    Je les accompagne, je cours avec elles et je pense qu'elle sont malignes, et qu'elles vont trouver la fin du dernier mur, l'angle qui ne ferme rien.
    Je suis alors tout en joie et en rire. Je cours avec elles, je cours avec elles.
    Les créatures se fatiguent vite. Je ne les touche pas mais toujours, à la fin, elles tombent.
    Après, comme j'ai faim, je les mange.
    Je mange leurs couleurs et cela fait un goût très fort que j'aime.
    Quand les créatures sont dehors, quand elles refusent de venir. Je ne sais pas pourquoi elles refusent de venir. Quand je suis seul, je m'ennuie. Je m'ennuie ou alors j'ai peur. J'ai tellement peur qu'elles ne reviennent pas, qu'elles ne reviennent jamais. J'ai tellement peur d'être seul pour toujours. Quand je sens et cette solitude et cette peur, j'utilise les cris qui désignent, je les fais tourner dans ma tête.
    Je fais ça longtemps, pendant tout le parcours du grand feu sec que j'appelle jour
    et jusqu'au moment de la large paume noire que j'appelle nuit.
    Et le caillou, je l'ai appelé lune.
    Et ça me fait mal à la tête et partout, et ça me fait de la peine, une peine plus grande que tout. Plus haute que les murs.

    J'entends du bruit. Les créatures sont revenues. Je vais jouer avec en essayant de ne pas les faire tomber. Un jour, l'une me montrera. Elle trouvera la sortie. Elle voudra de moi. Quand je pense à ce jour, je frissonne et je suis énervé, et fiévreux, et j'ai peur aussi. Elle ouvrira ses bras et je me blottirai contre elle pour dormir. Elle me bercera et ce sera bien. Je rêve de ce jour.

  • Le feuilleton de l'été - Fin de la boucle

    Pieds nus sur les ronces - 45



        de toute façon ce n’est pas compliqué, c’est évident, inutile d'espérer. Je regagne ma chambre, je renonce à plonger dans la faille du miroir pour m'y trouver autre, plus besoin de visions, tout cela est puéril. Je n'ai pas besoin d'aller voir, pas besoin de suivre chacun. C'est simple. Je peux tout imaginer. Tout écrire depuis mon bureau, c’est facile. Comme d'aligner les mots sous la dictée d'un autre.
        Le pick-up ne dépassa pas la grille du parc, quand Lucien s'engagea sur la route, ils surgirent des deux côtés en brandissant leurs manches de pioche et leurs barres de fer et bloquèrent la chaussée, le véhicule n'avait pas pris assez de vitesse, il en percuta quelques uns, les autres s'agrippèrent, brisèrent vitres et pare-brises, Lucien tenta de dégainer le fusil mais trop tard, un pieu vint lui perforer la tempe, le pick up fit une embardée, s'abîma dans un fossé, Madeleine à l'arrière bascula et chuta sur la route, elle fut immédiatement piétinée et tabassée, à l'avant la portière était arrachée et des bras innombrables attrapèrent Mina d'abord, la jetèrent sur le goudron, brisèrent ses membres à coups de barre de fer, la vieille fut pareillement extirpée, fardeau léger, mais elle était déjà morte, saisie de terreur, ils abandonnèrent son corps aux flammes.
        Et puis peut-être, Syrrha ne reste pas dans la chambre, elle abandonne le clavier, referme l'ordinateur, l'exercice vient de lui apparaître dans toute sa vanité, elle quitte précipitamment la pièce dont le ventre est malaxé par les projections de l'incendie à travers la fenêtre, laisse la porte ouverte qui s'abîme dans les ténèbres d'encre. Le plan frémit dans un vent coulis, le papier se soulève et les tracés se déforment, arrangent autrement les pièces et les murs, des feuilles se séparent, des arches dérivent, des ailes s'envolent. Elle aborde l'escalier, son nombre de marches recompté avec ses contours retouchés, la verrière et son motif dilué, les parois agrégées striées, la rambarde qui articule ses pleins et ses déliés. Elle traverse le hall, ses pas froissent les ombres hachurées, le dessin gommé des dalles, les statues et leur cerne qui bave. Du bruit dehors. Ils sont encore à la grille, ou bien ils ont caillassé les fenêtres et des éclats de verre mouillés du rougeoiement des flammes jonchent les dalles, ou bien l'incendie les a précédés contrairement à ce que pensait Alexandre, et ils ont rebroussé chemin, les flammes ont atteint les baromets qui se tortillent dans le bûcher en hurlant, flanchent, s'épaulent, s'accouplent une dernière fois tandis que des flammèches grimpent le long de leur échine. Syrrha s'en moque, elle s'enfonce dans le lavis des couloirs et des salles et entre dans la bibliothèque.
        Arbane a préparé du thé ; elle dépose un plateau chargé de tasses et de biscuits sur un coin de table, demande s'il y a autre chose et, sur une réponse négative d'Alexandre, tourne les talons et sort. Joël repose le livre offert par Syrrha, un sourire mélancolique aux lèvres, il vient de lire la dernière phrase des chroniques de Sei « C'est, je pense, à la suite de cet accident, que mon livre commença sa carrière ». De son côté, Alexandre a ouvert son exemplaire fatigué de L'Iliade, celui qu'il annote depuis des années. L'incendie, invisible dans cette pièce sans ouvertures, produit un ronflement lointain, un agréable ronronnement de cheminée. Ils lèvent le regard quand Syrrha pénètre dans la pièce, sourient comme en rêve et replongent dans leur travail. Elle parcourt les rayons, veut se saisir d'un livre au hasard, mais Joël l'appelle. Il lui montre une liasse de papiers reliée, qu'il pousse sur la table dans sa direction. Syrrha lit sur la couverture Pieds nus sur les ronces. Joël a une expression étrange, inquiète. Il dit « J'ai fini. Si tu veux... » Elle acquiesce, heureuse de ce geste, soulève le manuscrit. Elle choisit un bon fauteuil et se rencogne, pose la liasse sur les cuisses. L'incendie ne les atteindra pas, tant qu'elle tiendra le livre ouvert devant elle. Alexandre lit, Joël écrit, elle comprend, trouve cela logique, puisque Joël n'a jamais attribué de pouvoir à la littérature. Elle, elle a renoncé, pour un temps, pour toujours, elle ne sait plus, attend à présent de vérifier si fonctionne encore la grande illusion du livre.

     

    Voilà. Je ne crois pas que quiconque ait eu le courage de lire ce récit du début à la fin, mais si le cœur vous en dit, vous pouvez retrouver l'intégrale de ce feuilleton en cliquant sur "Pieds nus sur les ronces", dans la marge, rubrique "Catégories". Ce texte n'est protégé par rien d'autre que ma foi en la moralité des lecteurs. Si on me pille, je ne ferais pas de procès, mais je sais faire du mal avec ou sans batte de base ball.

  • Le feuilleton de l'été

    Pieds nus sur les ronces - 44

     

        « Syrrha ! » C'était la voix de Mina. Venue me chercher. J'ai eu la sensation plus crue de la transformation des choses que j'avais notée avant cela, le changement devenu basculement. La couleur du ciel, le couchant qui se formait, là où le soleil se lève d'habitude. Je me suis habillée vite, un peu sonnée à regret mais tout de même, je crois que je voulais voir. Vérifier. Nous sommes descendues. Tout le monde était là, même les trois générations de Cruchen, virées de leur thébaïde. Très bien mais maintenant, que faire ?


        Que faire ? a dit Arbane, en se tournant vers Alexandre. Il était calme. Il savait. Il avait rêvé tout cela, ou l'avait peut-être vécu, après tout, que savaient les autres de son passé ? Peut-être n'était-il pas resté sa vie entière entre les rayons de sa bibliothèque. Alexandre s'est adressé à Lucien, qui avait gardé le bras tendu vers Mina pour l'engager à le suivre « C'est différent, cette-fois. Ils seront là avant l'incendie ». Arbane a pris le bras de sa mère en gémissant. Lucien s'est exclamé qu'importe, moi je pars. Il a entraîné Mina et s'est retourné sur le seuil. Les battants de la grande porte ouverts brusquement ont alors vomi une lumière de fournaise qui a jeté son haleine jusqu'aux dernières marches de marbre. Mina et lui faisaient deux silhouettes noires découpées contre l'écran écarlate du dehors. « Ceux qui veulent survivre, c'est le moment, je n'attendrai pas ! Syrrha, Arbane, venez ! » Arbane a gémi en serrant plus fort le bras de sa mère, toujours muette « Je ne peux pas ! » Syrrha n'a pas répliqué. Elle avait interrompu ses retrouvailles et il lui tardait de remonter dans sa chambre. Joël a simplement demandé à Lucien : Vous avez votre fusil ? Lucien a acquiescé et n'a rien ajouté. Alexandre a dit qu'il pouvait prendre le sien, en plus, que lui ne l'utiliserait pas. Il a regardé Joël : « Toi, tu le veux ? » Joël a fait non de la tête, il a lancé un regard triste à Syrrha. Il a compris qu'elle non plus ne bougerait pas. De toute façon ils arrivaient, ils seraient là avant l'incendie. Lucien s'impatientait. « Arbane aidez-moi ! Au moins votre mère, au moins votre mère et sa mère... » Arbane sembla sortir d'un songe, elle s'avança vers Lucien et Mina, poussant Madeleine qui prit par la main sa mère. Elles marchèrent somnambules, tellement lentes, si lentes. Dehors, Lucien fit basculer le hayon du pick-up. Il dégagea un entassement de valises, des cartons, il hurlait « Vite, vite ! » Syrrha et Joël se joignirent aux efforts de Mina pour faire grimper la plus vieille à l'avant et Madeleine à l'arrière parmi les bagages. Mina s'engouffra à son tour dans l'habitacle en poussant la vieille folle sans ménagement. Le pick-up démarra en arrachant le gravier. Arbane, Joël et Syrrha, sortis comme aspirés par la dynamique de la scène, virent le véhicule disparaître au bout de l'allée. Ils se tournèrent. Le ciel à présent était à moitié dévoré par les flammes, un rempart de feu se dressait au delà du domaine, avalait la forêt, des lances éclatantes grimpaient le long des fûts et les faisaient exploser. Le parc avait pris une couleur de sang frais et les murs du château ondulaient, ses ombres s'allongeaient et se rétractaient sous la lumière vibrante, comme une respiration. Joël revint en arrière, gravit les marches qui menait à la grande porte, il exposa son visage à l'éblouissement de l'incendie. « De toute façon... »

  • Le feuilleton de l'été

    Pieds nus sur les ronces - 43

     

        C'est tout ce qui s'est passé, quoi d'autre ? J'écrivais, que sont-ils venus faire ? Que voulaient-ils tous ? J'ai quitté mon reflet ma jumelle de verre à quoi bon, et me voici descendue dans le hall, tout le monde est là. Je découvre Madeleine et sa mère, deux vieilles soudées l'une à l'autre, puant la pisse, je suis déçue : la très vieille, la plus que centenaire, est un épouvantail malhabile recouvert de vilaines fringues accumulées par les ans sur une échine qui n'en peut mais ; quant à Madeleine, je la voulais pleine de dignité et de noblesse, c’est une femme quelconque, abandonnée depuis tant de temps, ses dernières séductions brûlées au contact du père Cot, une fiancée délaissée qui a scellé ses lèvres dans une moue douloureuse et fermé ses bras sur le plaisir. Arbane est à côté d'elles mais ne les regarde pas, comme elle ne regarde pas les moisissures de tapis, chez elle.

