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Matières à penser - Page 4

  • 2903

    Le gouffre est fascinant. Pourquoi l'est-il ? Le fond de l'abîme aimante le regard et envoûte l'esprit. La pensée s'y étonne car elle ne peut rien atteindre que le concept d'espace, qui frustre par ce qu'il renvoie de pauvreté de la langue à le dire entièrement. Accoudé au parapet, le touriste ne prononce que des phrases idiotes. « C'est profond », « C’est haut » (variantes : qu'est-ce que c’est profond ! Qu'est-ce que c’est haut ! Accompagnées de sifflements, de pets pulsés entre les lèvres ou d'exclamations admiratives).
    (...)
    Qu'allaient chercher les bâtisseurs de Babel, en élevant leur tour vers les nuages ? Pas tant une concurrence avec le divin que la distance suffisante d'avec la terre nourricière, sommet depuis lequel ils seraient en capacité de frôler les parages de la fin. Le défi des habitants de Shinéar suivait une intuition selon laquelle la lumière du ciel disait mieux que les trous en terre, la nature secrète de la mort. On sait que la parabole de la tour de Babel est utilisée dans la Genèse pour expliquer la dispersion des langues. Yavhé, courroucé de l'aplomb des hommes à se croire en mesure de s'élever jusqu'aux cieux (« c’est le début (…) maintenant, aucun dessein ne sera irréalisable pour eux »), les punit en confondant leur langage « pour qu'ils ne s'entendent plus les uns les autres ». Ce faisant, il les condamne à ne pouvoir dire autre chose, confrontés au gouffre, que « C'est profond. »

     

    Extrait de Le Promeneur quantique. En cours d'écriture.

  • 2891

    Si dur de rester droit dans un monde tordu

  • 2888

    Harcelez-moi, harcelez-moi ! Clame le harceleur qui fait à autrui ce qu'on aimerait qu'on lui fasse et, désespérément, ne peut que constater qu'il indiffère.

  • 2773

    - Comment l'authentifier ?

    - Autant t'y fier...

  • 2769

    Chers lecteurs de Kronix. Je ne vous ai pas prévenus parce que j'en fais seulement le constat : Kronix a sournoisement abandonné sa discipline quotidienne. Voyez le nombre de billets ci-dessus et comprenez que je fatigue.

    Cette pause (en tout cas, ce ralentissement dans la fréquence) sera l'occasion de réfléchir à la fonction et à la pertinence d'un blog.

    Merci de votre fidélité et de votre compréhension.

    A bientôt.

  • 2767

    Khan fixait le jeune homme avec une intensité inhabituelle, où se lisait un désir d’adhésion totale. Kargo ne la lui refusa pas. Il promit de continuer l’œuvre, dans la mesure de ses moyens. Il renonça à tricher, à dire : « mais nous n’en sommes pas encore là, tu as de nombreuses années devant toi, tu poursuivras toi-même ce travail, et toi seul… », toutes ces formules qui seraient ridicules à cet instant. Lui revinrent les mots de Jhilat, quelque chose d’étrange à propos des hirondelles et du sens de l’Odyssée. Un propos autour « du sens des choses et du sens des livres… » Khan opina, il connaissait l’histoire : « Je me souviens, oui. À la fin de l’Odyssée, Ulysse, déguisé en mendiant, caché même à sa femme, participe à l’épreuve que Pénélope a imposée à ses prétendants. Il s’agit de bander son arc. Aucun prétendant n’y parvient. Ils font chauffer le bois au feu, ils essayent chacun leur tour, impossible. Il faut être un héros de l’Iliade pour réussir, apparemment. Quand le mendiant propose d’essayer on le moque d’abord, mais finalement on le laisse faire. C’est Ulysse, il a assez de force pour courber le bois à sa volonté et parvient à placer la corde (il mima les gestes). Ainsi fait, pour vérifier la tension de la corde, Ulysse la fait vibrer. Dis-moi, Léo, as-tu déjà entendu le cri d’une hirondelle ? » Kargo rappela qu’elles avaient disparu bien avant sa naissance, et Pavel conclut : « Voilà. La corde de l’arc d’Ulysse répond à la tension en émettant le cri de l’hirondelle, dit Homère. Nous ne savons donc plus, aujourd’hui, quel son faisait la corde de l’arc d’Ulysse. Si les choses qui donnent le sens d’un livre disparaissent, l’une après l’autre, est-ce que ce livre a encore un sens ? Voilà ce qui obsédait Iradj, et qui le rendait insensible à mon amour des livres. »

     

    Extrait de Mausolées. Editions Mnémos, 2013.

  • 2763

    Mobilisons-nous pour sauver la figure du sale con, menacée par le politiquement correct qui voudrait le remplacer par celle du pervers narcissique, ce qui est lui faire beaucoup d'honneur.