     



        Chez elle, Syrrha avait perçu l'altération de la couleur du ciel, un couchant s'exprimait là où le soleil se lève. Les timbres de la nuit aussi avaient muté. Elle eut peur soudain. Il se pourrait que le temps s'arrête. C'était une information complexe à assimiler. Elle se leva pour se diriger vers la salle de bains, ce faisant elle marcha sur le plan du château qu'elle avait terminé à présent. Les feuilles solidarisées par maints moyens formaient un névé abîmé de traits noirs, déposé sur le sol de la chambre, froissé aux angles des murs, remonté en congères contre les meubles. Le plan était terminé, mais probablement les dessins qui en schématisaient les contours s'étaient-ils émancipés de la forme initiale, du respect dû à la forme initiale, et s'étaient-ils aventuré vers des lointains, avec de nouvelles tours, des salles prolongées, d'autres pièces, greffées selon la complexion secrète du récit de la jeune femme. Un labyrinthe proliférant, bourgeonnant, plein d'excroissances maladives. Elle alluma la pièce et se posta devant la glace. Un visage plus ou moins étranger la considérait avec un air curieux. Syrrha, dit-elle. Dans le miroir, les lèvres du visage s'étaient contractées pour prononcer son nom. C'était il y a longtemps, juste après les ronces, cet exercice face au miroir lui était familier, ensuite le vertige fut plus laborieux à conquérir, mais il se produisait tout de même. Syrrha, dit le reflet, Syrrha dit Syrrha, Syrrha Syrrah, Syrrah, SYRRAH

  • Le feuilleton de l'été

    Pieds nus sur les ronces - 41

     

        et d'autres, qu'en sais-je ? Comment ferais-je la différence, quelle bouche me dira ? Quel obstacle m'obligera ? Est-ce que les jours comptent quand je dois dire et vivre ? Le temps a noué sa courbe et me voici telle que j'étais au premier jour de mes souvenirs, telle que tu m'aurais vue, Joël, si tu avais été là, j'étais nue, une fois encore, nue entière, tremblante nue comme mon père me voulait, nue hors de ce lit où maman me laissait aller sans voir, sans voir exprès, j'étais pour une fois hors du lit, hors de la chambre et hors de la maison, pour une fois  sûre de ma trajectoire, là tout droit devant moi, dans la forêt pétrifiée par la nuit, pas de lune, rien qui sourie et veille au zénith de mon évasion, que des appels des larmes et des colères, des larmes qui disent reviens, des cris qui disent reviens, mais deux sens dans ce même mot, l'un d'une voix de femme qui supplie et espère, l'autre qui gronde, veut encore étancher sa soif, mais consent à me voir revenir pour calmer la furie qui enfin a compris, a ouvert les yeux et maintenant hurle à en crever, douleurs vrillées au ventre et me court après, je ne suis qu'une silhouette chahutée de vent et de givre la nuit n'est pas charitable la nuit n'est pas souriante, une sale averse ajoute sa torture en ricanant, la forêt lève ses fûts droit dans les ténèbres, je vais à la rencontre des lames dressées pour moi, prêtes à me réconforter à me cajoler de leurs baisers luisants, plus rien ne me fait peur, j'ai trop mal, derrière moi on crie mais je cours, je n'ai pas froid je suis un spectre déjà, le sang en moi s'est arrêté, on me poursuit reviens, on me crie des mots qui pleurent et les mêmes sont repris rauques et féroces avec des insultes pour me terroriser mais qui pourrait me faire peur, qui me fera encore du mal quand les grandes épées des arbres devant moi auront fait de mon corps un bouquet de petite fille, une souffrance déchiquetée, dispersée dans l'obscurité de l'hiver ? Y'a-t-il jamais eu récit de fuite pareil ? Y'a-t-il jamais eu d'exemple d'enfant qui se rue dans la nuit pour échapper à l'ogre et rejoigne sans crainte le loup caché dans les fourrés ? On n'a jamais vu ça on n'a jamais lu ça, ma mère a dit que j'étais courageuse. Elle hurlait pardon pardon déformé par la peur hurlait que je revienne, j'écoutais sa peur hors d'haleine tenter de me rattraper, plus rien ne serait comme avant, juré, plus jamais, elle me protégerait, mais par pitié que je revienne, tu vas mourir de froid où es-tu ? Syrrha, Syrrha je t'en supplie ! Mais face à moi, la séduction d'une nuit mortelle, bienveillante, sale et mortelle, souveraine, qui m'ouvrait les bras me disait viens dormir, viens dormir découpée tranquille au creux de mes bras affûtés. J'entrai, j'étais au seuil de la maison des arbres, les grands veilleurs sans morale, et je devinais, le cœur éprouvé par cette déception supplémentaire, qu'ils ne me couperaient pas, qu'il faudrait courir plus loin, m'enfoncer encore. Et soudain mes pieds nus ont écrasé des ronces invisibles, contact électrique, mille aiguilles ont pénétré ma chair d'enfant, au plus tendre des pieds, j'ai suffoqué, ma course stoppée net, j'ai hurlé de ces hurlements d'enfants qui arrêtent les bourreaux, j'ai pleuré, ma mère enfin était là, précipitée à genoux, asphyxiée par la course, elle a refermé ses ailes sur moi, m'a drapé de laine et de bonté et de pleurs épouvantés, c'est fini, mon amour Ô mon amour mon petit cœur c’est fini je te jure je te jure c'est fini. Je te protégerai. Cette fois, c'est fini.

  • Le feuilleton de l'été

    Pieds nus sur les ronces - 40

     

        Une semaine, c'est une étendue variable, une onde que l'on remue du bout des pieds, un ciel qui change de couleurs, mille choses d'un bout à l'autre de la planète. C'est une portion d'existence pour les créatures douées d'une longue vie, un vaste cycle pour celles qui naissent, s'accouplent et meurent dans cet intervalle. Sauf pour Mina et Lucien, gestes rivés aux contraintes quotidiennes et capables d'en apprécier, par les muscles et la peine, les minuscules triomphes ou défaites, sauf pour ceux-là, cette durée n'a pas beaucoup de sens à Malvoisie. Alexandre Cot y déroule des siècles de culture en attendant la fin de tout ; Joël Klevner s'y abreuve et s'y perd, que certains jours s'évanouissent sans crier gare, que d'autres s'imposent à sa pensée heure par heure, dans tous les cas, il en saisit l'essence et la traduit dans une forme écrite ; les Cruchen, vestales séquestrées, repliées sur leur énigme, n'en savent rien, le jour grisâtre faiblit derrière les fenêtres closes sans qu'elles y prêtent attention ; Arbane Cruchen note les visites et les dépenses, les travaux à faire, les commandes à effectuer, elle connaît la valeur des jours mais le temps ouvre l'éternité devant elle, la poussière, la crasse et les moisissures ajoutent leurs strates aux choses qui l'entourent, un mouvement naturel, un temps géologique intégré à la fabrique des heures, elle a renoncé à s'inquiéter de cela, les femmes qui l'ont précédée sont des repères suffisants, elle se fie à elles pour estimer la seule mesure qu'elle doit avoir de l'écoulement de la vie ; Syrrha écrit, son corps est versé entier sur le clavier qui maintenant enchaîne les lignes reprises du papier, elle est dedans, tout entière là, dévorée par une force qui déborde, alimente une crue, les mots ont une fluidité qui ne la surprend plus, c'est naturel, tout vient, elle respire elle écrit, elle écrit, tout s'épanche et jubile, les souvenirs affluent, s'organisent sans effort, elle ne sait pas quand cette grâce finira de bercer son récit, elle ignore jusqu'aux noms qui s'égrènent sur l'écran, tout est bien, tout vient, elle écrit. Quel était ce projet qui devait l'arracher à une telle joie, lui commander d'en finir, de mettre un point au terme des pages ? C'est une histoire ancienne, une promesse, un conte, rien qui vaille, seul le temps offert à l'écriture est essentiel, les appels et les prières, les suppliques de sa mère, du médecin, de son éditeur, de Katrine Viognier, toutes les peurs et les colères s'essoufflent et se taisent au seuil de la chambre ou dans le secret de la bibliothèque, les gens de l'extérieur ont un langage confus qui ne sait rien lui dire, les paroles s'éparpillent dans le hall parmi les marbres et les tentures, les mots qui disent c'est fini, tu as fini, reviens, et tant de choses indifférentes, se diluent le long des parois, se désarticulent aux marches des grandes salles. Une semaine ? La galaxie tourne encore, il y a des soleils plus loin, qui éclaboussent des mondes inconnus, le temps n'est pas achevé, il vient juste d'entamer son cycle, elle peut écrire encore. Elle a rejoint Joël dans ce songe dérivé, Joël qui la comprend, l'encourage. Alexandre veille sur eux et sourit, car la fin n'est pas dite, Arbane caresse les fronts d'une femme qui caresse le front d'une femme, organise le quotidien autour du songe des écrivants. Il n'y aura bien que l'incendie. Il n'y aura bien que l'incendie. Et en l'attendant, deux semaines, trois semaines sont passées, une autre et une autre encore. Et d'autres et d'autres,

     

  • Le feuilleton de l'été

    Pieds nus sur les ronces - 39

     

          Vivre comme ça, non merci. Quelle horreur ! La grand-mère Cruchen, c'est la femme de Rochester dans Jane Eyre, enfermée folle dans une tour. C'est angoissant. Tous ces gens qui ne peuvent échapper au domaine. C'est stimulant, aussi. Oui, c'est terrible mais je dois dire que c’est stimulant, ces présences fantomatiques tout près d'ici. Je connais encore mal la configuration des lieux mais si je reprenais mes explorations, je suis bien certaine que les tracés de mon plan atteindraient les limites des appartements des Cruchen (ou Cot, ou Malvoisie, tout se mélange). En recoupant la source des voix de l'autre fois, perçues à travers la cloison, ce que j'ai pu saisir de l'appartement d'Arbane, contigu avec celui de sa mère, je suppose qu'une seule porte les sépare, je dois pouvoir définir la surface que leur appartement occupe. La vie des deux prisonnières (tiens, je revois les affreuses images de la sœur et de la mère de Ben Hur dans leur minuscule cachot, le choc de mon enfance ! Quel mal on fait aux femmes, toujours sur elles que l'on s'acharne, qu'est-ce qu'ils veulent nous faire payer, tous ?) Je n'ose pas parler de tout cela à Alexandre, même si je suis persuadée qu'il ne m'en voudrait pas, qu'il verrait dans ma curiosité une déformation professionnelle d'écrivain à l'affût de destins singuliers. Par contre, je n'ai pas hésité à cuisiner Joël à son propre sujet. Donc, il serait condamné à mort s'il quittait les lieux ? Je rigolais franchement, je lui ai même donné un coup de coude, geste détestable, parce que je n'avais pas prêté le moindre crédit aux propos de Lucien, mais le regard que m'a lancé Joël m'a fait ravaler mon rire. Je me suis réfugié ici, il m'a dit, réfugié ! Sa mâchoire était tombée et ses yeux s'arrondissaient : « On me menaçait, Alexandre m'a recueilli. Il me connaissait bien, je venais souvent dans sa bibliothèque pour lire. On me menaçait, ici je suis en sécurité. Dehors, ils veulent ma peau. Et je te trouve bien inconséquente de sortir comme ça. Tu mets la vie de tout le monde en danger. » J'ai soudain réalisé combien il était encore un enfant, entré à dix-huit ans ici, seulement nourri de lectures, confiné entre ces murs, vierge certainement (ou seulement instruit de l'amour via les partouzes sado-maso d'Alexandre, ce qui n'est pas le meilleur moyen de s'en faire une idée.) Rien à voir avec le petit prétentieux dans sa tour d'ivoire, tel que je l'avais décrit à mon arrivée. J'ai pensé à Gaspard Haüser, aux ennemis réels ou imaginaires qu'il avait. J'ai demandé qui, On ? Je ne suis pas fou, il m'a dit. « Peut-être qu'ils m'ont oublié mais je ne veux pas prendre le risque. » Le risque ? Je lui ai alors raconté ma sortie dans le village le plus proche, mes achats, je lui ai promis un livre que j'avais acheté pour lui dans une bouquinerie. Tout s'était bien passé, aucun danger en vue. Je n'ai pas évoqué ma frustration dans ces rues désolées, les rares silhouettes paresseuses qui traversaient les rues, les volets qui se fermaient à mon passage, des chiens errants, vaguement inquiétants. Le silence inerte autour de moi.
        Lucien m'avait déposée sur la place où gisait une fontaine éteinte, il allait chercher des graines pas loin, m'a dit de faire attention. On s'est donné rendez-vous au même endroit, une heure plus tard. J'ai flâné sans but, un peu déstabilisée de reprendre contact avec l'extérieur, comme sont ivres les prisonniers quand ils sortent d'une longue captivité. Peu de gens donc, tous âgés, pas de cris d'enfants, pas de circulation. L'air était brûlant, tout le monde était calfeutré. J'aurais dû demander à Lucien qu'on pousse jusqu'à Malbec. Ici, c'était vraiment mort. J'ai trouvé un étal de vieux bouquins sur la rue, avec un bonhomme en costume défraîchi qui fumait au soleil, il vendait aussi des jouets d'occasion, un peu de matériel informatique réformé. À l'intérieur, c'était sombre et ça sentait le salpêtre. J'ai jeté un œil tout de même. C'était un entassement d'objets de mauvaise qualité, la plupart déglingués et sales. Je voulais absolument acheter quelque chose, je suis retournée dehors pour choisir un livre. Parmi tout un fatras de littérature bas de gamme, il y avait une édition de la Librairie orientale et américaine Maisonneuve, à Paris : Les notes de chevet de Sei Shonagon', dame d'honneur au palais de Kyoto, traduites par André Beaujard d'après le texte fameux d'une dame du Japon ancien, rédigé au Xe siècle de l'ère chrétienne. Une édition de 1934, aux reliure et papier modestes. La seule rareté du lot, le reste n'avait aucun intérêt. Persuadée qu'Alexandre le possédait déjà, je l'ai achetée pour Joël et sinon, me disais-je, ce sera pour moi. Je suis entrée dans le premier café que j'ai trouvé. Le patron ne s'est pas tourné vers moi. Avec son unique client, accoudé au comptoir et pas plus intéressé que lui par mon arrivée, il regardait les images des derniers pillages. La chaîne les passait sans commentaire sur un fond de musique classique ronflante. Une grande symphonie romantique à la façon de Glazounov. Les coups de timbales étaient synchronisés sur un montage de bâtiments en feu et d'hélicoptères qui explosent et les violons surgissaient quand un milicien agonisait sur le trottoir. Fascinés par l'écran, les deux hommes ne me prêtaient toujours aucune attention ; l'un d'eux grommelait, insultait les protagonistes, disait, répétait : « Z'ont qu'à venir là, tu vas voir... » l'autre répondait systématiquement : « Ouais... » J'ai renoncé à commander et suis sortie en direction de la place. Là, j'ai attendu le retour de Lucien, sagement assise sur la margelle de la fontaine silencieuse en feuilletant le livre, sans projet plus abouti que de faire coïncider le texte avec le moment que je vis. Une page ouverte au hasard, au milieu du livre. Un passage où Dame Shonagon' reçoit un billet de l'Impératrice qui exige de savoir si elle doit l'aimer, sans doute parce que dame Shonagon' lui avait dit un jour qu'elle préférait être haïe plutôt qu'être aimée en seconde place. Et, comme l'Impératrice lui donne papier et pinceau pour la mettre à l'épreuve en quelque sorte, la dame écrit ce poème symbolique : « Parmi les sièges de lotus des neuf degrés [qui sont au Paradis] même le dernier [me suffirait] ». À la lecture d'un texte aussi désabusé, l'Impératrice lui reproche de s'être trop vite découragée et lui conseille de continuer à penser qu'elle devrait être la première. Dame Sei est ravie, car elle sait désormais combien l'Impératrice l'aime. Quand le pick-up s'est profilé au bout de la place, je dois admettre que j'étais soulagée. Je n'ai pas raconté tout cela à Joël, j'ai seulement dit une vérité : aucun danger dehors, tout est calme.
        Joël m'a pris la main, une posture mélodramatique qui me met mal à l'aise. Il a répété : « Bien sûr, tu pourrais avoir cette impression, mais je ne suis pas fou. » J'ai retiré ma main un peu brusquement. Il a compris que son geste était déplacé. Je me suis sentie coupable, je lui ai souri comme j'aurais souri à Gaspard Haüser, m'étonnant au fond de cette inversion des rapports. Lui qui m'intimidait, je le voyais maintenant dépendant de moi, suppliant que je le rassure. Alors, visage livide, mine désemparée, il m'a dit : « Tu pars quand ? » et j'ai ressenti un frisson. La convention avec la ville de Malbec prenait fin bientôt. J'ai dû faire un rapide calcul (ce qui signifiait que j'écrivais depuis des semaines sans plus me préoccuper de l'écoulement du temps, et cette découverte me fit prendre conscience que j'étais peut-être bien ici, que Malvoisie était idéale pour moi). Je crois que j'étais aussi triste que lui quand j'ai prononcé à voix sourde : « Dans une semaine. »

  • Le feuilleton de l'été

    Pieds nus sur les ronces - 38

     

        Sortir aurait pu demeurer la grande obsession de Syrrha. L'espoir qu'elle avait mis dans la possibilité de s'extraire du monde clos de Malvoisie avait été si étrangement intense, tellement irrépressible qu'elle avait pu la comparer à la goulée d'air vitale du plongeur. Pourtant, le lendemain, quand Lucien lui proposa de venir avec elle (Madame Cruchen lui avait transmis le souhait de la jeune femme), Syrrha accepta sans véritable élan, surprise elle-même de ne plus être si pressée. Elle demanda à Joël s'il avait besoin de quelque chose, il bafouilla, résuma son incapacité à émettre le moindre souhait par une moue incrédule, la question n'avait guère de sens pour lui. Tout son univers était contenu ici et que vouloir de plus que l'univers ? Elle fut dans la voiture, un pick-up grondant qui servait manifestement à toutes sortes de travaux et de transports, assise à côté d'un fusil dans son étui, objet tout naturel dont Lucien ne prit pas la peine d'expliquer la présence, et vit devant eux l'énorme grille s'ouvrir. C'était simple. Il lui revint la lente progression de l'angoisse, née la veille ici-même, devant le portail fermé, sensation plus forte à chaque minute, au point que l'écriture n'était qu'à peine parvenue à la distraire, sensation qui l'avait submergée jusqu'à ce que la perspective de sortir avec Lucien l'apaise. Elle fit le parallèle avec ce moment de son adolescence où la famille d'une amie voulait à tout prix la retenir chez eux, la garder encore, un moment de plus, et encore avec l'appartement crasseux d'Arbane, dont elle partit en fuyant, dès la porte franchie. Là, aucune difficulté, la grille s'ouvrait grand. Lucien ajoutait d'ailleurs que, si elle n'avait pas peur de marcher, Syrrha pouvait profiter des passages quotidiens de l'infirmière, sortir avec elle après sa visite du matin puis rentrer par ses propres moyens. Il lui déconseillait par contre de s'aventurer le soir seule hors de la propriété. Les mêmes qui avaient détruit l'abbaye erraient encore dans la campagne. Lui ne se rendait à l'extérieur qu'une fois par semaine, rarement deux. Tous les autres restaient à Malvoisie. « Est-ce que monsieur Cot, Joël ou madame Cruchen sortent de temps en temps ? » Lucien s'était arrêté pour vérifier que la grille se refermait bien derrière eux. Rassuré, il reprit la route « Non. Chacun a ses raisons. Monsieur Cot ne se sent bien qu'entouré de ses livres. Monsieur Klevner est persuadé qu'il lui est interdit de sortir... » Comment ça, interdit ? Lucien porta son doigt au front et le frappa ainsi plusieurs fois « Il est un peu... spécial, si vous me permettez. En tout cas, il dit qu'il n'a pas le droit de partir sous peine de mort. » Syrrha préféra ne pas s'attarder sur cette information absurde. Et Arbane ? « Ah, madame Cruchen, c'est différent. »
        Lucien quitta la route du regard et observa Syrrha quelques secondes, comme pour vérifier qu'elle était digne de confiance. « Je crois qu'elle s'est condamnée elle-même. Une façon de partager le sort de ses aïeules. » Il dévisagea à nouveau la passagère. Syrrha le fixait, extraordinairement concentrée. Il haussa les épaules, après tout, il n'y a aucun secret, l'histoire est connue. « Quand René Cot, le père d'Alexandre, a acheté Malvoisie, l'agence lui a expliqué qu'il y vivait encore une femme avec sa fille, sa fille qui devait avoir une trentaine d'années alors. On n'avait pas osé les déloger, et puis elles entretenaient le château un minimum, veillaient au grain avec une faible rémunération. C'étaient les domestiques des anciens propriétaires et il fallait décider de les garder ou non. René Cot a accepté. Elles étaient discrètes, serviables, connaissaient les lieux par cœur, et puis la plus vieille était trop âgée pour être mise à la porte comme ça. Il y a assez de place ici pour héberger, et oublier, qui on veut. Tout allait bien. Et puis, et bien, le père Cot n'a pas été insensible aux charmes de la fille, la jeune domestique, des histoires qui existent. » Syrrha entrevoyait une possibilité : Ils ont eu un enfant ? Arbane ? Arbane est la demi-sœur d'Alexandre, c'est ça ? Lucien acquiesça. Mais l'extraordinaire n’est pas là, ajouta-t-il. « Ce sont des choses courantes, hélas. Une domestique que le châtelain engrosse, on voit ça tout le temps. C'est ce que le père Cot a découvert à ce moment-là qui est assez original. » Piquée, Syrrha menaça en riant de se servir du fusil si Lucien n'en arrivait pas plus vite au fait. « La grand-mère d'Arbane, cette dame âgée qui jouait les domestiques à l'arrivée du père Cot, était en fait la fille unique des châtelains d'origine, les Malvoisie. Elle n'était sortie qu'une fois du château, pendant l'occupation. Elle était jeune, un peu sotte sûrement, inexpérimentée quoi, elle est tombée amoureuse du premier beau gosse qu'elle a croisé, histoire classique là aussi. Déjà, découcher ça ne se faisait pas chez les Malvoisie, ensuite, faire l'amour avec le premier venu était indigne, enfin, que le gars en question soit un soldat allemand, c'était faire exploser les limites convenues. Les Malvoisie ont tellement eu honte de leur fille qu'ils l'ont condamnée à ne plus jamais sortir pour que nul ne connaisse la tache indélébile faite sur le renom de la famille. » Syrrha restait bouche bée, elle souffla « Mon Dieu... », elle qui ne croyait pas. Lucien hocha la tête, « Le fruit de cette union maudite entre le jeune allemand et la fille Malvoisie – fruit de cette union qui serait un jour la mère d'Arbane, vous me suivez ? – est né là, dans le secret du château. Les vieux Malvoisie ont donné à l'enfant de la honte un prénom de pécheresse : Madeleine ; un nom trouvé sur une étiquette de vin : Cruchen ; et ont décrété que, celle-là non plus, ne devrait pas sortir : sa blondeur trahirait la nationalité du père. Elle s'est échappée pourtant, il y a eu sans doute un pacte entre les parents et leur fille indigne : si elle ne révélait rien même à sa fille, se contentait de tenir son rôle, la petite pourrait vivre sa vie.  Madeleine a fait ses études, est revenue souvent voir sa mère, persuadée qu'elle était la fille d'une domestique, et presque reconnaissante aux Malvoisie qu'ils gardent aussi longtemps une dame plus très performante et de plus en plus folle. La mère de Madeleine ne lui a révélé la vérité qu'après la mort des vieux Malvoisie. D'une certaine manière, je crois qu'elle, la vieille, trouvait leur attitude normale et censée, mais enfin, elle était bien atteinte, un peu simplette au départ, avec ça une vie de recluse, méprisée méthodiquement depuis sa tendre jeunesse... Je pense qu'elle a perdu la raison. Incroyable, hein ? Malgré cela, après son peu d'études – elle n'était pas spécialement brillante – Madeleine est revenue au château et est restée. Quand le père Cot est arrivé, il ne savait rien, personne ne savait. Et puis est née Arbane, notre chère Arbane Cruchen. Elle a gardé le nom de sa mère. Et elle est restée, elle aussi. » Syrrha était muette. Le pick-up entrait dans le village. Le père Cot n'a pas reconnu sa fille ? « C'est Madeleine qui n'a pas voulu. Elle et sa mère sont un peu bigotes, il y a un côté amour du martyre chez elles. Enfin là aussi, j'imagine. La vieille est folle, elle reste prostrée toute la journée ; Madeleine s'en occupe. Elle s'en occupe bien, apparemment. Quant à Arbane, elle reste à Malvoisie parce qu'elle attend son tour. Toutes ces femmes sont condamnées à mourir recluses ici, je pense. C'est leur malédiction, mais c'est aussi leur raison de vivre. »

  • Le feuilleton de l'été

    Pieds nus sur les ronces - 37

     

        Internet n'est donc pas absolument tabou à Malvoisie. Arbane s'est offert un abonnement sans l'évoquer à son patron (je postule cette hiérarchie mais je n'ai pas demandé vérification). Elle m'a laissée une demi-heure seule devant l'écran, dans le salon de son appartement. Chez madame Cruchen, ce devait être joliment aménagé à l'origine, je suppose. Je suppose, parce que les meubles sont submergés de poussière au parfum âcre et de vieux journaux, de sacs poubelles, de boîtes de conserve ouvertes niellées de mouches, de vaisselle sale, même de choses dont je n'ai pas eu envie de connaître la nature. L'air était saturé de miasmes. Malgré le geste d'Arbane pour ouvrir immédiatement la fenêtre de la pièce, chaque respiration était coûteuse et piquait les sinus. Le sol est un lino dégueulasse, collant sous la semelle, et il y a des tapis tellement gorgés de crasse que leurs motifs sont fondus les uns aux autres, indiscernables sous l'épaisseur des moisissures. Marcher dessus donne l'impression d'écraser de la mousse en forêt, une mousse habitée d'insectes qui croustillent sous les pieds. J'étais médusée de découvrir qu'une personne d'apparence aussi soignée puisse vivre dans un intérieur aussi répugnant. Pour me permettre d'entrer, elle a repoussé du pied un carton crevé qui a répandu un jus douteux, elle s'est excusée du désordre (habituellement, quand une personne vous fait pénétrer chez elle en s'excusant de la sorte, on fait mine de la rassurer : « Mais non allons, c'est très bien », mais là, j'étais muette). Puis elle m'a désigné l'ordinateur et le fauteuil où je pouvais m'installer. C'était un ancien fauteuil de bureau mal en point, désaxé et bancal, recouvert en partie par une vieille serviette-éponge aux dessins assourdis de saleté. Je n'osais pas m'asseoir et Arbane a vu dans mon hésitation une marque de politesse, elle m'encourageait « allez-y je vous en prie, faites comme chez vous ». J'étais habillée pour aller marcher, une vieille tenue sport moche dans laquelle je me sens à l'aise, j'ai retenu ma respiration en me promettant de jeter mes fringues dans la baignoire dès que je serais rentrée dans ma chambre, et j'ai posé mes fesses sur cette sorte de litière spongieuse. C'était comme s'enfoncer dans du mucus. Le clavier était poisseux, je pianotais en retenant une moue de nausée. Heureusement, Arbane s'est éloignée par discrétion. Dans un frisson de dégoût, j'ai craché sur mon mouchoir et vite vite j'ai essuyé grossièrement la surface des touches.
        Ma boîte mail était moins submergée que je le craignais. Plusieurs messages de ma mère et de mon médecin. Des amis qui pensent à moi, un appel du pied de mon ancien éditeur, des messages de lecteurs, des invitations, des spams vite supprimés. J'ai répondu à chacun rapidement : je suffoquais et je sentais sous moi l'immonde élasticité de la ou des serviettes accumulées par strates pourrissantes. La connexion était chaotique ou la machine ne suivait pas : le peu que j'ai opéré a pris beaucoup de temps. Je n'avais pas fait de saisie des premiers chapitres de mon roman et il aurait fallu que je revienne pour l'envoi à l'éditeur, mais j'ai renoncé. J'ai bâclé pour me débarrasser et je me suis levée. Arbane m'a proposé un café, une tisane ou autre, elle avait aussi un vin blanc frais de la région qu'elle pouvait me faire découvrir si je le souhaitais, et déjà des verres sonnaient entre ses mains. J'ai remercié un peu précipitamment, elle s'était approchée et j'ai vu sur son visage une expression fâchée. « Syrrha, vous êtes si pressée ? » Je me sentais mal, j'étouffais, je me maudissais d'être venue. « Il faut que j'écrive » j'ai dit, en essayant de respirer par la bouche. Elle me fixait d'un air triste, semblait deviner la moindre de mes pensées. Il y a eu un bruit dans une pièce de l'appartement. Arbane n'a pas réagi tout de suite, elle avait arrimé son regard au mien et paraissait ne plus pouvoir s'en détacher. Elle était là, ses verres opaques à la main, quand un nouveau bruit suivi d'une exclamation est venu jusqu'à nous. Arbane a dit : « Maman ? » sans me quitter des yeux. Je suffoquais, les murs se déformaient. Il y a eu une plainte et un bruit très lourd, un gros livre qui tombe, suivi d'un autre, puis toute une avalanche de bouquins accompagnée d'un juron : « Bordel ! » jailli d'une poitrine féminine. Arbane a soupiré, elle a eu une expression désolée « Une autre fois peut-être ? » j'ai acquiescé, incapable de dire un mot, j'ai fait signe que je devais partir, elle a dit « à ce soir » et a posé les verres au hasard, par terre, là où elle était et où je suppose qu'ils sont encore, avant de se précipiter vers la source des bruits. « Maman ! » j'ai entendu, et en réponse, une voix grêle qui sifflait : « Ah ben oui, et oui, et oui ! Bordel ! » je suis partie. Enfin, me voici avec du papier, des stylos et des serviettes hygiéniques (oui, c'est ce dont j'avais besoin et, chose incroyable, il y en a plusieurs marques dans la cave !) et ça ira comme ça. Un de ces jours, je demanderai à Lucien de m'ouvrir pour sortir.

  • Le feuilleton de l'été

    Pieds nus sur les ronces - 36

     

        Si on peut s'étonner qu'elle n'ait pas davantage l'envie de sortir de Malvoisie, il faut avoir à l'esprit d'abord la démesure des lieux et la possibilité de leur exploration qui est en soi une aventure, un extérieur dans l'intérieur, mais il faut aussi se souvenir que le projet essentiel qui fixe la présence de Syrrha au château est un livre à écrire. Syrrha a expliqué son travail, lu quelques pages à son éditeur enfin revenu de vacances, il est enthousiasmé par ce qu'il a écouté. C'est différent, original, pertinent. Il l'encourage avec des mots sincères, aimants, des paroles de désir pour un texte. Ces mots la bouleversent parce qu'elle sait, elle ressent avec une acuité inédite ce qui est en train de se passer, là, dans l'espace minuscule du bureau, à l'intérieur des limites du papier. Il se produit une réaction alchimique qui fait vibrer tout ce qu'elle y précipite. Chaque pensée est parfaitement traduite, chaque mot est juste, et l'ensemble est irrigué par une vie qui lui fait parfois douter qu'elle en est bien l'auteure. Elle frissonne quand, au terme d'heures passées dans l'extase, elle découvre comme en s'éveillant les pages et les pages labourées de lignes sans ratures, tenues, carrées, puissantes, données sans effort sous la dictée d'un autre. Et puis elle s'amuse de l'idée, c’est bien elle, il n'y a pas de place pour les fantômes, elle maîtrise. L'enthousiasme qu'elle connaît à produire ainsi comme en rêve, ce mot qui qualifie aussi la réaction de son éditeur, elle sait qu'il désigne originellement ce qui est inspiré par les dieux. Elle se souvient de Howard, persuadé que Conan en personne lui dictait ses aventures. Ce n'est pas son délire préféré ; chaque être humain possède la mémoire de toute l'espèce qu'il faut entretenir et qu'il suffit de restituer. La création est peut-être d'essence phylogénétique.
        Un mois et demi est passé – réellement un mois et demi : il ne s'agit plus de la fable du temps ralenti. L'incendie s'est effectivement éloigné. Les ciels de jour ou de nuit sont mornes, jamais menacés de la morsure des feux. Syrrha se sent une force de survivante. Les livres font partie des bouées de sauvetage ou quelque image du genre, ce qui lui a permis de tenir. Il y a les lectures, le franchissement de la peur par miroir interposé, les échanges avec ses amis, est-ce que Joël et Alexandre sont entrés dans cette très étroite réserve de l'amitié ? Ce n'est pas dit. Il y a des complicités, construites autour de l'écriture et des livres, mais ce n'est pas suffisant. Syrrha s'est souvent interrogée sur les ressorts et la valeur réelle de l'amitié. Elle se méfie, ne délivre ce titre qu'exceptionnellement, et provisoirement. Elle a peur des trahisons. Ceux qui auraient dû la protéger, vieille histoire, et qui ont été ses ennemis, ont tenté de la détruire. Elle n'a pas eu l'heur qu'un professionnel lui donne les clés, lui dise que ce qu'on faisait d'elle était anormal, qu'elle n'avait pas à subir ça. Le regard détourné de sa mère, qui avait deviné, deviné c'est sûr, elle l'a avoué un jour, et dans quelles circonstances ! Le regard détourné, la trahison suprême. Curieusement, Syrrha a longtemps cru que ce n'était pas grave, qu'elle s'en sortait bien avec ce passé. C'était remisé, elle avait avancé, se trouvait tous les signes d'une vie banale. Elle avait eu des chéris, des rapports sexuels normaux, sans angoisse. Elle s'était trouvée une place dans la société. Et puis elle a écrit. Tout a surgi, a-t-elle pensé. Elle a d'abord réglé des comptes avec sa mère, elle a d'abord parlé des fugues et des drogues, des tentatives de suicide maternels, des médicaments, de l'alcoolisme, des vagabondages où elle l'entraînait. Comme si c'était ça d'abord le problème. Elle a gommé le père, une anecdote. Elle s'est arrêtée sur le signal hors contexte, elle n'a pas dépassé la frontière qui se trouvait au delà du détail du regard détourné. C'est resté longtemps en friche, inexploré. Syrrha aurait été incapable de dire pourquoi. En elle, à l'intime le plus viscéral, quelque chose mûrissait qui savait bien, avait pris toute la mesure, avait estimé les leurres. Les livres étaient talentueux, mais ce qui était à régler ne l'avait pas été, au fond. Syrrha se défendait de jamais vouloir exorciser ses névroses par le biais de l'écriture. Elle multipliait les filtres pour s'en faire à elle-même la démonstration. Chez les autres auteurs, elle détestait deviner la psychanalyse à l'œuvre, avait des mots terribles pour dénoncer pareille attitude, pareille exhibition, pareil égoïsme. Elle en était pourtant bien là, repoussait d'un grognement cette idée et l'idée corollaire : est-ce que Joël n'avait pas raison ? Si c'était cela son moteur, à quoi bon donner à lire cet exutoire ?

        Syrrha a eu des velléités de sortie il y a quelques jours. Une nécessité, faire quelques courses. Elle n'a pas imaginé devoir en parler, s'est un matin dirigée vers la grille, à pied. Il faisait un temps superbe et frais. Syrrha estimait, en se remémorant son arrivée, que le village traversé le plus proche, en périphérie de Malbec, était à deux ou trois kilomètres de Malvoisie. Une promenade agréable en cette saison. Elle trouverait là ce qu'il lui fallait. La grille était fermée. L'outrance caractérise Malvoisie et l'entrée du parc ne dérogeait pas. Syrrha éleva son regard. La paroi de métal couronnée d'un faisceau de piques impressionnantes, rivalisait par ses proportions avec les portails des châteaux les plus monstrueux. Lors de sa venue, il y a longtemps, un battant était dégondé, tordu et jeté à terre. À présent, les deux vantaux du portail redressés formait une falaise métallique, indubitablement verrouillée. Impossible de grimper. Elle s'acharna sur la poignée, tenta de soulever la tringle qui solidarisait l'un des battants au sol sans succès, se résigna. Comme elle longeait inconsciemment par le regard, la continuité du mur à partir de sa place, elle remarqua des tumuli alignés entre les premiers arbres du parc et le quasi rempart qui sépare Malvoisie de l'extérieur. Il y en avait cinq, tas de terre remués depuis peu, mais on pouvait devenir d'autres tumuli plus loin, dont le relief était gommé par la croissance des herbes folles. Cela évoquait inévitablement des tombes. Incrédule, refusant d'abord cette option, Syrrha repensa néanmoins à Alexandre, circulant dans le parc, son fusil sur les genoux. « Malgré le portail réparé, il en vient toujours. » Elle avança sur le sol irrégulier à cet endroit, franchit quelques ronces qui lui rappelèrent d'autres souvenirs, souvenirs qui l'embarquèrent dans une autre forme de pensée, noire, qui imprégna soudain sa vision des choses, réveillèrent une colère, un abandon aussitôt, et une morosité. Elle n'alla pas plus loin. Considéra les tombes, car elle était persuadée qu'il s'agissait bien d'intrus anonymes fusillés et enterrés là, avec une brusque indifférence. Et alors, se dit-elle, et alors ? Elle revint sur ses pas, chercha sans insister Lucien ou Mina, puis l'envie de reprendre le travail étant la plus forte, elle rentra.
        Avant le déjeuner, elle expliqua discrètement à Arbane qu'elle voulait faire quelques achats dans le village le plus proche. « Lucien sort justement demain, il vous emmènera. » Syrrha était soulagée. Et quel soulagement bizarre ! Une véritable délivrance. La sensation était si intense qu'elle fut obligée de s'interroger. Pourquoi se trouvait-elle si heureuse de pouvoir sortir ? Tandis qu'elle scrutait ainsi les plus infimes remuements de son cœur, Arbane lui demanda innocemment de quel type d'achat il s'agissait, car il y avait de véritables magasins dans les caves du château. Syrrha sourit, légèrement ennuyée elle confia la raison de sa sortie, certaine qu'Alexandre ne se préoccupait pas d'engranger de tels produits, mais Arbane la rassura : « Vous seriez surprise par tout ce qui est thésaurisé ici. De quoi tenir un siège. Même pour ça. Venez. »
        Elles furent dans le parc. Syrrha ajouta qu'il lui faudrait aussi du papier et des stylos. Arbane hochait la tête : « Nous avons tout cela. » Syrrha sentit une pique plus forte, elle était comme percutée par un désir soudain de s'évader, elle se retenait pour ne pas crier qu'elle voulait sortir. Sortir, et qu'importe la raison. Peut-être qu'il lui fallait un nouvel extérieur. « Il faut que je trouve un cyber café pour envoyer mes textes à l'éditeur. » Cette fois, c'était sans appel. Croyait-elle. Elles se dirigeaient à présent vers la muraille percée de porches que Syrrha avait découverte lors de son premier tour complet de Malvoisie. Arbane se dirigea vers l'un d'eux, fermé par un portail de bois. Elle poussa une porte découpée dans un des vantaux. Cela donnait sur une petite cour intérieure, identique aux aires délabrées qui lui étaient contiguës. Arbane n'avait d'abord pas réagi à la dernière demande de Syrrha qui tentait de tromper son impatience en observant les cadres de fenêtres qui perçaient les bâtiments donnant sur la cour. Ils étaient inspirés de la Renaissance, style rare à Malvoisie. La gouvernante lui saisit le bras : « Il faut que je vous avoue quelque chose. » Elles franchirent le porche, avancèrent dans la cour, divisée en deux parties égales par l'ombre des bâtiments qui l'encerclaient. Arbane désigna une porte assez large. C'est l'accès aux réserves, dit-elle. Syrrha se sentait submergée par l'angoisse. Elle tentait de se raisonner, mais la surface d'ombre dans laquelle elle pénétrait à présent formait une nasse noire et froide, et il lui semblait que, pas après pas, la flaque épaisse l'engloutissait. Elle parvint à dire, dans un souffle asphyxié : « Que vouliez-vous m'avouer ? » Arbane souleva une barre qui condamnait la porte. « Ne le dites pas à Alexandre, n'en parlez à personne : moi, j'ai internet. »

  • Le feuilleton de l'été

    Pieds nus sur les ronces - 35

     

        Lasse, féminine en diable, l'infirmière a conduit son pas fatigué jusqu'à moi, qui patientais au pied de l'escalier. Je n'ai pas pris l'habitude de ce poste, mais il m'arrive d'attendre là quand je suis en avance pour le déjeuner. Elle était dans sa tenue de travail, son vêtement terne, elle revenait en traînant de l'appartement de M. Cot, cette partie du château inconnue pour moi. Elle tenait sa mallette au bout du bras avec une fatigue trop manifeste, elle me regardait d'un air blasé, patient. Mais il restait, à travers cet appareillage élaboré, des reliefs de la pulpeuse invitée, prête à toute soumission. Je lui ai demandé d'ailleurs – j'ai osé sur un élan, une brusque inspiration – ce qu'était ce fameux Examen, et j'ai lu dans son regard un désarroi, un ennui. Elle m'en voulait de ne pas jouer le jeu. Elle n'était plus la libertine sexy de l'autre soir ; elle avait repris son rôle dans la vie, la vie où nous étions en ce moment, elle et moi. Parler de l'Examen, c'était évoquer une littérature, non pas inavouable, mais indicible au nom de la magie. La nommer, prononcer au jour « l'Examen » c’était trahir, révéler le truc du magicien. Je me suis excusée, furieuse de m'excuser, mécontente de mon audace, et elle est partie sans un mot. L'indignation ressentie lui avait redonné de l'énergie : ses pas étaient accélérés et sonores, la porte a claqué et a prolongé dans l'air vaste du hall les vibrations d'un grondement.
        Il n'y a qu'un téléphone pour tout Malvoisie. Il est posé sur un guéridon dans le vestibule qu'on traverse pour se rendre dans la grande salle à manger. Vue l'immensité des lieux et la dispersion du petit peuple de résidents dans les étages ou dehors, il y a très peu de chances pour qu'un appel trouve son correspondant. Une technique pour l'appelant est de laisser sonner, des heures si nécessaire, jusqu'à ce qu'un fantôme de passage décroche ; l'autre consiste à s'accorder sur un moment. J'ai appelé de nouveau mon éditeur en laissant cette fois un message plus explicite. Pour me joindre (les portables et la wifi ne « passent » pas et il n'y a pas davantage de connexion internet), mieux vaut téléphoner vers 13 heures, quand je suis à peu près sûre d'être descendue déjeuner dans la salle à côté. Il y a des exceptions (les belles journées incitent à manger dans le parc), mais j'essaye de respecter cet emploi du temps pour laisser à mon éditeur une chance. Le téléphone de Malvoisie est un appareil relativement moderne si l'on considère le reste du décor mais personne n'est jamais parvenu à comprendre comment écouter les messages. Lucien aurait essayé dit-on puis abandonné en conseillant d'acheter un appareil digne de ce nom. Alexandre n'a jamais obtempéré. Je ne crois pas qu'il est pingre, mais le téléphone est un médium qui l'ennuie. Je ne l'ai jamais vu appeler ou répondre. C'est Arbane qui le fait pour lui. Il n'est pas non plus technophobe ou néo-luddite : son fauteuil roulant est le plus sophistiqué que je connaisse. Mais tout ce qui complique l'existence sous l'apparence de l'ergonomie l'anéantit, je crois. Lucien m'a confié qu'il y avait eu une connexion internet à Malvoisie, naguère. Alexandre était enthousiaste, il avait trouvé ça formidable, il avait dit : Formidable ! Et puis après un temps d'étude (dixit Lucien, Joël n'a pas confirmé), il est allé chercher son fusil et a dézingué le terminal. Je n'y crois pas, Lucien grossit le trait, mais certainement M. Cot a fait remballer la machine et l'a réexpédiée. Alexandre ne vit que pour ses livres. Il sait toute la stérilité de cette accumulation sans visiteurs, en rajoute à ce sujet (« Tout ce savoir mort, hein ? ») et sa désinvolture par rapport au devenir de sa bibliothèque en est un aspect. Il n'a pas le projet (j'avais écrit « l'inquiétude ») de transmettre. Tout ça disparaîtra avec lui. Je commence à comprendre. J'avais pensé un temps que Joël hériterait des livres, mais je sais maintenant que le vieux maître ne souhaite pas l'encombrer. Si Alexandre m'a parlé d'internet l'autre jour, et de sa puissance de diffusion du savoir incomparable, c’est qu'il a compris que les codex n'avaient désormais plus de sens. Il y a cependant un paradoxe, parce que jamais rien n'est simple et univoque : Alexandre ne cesse d'alimenter sa bibliothèque, d'entretenir sa pertinence en quelque sorte. Il est abonné à plusieurs revues littéraires et scientifiques et commande régulièrement des ouvrages récents. Il en a été ainsi des miens, après l'écho critique dont mes  premiers romans ont bénéficié. Alexandre n'est donc pas un homme du passé. Il a seulement la conviction qu'un tel ensemble n'a pas d'intérêt pour un autre que lui. Entouré depuis l'enfance de leurres et de trompe-l’œil, je crois qu'il est imprégné de l'idée que tout n'est qu'illusion et vanité. Joël aussi me semble engagé dans cette voie, et je devine que moi-même je ne suis pas insensible à ce discours paisiblement désespéré. C'est peut-être ce qu'a voulu dire Joël quand je lui ai parlé d'Ossian et d'Alexandre pour qui un faux correspond à la vérité d'une époque, époque qui a besoin de ce faux et lui trouve toutes les qualités requises. Ainsi du buste de Nefertiti, s'il est avéré un jour que cet objet est une contrefaçon, nos descendants s'interrogeront sur les qualités qu'on pouvait lui trouver alors. Eux la verront dépouillée de beauté, parce que c’est un faux et seulement cela à leurs yeux. Joël est revenu à ce propos, sur le phénomène de l'ossianisme. Selon lui, Ossian n'est pas à proprement parler un faux. C'est une réinvention aussi respectueuse que possible, basée sur de véritables textes anciens. Nous étions dans la bibliothèque d'Alexandre et Joël désirait me montrer une anthologie de l'histoire littéraire, mais après un temps trop long pour cette seule démonstration, il a dû renoncer. Dans cette anthologie, m'a-t-il dit, Alain Vaillant fait une comparaison intelligente qui permet de saisir le rapport de McPherson avec les textes gaéliques car il est de même nature que celui de Viollet-le-duc avec Carcassonne. On rend hommage, on reconstruit (ce faisant, on sauve de la disparition) mais on va trop loin, par vénération. Ce n'est pas exactement une démarche de faussaire. Il n'en reste pas moins qu'Ossian a annoncé le sturm und drang, qui a mûri le romantisme, qui a alimenté le nationalisme, qui a débouché sur les fascismes européens. « Si l'on considère qu'un livre a ainsi produit l'Histoire, en tout cas l'a influencée, dis-moi, quel est le livre qui a permis l'incendie actuel ? Alors que personne ne lit. Et puisque personne ne lit, quel est le livre qui n'a pas été lu et qui aurait pu l'empêcher ? » Il a dit cela sur un ton léger, refusant toute dramatisation, simple expérience de pensée. N'empêche, d'instinct, quand je suis retournée vers l'escalier en traversant le hall, j'ai jeté un œil par les fenêtres pour discerner dans les vapeurs du soir si l'incendie n'avait pas repris sa progression.

  • Le feuilleton de l'été

    Pieds nus sur les ronces - 34

     

         Syrrha a conservé le rituel mis en place aux premiers jours des premières pages. Après le petit déjeuner, jogging, douche, puis écriture jusqu'à midi dans sa chambre, puis déjeuner suivi d'une promenade ou d'un temps de lecture avant de reprendre le travail, dans la bibliothèque cette fois. La présence d'Alexandre fait sur elle l'effet d'une figure solennelle et bonne qui la met en confiance, l'instruit parfois par des bribes de savoir jetées au débotté. Joël les rejoint ponctuellement, de plus en plus souvent croit-elle. Il leur arrive de discuter, de s'offrir une pose. Pose brève mais devenue rituelle. Alexandre énonce l'avancée de ses travaux, progrès millimétrique, Joël consent à parler de son roman et de son proche achèvement, où il sera question de Malvoisie sans doute, Syrrha partage ses impressions sur le dernier chapitre du sien, inspiré lui aussi par Malvoisie, par ses promenades nocturnes, par le jardin de Lucien. Une distorsion entre intérieur et extérieur. Chacun sait bien qu'il ne fera pas lire le résultat, que l'écriture, celle-ci en tout cas, ne sera pas partagée, qu'on en restera aux confidences sur la mécanique du récit, sur le travail. C'est très satisfaisant. On cesse de parler, on se remet au travail, enrichi par les réactions des autres. Le temps clos entre les rayons de la bibliothèque referme ses ailes, démembre les assemblages des autres pendules, émousse les rouages des appareils à mesurer trop sûrement sa fuite. Syrrha comprend pourquoi la pendule Empire est constamment corrigée par Arbane. Le temps ne s'écoule pas ici. De la même manière que les secondes virent aux siècles sous le vernis du miroir, quand Syrrha implore son reflet et l'insulte et lui crache son nom son nom mille fois répété Syrrha Syrrha Syrrha encore Syrrha, et que tout se désagrège. Elle n'a plus peur, elle surmonte l'effroi de sentir sa vie s'extraire d'elle pour investir l'image de sa face inerte et la voir vivre à sa place et le reflet la considérer avec le même étonnement que s'il découvrait qu'il vit, s'affolait de se sentir vivre, respirait contre son gré entre le verre et la surface du tain. Le Golem pareillement a dû sentir cet effroi de la première inspiration, de l'air et de la pensée irriguant sa carcasse de glaise. Le Golem et le reflet de Syrrha par delà les âges se sont dit qu'ils n'avaient pas le droit, que vivre en imitant la vie était un blasphème.

  • Le feuilleton de l'été

    Pieds nus sur les ronces - 33

     

        Rien de notable, sinon l'écriture qui se poursuit avec la même aisance, ce qui est tellement rare chez moi. Cette facilité donc. Qui vient en partie du fait, mais je m'en persuade sans preuves, que mon plan se perfectionne. J'ai à présent une vision assez claire de l'espace dévolu à chaque appartement. L'autre jour, Joël m'a permis d'entrer chez lui. Son appartement est plutôt réduit si l'on considère la taille du château ; il pourrait bénéficier du double ou du quadruple mais je crois que ça ne l'effleure pas, il n'a besoin de rien, d'aucun espace intime plus grand qu'une chambre, un bureau et une salle de bains avec toilettes. Cela ressemble à la chambre que j'occupe, additionnée de l'espace d'un bureau, avec des rangements et une petite bibliothèque composée d'usuels uniquement. Son bureau n'a pas d'ouverture. Avec ma compréhension des lieux, je vois bien son orientation et comment il se situe sur le plan général. Je lui ai demandé si les Cruchen, si proches, ne le dérangeaient pas. « Je m'arrange », il m'a dit. Je devine qu'il est témoin de toutes les crises et consolations de ce huis-clos féminin. Ce qu'il ne dit pas mais que je devine est que ça le nourrit, certainement. Je me verrais assez bien écrire sous la dictée des disputes, dans la verve qu'inspire la colère. Mais c'est une autre histoire.
        Mes promenades nocturnes. Celle d'hier. Je somnolais après un repas trop lourd ou trop rapide, je ne trouvais pas le sommeil. Il y avait une vaste lune accrochée dans le vide. Accoudée à la fenêtre ouverte, je l'ai admirée longtemps en respirant l'air tiède et souple. Pas d'incendie en vue. Cette histoire d'incendie d'ailleurs, il me semble que je l'ai rêvée, que c'est de l'histoire ancienne. Vu d'ici, le monde n'a plus de haine, les hommes sont au repos, les armes sont remisées. Pas de feu au dessus des collines de Malbec. Cependant, je savais que je n'arriverais pas à dormir, alors j'ai enfilé ma tenue de jogging et je suis sortie. J'ai fait cela une ou deux fois, disons trois avec celle de cette nuit. Le parc est magique à ce moment-là. Joël m'a conseillé ce petit plaisir et Alexandre qui était là (quand nous sommes tous les trois dans la bibliothèque, le travail crée une complicité, il y a toujours un moment où l'on range les affaires, où les documents s'empilent sur un côté, un temps propice aux échanges). Il dit que les arbustes taillés, les angles du château comme les facettes d'un joyau renvoient la lumière de la lune de façon singulière. C'est vrai. Hier soir, donc, j'ai voulu réitérer cet épisode magique. La promenade de cette nuit ne s'est pas déroulée comme prévu. Enfin, elle a connu un détour. Est-ce que j'attendais cela ? Je ne sais pas. Est-ce que je l'espérais ? Je ne crois pas, et la relecture de mes notes dans ce calepin me conforte dans cette idée.
        J'ai fait quelques foulées d'abord, et puis je me suis mise à marcher. Le besoin de me dépenser en courant m'était passé, j'avais juste envie de me promener dans cette incroyable lumière. Au lieu de m'asseoir comme je le fais parfois sur un banc dans une allée, ou de faire le tour par la droite en sortant sur le perron, en direction du bassin d’hermès puis du « belvédère », j'ai pris sur la gauche, en direction du potager. J'en étais à cent mètres, quand j'ai eu un coup au cœur, vite apaisé. Un instant, j'avais confondu les baromets, dressés contre les tuteurs, avec des silhouettes humaines. Sous la clarté lunaire dont on a déjà dit tant de choses, qui a inspiré tant de poètes bons ou mauvais, un aspect est avéré : il se crée l'illusion d'un jour incertain, l'accoutumance aidant, on croit lire les formes comme en plein soleil, mais toutes les teintes sont dégradées, les carnations prennent l'aspect livide de la mort, les textures sont affadies et bleuies, les contours se liquéfient. Plus qu'en journée (ou déjà la suggestion fonctionne à plein régime), ce que l'on voit n'est que ce que l'on croit voir. Le clair de lune est le monde de la frontière, des sortilèges. On passe de l'autre côté. Comme si la nature avait appris de moi l'exercice face au miroir. La nuit sous la lune n'est pas un négatif du jour : comme le reflet qui prend ma place, c'est la même chose, mais irréelle, autre. Pas étonnant que le clair de lune soit devenu le lieu des transformations et des créatures à la frontière, morts-vivants et hommes-loups, sabbat. C'est sans doute sous l'influence de cet héritage fantastique que j'ai cru voir des humanoïdes debout dans le jardin. La vision avait été tellement forte et crédible que je m'étais arrêtée, pétrifiée, assourdie par mes battements de cœur. Ils étaient là, hiératiques, paisibles, alignés, tenant un conciliabule secret. Comme si mon cerveau avait assimilé cette idée, il créa une hallucination auditive. Pourtant, j'étais bien certaine que les personnages debout étaient les moines-plants de Lucien, mais j'avais l'impression de les entendre chuchoter, et malgré que je m'approchais, l'illusion ne cessait pas. Au contraire, elle prenait plus de force. C'était troublant d'abord, puis de plus en plus angoissant. J'avançais en imaginant des sources possibles : le gargouillis d'un arrosage oublié, la voix des grenouilles venue d'un endroit du parc assez éloigné pour que la distance la déforme et produise cet effet, des oiseaux nocturnes, le vent dans les ramures ou entre les murailles, le soupir de mes chaussures de sport, caoutchouc qui s'écrase au contact de la terre, sur le gazon que j'abordais à présent, ma propre respiration, je passais mentalement en revue ces possibles quand il me sembla percevoir un mouvement. Un baromet avait bougé. Je m'arrêtai, suffoquée. Il y avait vraiment quelqu'un.
        Le chuchotement n'avait pas cessé. J'étais tétanisée. Je revivais la sale expérience de mon attente dans le couloir mais l'espace vide autour de moi, l'hostilité de la nuit, augmentaient la sensation de danger. M'approcher encore, fuir ? Là-bas, la plante était secouée de tremblements. Un gémissement fusa, dont la nature était évidente. Un cri de plaisir. Féminin. Puis il y eut un grognement mâle, un de ces râles qui me rappellent. Bon bref. Des bons et des mauvais souvenirs. Passons. J'ai réalisé alors qu'il y avait bien des silhouettes humaines, mêlées à celles, similaires dans cette atmosphère, des grandes plantes attachées à leur tuteur. Et puis, j'ai compris que le nombre des personnes doublaient celui des baromets, comment avais-je pu ne pas le deviner de suite ? Je ne sais pas si je respirais. Probablement, mais c'était comme si tout était arrêté. Les autres baromets étaient saisis des mêmes tremblements, tressautements obscènes qu'il me répugnait de décrypter. Humains et baromets étaient accolés les uns aux autres, ils s'accouplaient. Ou bien hommes et femmes s'appuyaient aux moines-plants pour faire l'amour. Il y avait des mouvements et des râles explicites. La lumière était suffisante, j'étais assez proche maintenant pour détailler la scène, pourtant je ne comprenais rien, je n'étais sûre de rien. Qui était là ? Les corps étaient en partie dénudés, les visages découverts, brillants sous la lune. Je ne reconnaissais aucun des résidents de Malvoisie. J'ai supposé que des inconnus épiaient le développement des plantes, attendaient qu'elles soient hautes et dressées, ces plantes étranges, anthropomorphes comme des racines de mandragore, mais aériennes, érigées au dessus du sol, et quand ils estimaient le moment venu, ils s'introduisaient dans le parc. Des cérémonies orgiaques se déroulaient la nuit à l'insu d'Alexandre. Aussitôt formulée, cette idée chemina en moi et je la repoussai. Je ne pense pas que M. Cot soit innocent. Je pense qu'il était quelque part, qu'il assistait à la scène avec ses grosses jumelles. Je scrutai les murs du château mais il n'y avait pas de fenêtre allumée. Ce qui ne signifiait rien. J'étais persuadée qu'Alexandre était perché quelque part, là-haut, et qu'il se rinçait l'œil. Ici, il n'y avait que des grandes silhouettes debout, pas de fauteuil roulant, des gens sur pieds, personne ne s'était allongé sur la terre, les couples baisaient en s'adossant aux plantes solidement arrimées, je me dis alors que Mina et Lucien n'étaient pas innocents non plus, ils savaient l'emploi que certains faisaient de leur culture, car il fallait que les pieux soient assez enracinés pour contenir les ébats auxquels j'assistais, et certains, j'ai fini par le comprendre, se tapaient carrément les baromets, avec des râles encore plus sonores que ceux des couples. Ce n'était ni excitant ni agréable, c'était grotesque, je m'inquiétais des dégâts occasionnés aux plantes, au piétinement de ces intrus sur la terre retournée. Vraiment, j'ai d'abord pensé à ça, parce que j'ai eu un jardin moi aussi, et que ça m'aurait bien contrariée qu'une bande d'allumés vienne nuitamment tasser mon terrain ou marcher sur mes salades.
        Cependant, j'étais fascinée, immobile. Il faisait doux, je n'avais aucune envie de fuir, ne ressentais plus aucune peur, je ne bougeais toujours pas mais la raison était à présent que je ne voulais pas déranger. Combien de temps les inconnus allaient-ils jouir ainsi ? J'avais du mal à discerner la répartition des hommes et des femmes, même la distribution des végétaux et des humains, tout était agité des mêmes spasmes un peu ridicules quand on en est seulement témoin. Ahans, soupirs, gémissements, appels répétés, encouragements. Aucun rire, on besogne sérieux. Décidément, le stupre est permanent sur le domaine. Je repense à l'incendie, à l'urgence que ressentent certains à se donner du plaisir avant le grand embrasement final. Je me sens tellement éloignée de ces considérations. Je sais, moi, que c'est encore plus triste de chercher la jouissance pour elle-même. Égoïste, et donc décevant.
        Alors, l'un des protagonistes m'a remarquée. Je suppose que ce n'était pas le premier, j'avais surpris quelques coups d'œil dans ma direction, ce qui devait aiguillonner leur désir, mais ce fut le premier, un homme ou un baromet, à se tourner vers moi, à suspendre ses mouvements, à reprendre son souffle. Un homme que décidément je ne connaissais pas. Il était entre les cuisses d'une femme adossée à un moine-plant, ou moine-plant lui-même, il a tendu la main dans un geste d'invitation et a clairement prononcé : « Syrrha ».

  • Le feuilleton de l'été

    Pieds nus sur les ronces - 32

     

        Du tragique peut-être pas, mais les jours à Malvoisie semblent étendus et silencieux comme des monuments pénétrés de l'idée de la mort, et donc, imprégnés d'une beauté patiente. Étayés de parois épaisses, protégés des intempéries, ils durent assez longtemps pour paraître épuiser la lumière dehors. Ils semblent d'une autre nature que les journées malléables et frêles qui s'écoulent au delà des grilles. Cela convient à Syrrha, cela convient au rythme de son écriture. Elle se permet l'illusion d'un temps éternellement suspendu à sa spéciale intention. Au fond, elle sait cette illusion bien sûr, mais une telle fable caresse son idéal. Du temps qui est construit pour soi, des heures qui s'écoulent par la seule volonté de qui en bénéficie. Les semaines passent et elles ont une amplitude de mois. Son Sans Titre s'est étoffé et enrichi, elle l'a aussi impitoyablement biffé, le roman échappe aux préciosités et à la complexité initiales. Cela devient un livre neuf, une formule encore jamais éprouvée par elle, un univers inédit qui la rend heureuse parfaitement. Et pourtant, de l'enfance où elle puise le matériau de ce texte, elle a remué dès son premier ouvrage beaucoup de sales souvenirs. Douloureux et brutaux. Des tentatives de meurtre de la petite fille qu'elle était mais qui a survécu à tout. C'est une image (pas de couteaux menaçants ou de poison masqué) mais ce n'est pas rien, on l'a meurtri la petite, on ne l'a pas épargnée, son père en a abusé, des professeurs l'ont martyrisée, quant à sa mère... Syrrha peut parler de sa mère. Ce n'était plus le cas depuis longtemps. Sa mère et la parole autour de sa mère étaient scellées. Elle a d'abord rêvé d'expliquer certaines choses à Arbane. Parce que c'est une femme. Et puis elle a pris cette décision étrange de se confier à Joël. Une connexion indicible entre l'expérience qu'elle veut raconter et la réserve de l'ermite de Malvoisie s'est produite. D'autres connexions se sont faites encore, plus ou moins conscientes et subtiles : l'idée du tragique dans la beauté, qui lui convient ; le détachement de Joël quand surgit l'infirmière, distance où elle voit une complicité, une place laissée par délicatesse ; son rapport à la famille. Alors elle a raconté un soir, assise sur le perron à côté de Klevner, tandis que la nuit engloutissait le parc, comment elle avait connu sa propre folie, devant le miroir, comment elle plongeait parfois avec délices dans ce vertige, et Joël a écouté, sans paraître surpris. Que Syrrha se sente parfois incarnée dans son reflet davantage que dans sa personne, qu'elle se dédouble à volonté, s'évade de son corps pour être spectatrice d'elle-même, lui semblait bien normal. Encouragée par cette réaction inespérée, Syrrha a poussé plus loin les confidences. Elle n'a pas pu parler de son père, étrange pudeur, alors que son premier roman exhibait toute cette lie, la livrait au public, cela elle n'a pas pu devant lui, mais autre chose, un autre aspect de ses rapports avec sa mère, toujours lié plus ou moins à sa propre bizarrerie (« des fois, je suis bizarre »).
        « Ma mère s'est maquée comme on dit, avec un type qui me détestait, les bons vieux ressorts de contes de fées – inversés : en général c'est la belle-mère, la marâtre, qui persécute la jeune fille – là c'était mon beau-père, un gros con, macho et tout. Ma mère s'est barrée à cause de ça d'ailleurs, elle était juste divorcée, a tenté de refaire sa vie avec ce sale type. Elle est donc passée d'un sale con à un gros con. Pendant la période qui a suivi, on a vécu toutes les deux, seules, tranquilles, on aurait pu être heureuses et en fait la journée, tout allait bien mais la nuit, la nuit, Ô la terreur que j'avais de la nuit ! Il n'y avait qu'une seule chambre dans un immeuble de logements sociaux. Chaque nuit, ma mère s'endormait. Elle s'endormait et ronflait très vite, sûrement à cause des somnifères qu'elle prenait, mais je n'en savais rien, ou en fait si, je savais, mais ça ne m'intriguait pas, je ne m'intéressais pas à ça, j'avais peut-être quinze ans. J'étais dans un lit, à l'autre bout de la pièce, et entre les draps je l'observais. Tu sais, j'étais persuadée, mais vraiment comment dire, j'aurais pu le jurer alors, j'aurais pu jurer devant je ne sais pas, sur la tête de ma mère, c’est idiot, mais voilà : j'étais persuadée, convaincue, certaine, absolument, que ma mère, là, faisait semblant de dormir, qu'elle attendait que je m'assoupisse pour s'approcher de moi et doucement, sans bruit, venir me tuer ! Tu m'entends ? me tuer d'une façon ou d'une autre. Plutôt un couteau un truc violent. C'était horrible. Je te jure, j'en étais plus que convaincue, elle trichait, elle me trompait, elle imitait des ronflements censés engourdir ma vigilance et tout d'un coup, dès que mes paupières se fermeraient, elle viendrait me tuer. Ce qui est dur à expliquer, c'est à quel point j'en étais sûre. Et alors, pourquoi je ne hurlais pas, pourquoi je ne fuyais pas ? Je scrutais ses moindres gestes, le cœur cognait dans ma poitrine avec une force, j'étais moite de peur... Je devais mettre un temps fou avant de m'endormir, épuisée, je ne la quittais pas des yeux, je résistais aussi longtemps que possible au sommeil. Un cauchemar. Dès qu'elle se retournait, qu'une épaule roulait sous les draps, j'étais suffoquée par la panique, couverte de sueur, tétanisée, horrifiée, comment dire, comment expliquer un tel état ? C'était une névrose, je ne sais pas laquelle, une paranoïa bien sûr. Pourquoi est-ce venu ? surtout : comment est-ce que c’est reparti ? Je n'en sais rien. C'est une épreuve marquante mais elle n'a duré que quelques semaines sans doute, et puis un soir je me suis endormie sans angoisse, sans surveiller ma mère. Une nuit entière sans insomnies. C'était fini. Je ne sais pas ce qui s'est passé, je ne sais pas pourquoi j'ai fantasmé ces horreurs, mais je crois qu'une partie de ce que j'écris aujourd'hui vient de cette peur odieuse qui me prenait, le soir, et me retenait de dormir. Rassure-moi : je suis toujours une extraterrestre à tes yeux, hein ? » Et Joël a souri.

  • Le feuilleton de l'été

    Pieds nus sur les ronces - 31

     

        Sitôt que j'ai fini mon histoire, j'ai enchaîné sur la mère et la grand-mère d'Arbane. Je m'étais livrée, livrée beaucoup trop, je le regrettais. Joël en était gêné, j'ai bien vu. Il ne savait pas quoi me dire, j'ai enclenché ma question avant qu'il puisse m'en poser une, détailler la confidence que je venais de faire. Vous avez déjà vu la mère d'Arbane, et sa grand-mère ? Vous avez dû les entendre, elles habitent à votre étage. Joël n'a pas demandé comment je le savais, il a immédiatement compris ou cru comprendre. Il ne les a jamais vues. Je lui ai dit que c'était très surprenant, mais il a haussé les épaules, « c'est comme ça. » Il connaît l'histoire mais ne s'est jamais beaucoup interrogé là-dessus. Lucien lui a expliqué un jour que la grand-mère d'Arbane était là quand le père d'Alexandre a acheté Malvoisie. Une domestique dévouée, trop âgée pour être mise à la porte. Et puis, après, il ne sait pas pour la fille et la petite-fille, Arbane. La mère d'Arbane est névrosée, elle est en forme physiquement, mais complètement folle, incapable de faire un pas hors de son appartement. Il croit savoir que la grand-mère est impotente, Arbane s'occupe d'elle. « Quand tu ne vois pas Arbane... (le tutoiement est survenu à cet instant, il me semble), quand tu ne la vois pas dans la maison, c’est qu'elle s'occupe de sa grand-mère. » Il m'a demandé pourquoi ça me préoccupait. Toujours ce besoin de connaître les lieux ? Je crois que c’est plus compliqué que ça. Pas seulement les lieux. La vie des autres, peut-être, peut-être que la vie des autres m'intéresse. Après tout, quand on écrit, on reproduit ce qu'on devine de la vie des autres, on se nourrit de la vie des autres. Je lui ai rappelé que son livre s'appuyait sur des personnages réels. C'était curieux que le sort de ces femmes ne l'aient pas intéressé, lui. Il a dit qu'il ne cherchait pas de destins exceptionnels, pas de trajectoires exemplaires, ou pas forcément, mais enfin que oui, les parentes Cruchen étaient dans son roman. Le peu qu'il savait d'elles avait suffi pour la construction du reste de leur biographie fictive. Et moi, est-ce que j'y suis ? Je lui ai demandé est-ce que je suis dans ton roman ? (le tutoiement est venu naturellement en réponse au sien, voilà une chose de faite, semble-t-il, la confirmation que de nouveaux rapports sont engagés). Son visage s'est à peine à peine éclairé, il a eu une moue de malice assez proche de celle d'Alexandre (le mimétisme qui se produit avec les années de  proximité, je pense), ça voulait dire oui, et comment je meurs ? Il a répondu Nous n'en sommes pas là. « Je n'en suis pas là, en effet », j'ai répliqué. Quelque chose est passé, une complicité. Ce qui m'a permis de lui poser des questions sur ses parents, à lui. La question posée, j'ai eu peur de l'avoir froissé, mais Joël a seulement émis un soupir et il m'a dit que ses parents vivaient à Malbec, qu'ils lui rendaient visite de temps en temps, qu'il se contentait de discuter un peu avec eux, mais qu'il n'avait pas envie de les laisser entrer. Pas grand chose à échanger, ils n'ont jamais été proches, n'ont jamais rien compris. « Mon père est un paysan un peu réactionnaire, ma mère une figure terne, sans projet. Ils ont de l'argent, n'en font rien et ne vivent que pour en accumuler, autant dire qu'on ne se comprend guère et que pour eux, je suis un foutu gros flemmard. » J'ai repensé à son trajet vers la grille l'autre jour. Ce devait être pour ça. J'ai connu alors un surcroît de honte à m'imaginer épiant sa rencontre avec ses parents. Je le disais juste avant : il m'arrive d'être bizarre. Je ne sais pas si cette étrangeté aide à produire un auteur, je ne crois pas. Il  y a de très bons écrivains, absolument bien dans leur peau (enfin, admettons). Je pensais que l'évocation de ses parents s'arrêterait là, mais Klevner a eu un petit spasme nerveux, il se souvenait soudain de quelque chose qu'il lui semblait important de partager. Je crois qu'il réfléchissait pendant qu'il m'écoutait, à équilibrer par une confidence égale, ma propre confidence. Il m'a parlé d'un concours où son père l'avait emmené.
        « Il y avait dans la région un grand concours d'imitation de cris de cochon. Oui. Les paysans y venaient en connaisseurs ». D'un certain point de vue, Joël trouvait l'anecdote assez intéressante. Il lui semblait que cette histoire de concours de cris de cochon avait à voir avec l'idée de la mort et de l'esthétique car, selon lui, la fatalité est ce qui distingue la beauté des autres nuances de l'esthétique, comme la joliesse ou le bénéfique. Il m'a d'abord appris pourquoi on peut dire qu'il y a de la bonté dans la beauté. Étymologiquement, beau est issu du latin bellus qui est un diminutif de bonus, bon. Réminiscence sensible dans la traduction de l’expression bellum est en ' il est bon de '. Bellus qualifiait surtout les femmes et les enfants, avec la valeur de joli, mignon, charmant, ne s’appliquant aux adultes que par ironie. En raison de son caractère affectif, bellus l’a emporté sur pulcher et decorus, qui qualifie la beauté parée (oui, j'ai un peu repris des éléments d'un dictionnaire étymologique, mais c'est en substance ce que Joël a expliqué). Il y aurait donc dans la beauté une forme de bénéfice à s’y trouver confronté. Et pour cela sans doute, une recherche dans ce but, pour obtenir un bénéfice. Se faire du bien. Mais surtout, Joël voulait en venir à ce point : « Or, une œuvre est belle quand elle parle de la mort à l'intérieur de son monde, de son temps, de son époque, la façon dont on voit la mort dans son temps ».
        Comme je le fixai avec des yeux ronds d'incompréhension, il sourit et dit : « Oui, j'y viens. Les cris de cochon... » Alexandre est entré. Il a repris ses dossiers et a continué de travailler sans rien perdre du discours de son protégé. Il acquiesçait parfois, souriait. Joël expliquait le plus sérieusement du monde son histoire de concours et notamment l’épreuve la plus difficile et la plus spectaculaire : l'imitation du cochon qu'on tue. « On annonce un champion, qui monte sur scène sous les applaudissements. Le type doit s'entraîner toute l'année, il a sûrement une série de coupes au dessus de la cheminée. (J'imagine la gueule des coupes) C'est un trentenaire, guère plus, aux mains rougeaudes, cheveux plaqués gominés, chemise démodée boutonnée jusqu'au menton. Aussitôt monté sur le podium, il se met à grogner et couiner dans le micro. S’élèvent des cris  déchirants qui saturent les haut-parleurs. Mon père s'est tourné vers moi, il était ému et excité, moi je pâlissais, tellement c'était affreux à entendre. Mon père ne souriait pas, tout ça était très sérieux, et ma réaction effrayée, il la comprenait : ' Eh oui, c’est dur, mais c’est ça, c’est la vie. ' La prestation avait été jugée exceptionnelle à l’unanimité. Mon père eut cette expression qui s'est inscrite en moi, qu'il a reprise plusieurs fois tandis que l’interprète vociférait. Il disait : ' C’est beau '. C’était dit avec l’assurance de celui qui sait la difficulté, qui peut apprécier la qualité. C'est beau. Qu’est-ce qui était beau dans ce spectacle ? J'ai réalisé que c'était la dimension tragique de la mort du cochon, et dont l’imitateur avait su rendre les nuances avec tant de réalisme, c’est cela qui élevait l’exercice au niveau de la beauté. » Il m’est venu à l’esprit, conclut Joël, que dans toute beauté, sans exclusive mais nécessairement, il y avait du tragique.