  • 2724

    Les dictatures ou les régimes autoritaires sont peut-être des mutations inéluctables, des ponts critiques entre deux états de la démocratie ?

  • 2720

    Sa main touchait l'arbre qui allait le sauver, quand il comprit que 40 % de son poids l'entraînait vers l'abîme. Impossible de se défaire de cette mauvaise graisse, elle fait partie de lui. Ah, s'il en avait fait du muscle !

  • 2716

    Bon, envoi d'un dossier de subvention à la Région aujourd'hui. Il ne se passe pas deux mois sans que nous soyons  (« nous » : la compagnie NU), remis au rang des quémandeurs qui doivent solliciter leur prince. C'est un choix, assumons. Je rêve d'un moment de bascule où nous serions détachés des mannes publiques, car nous n'aimons pas dépendre des contribuables, n'allez pas croire. L'ennui est que nous ne pourrions créer sans cela. Faire travailler des professionnels coûte (très) cher, et nous avons renoncé à faire des spectacles de patins à glace avec paillettes ou des reprises de classiques ou de comédies célèbres. Pas que ce soit mal en soi, mais nous cherchons autre chose.
    Pourquoi, et depuis tout temps, existe-t-il cette défiance du public pour des spectacles qui, éventuellement, lui ferait passer un bon moment et, accessoirement encore, lui laisserait des souvenirs ? Contrairement à ce que pensait le plumitif de l'hebdo local, nous ne cherchons pas à être élitistes, nous aimons que nos créations soient partagées par le plus grand nombre. D'ailleurs, nos pièces ne sont pas ce qu'on peut appeler confidentielles, les salles sont pratiquement pleines à chaque représentation, alors que nous ne bénéficions d'aucune autre communication que celle des programmes des structures qui nous accueillent et un travail de réseau, mais le  rapport coût/recettes est tel que nous ne pouvons rien faire sans les subsides publiques. Subsides publiques qui, nous a-t-on fait comprendre hier, fondent drastiquement. Il faut donc que je précise que, si nous ne pourrions pas créer sans elles, nous faisons à l'économie malgré elles. A l'économie, c'est-à-dire que la faiblesse des budgets contraint les comédiens et les auteurs à travailler de façon militante, bien en deçà des véritables émoluments auxquels ils pourraient prétendre. Les seuls à être payés correctement étant les techniciens. Voilà, c'était pour ceux qui considèrent que le théâtre contemporain nage sur un océan d'argent facile et que les « intellos » sont privilégiés.

  • 2715

    Etat d'urgence. Deux mots pour lâcher les chiens, enfoncer les portes entrouvertes. Et les cons en redemandent, vont voter FN parce que l'urgence ne suffit plus, veulent qu'on les bâillonne, les assomme, les encage. Pas eux, non, les autres, tous les autres. Comprennent pas qu'ils seront chacun, tôt ou tard, l'autre de quelqu'un.

  • 2714

    « Je vous trouve tous aussi assommants les uns que les autres avec cette affaire* » dit la duchesse de Guermantes qui, au point de vue mondain, tenait à montrer qu'elle ne se laissait mener par personne. « Elle ne peut pas avoir de conséquence pour moi au point de vue des Juifs pour la bonne raison que je n'en ai pas dans mes relations et compte toujours rester dans cette heureuse ignorance. Mais, d'autre part, je trouve insupportable que, sous prétexte qu'elles sont bien pensantes, qu'elles n'achètent rien aux marchands juifs ou qu'elles ont « Mort aux Juifs » écrit sur leur ombrelle, une quantité de Mme Durand ou Dubois, que nous n'aurions jamais connues, nous sont imposées par Marie-Aynard ou par Victurienne... »

     

    Marcel Proust. Le Côte de Guermantes I (extrait : ben oui, extrait !)

    * Il s'agit de l'affaire Dreyfus, bien sûr.

  • 2708

    A l'annonce de la rupture des autres, l'étrange chagrin qui se blottit en nous, la part de ces petits deuils que l'on prend pour soi. Il y a des autres en nous, certainement. Et l'on s'interroge alors, parce que nous sommes égocentriques, sur la part de nous qu'il y a chez les autres.

  • 2706

    Savoir pourquoi on écrit est une question à peu près réglée. Mais pourquoi on exhibe ce qu'on écrit, pourquoi on montre son texte à tous les passants, c'est autre chose. Orgueil, mégalomanie, sûrement, prétention aussi, tout ça. Et puis parfois, un lecteur vous dit son enthousiasme, d'autres vous écrivent, une amie vous envoie la photo émouvante des mains de son père, parce que le passage d'un de vos livres les lui a irrésistiblement évoquées. Ou encore, le témoignage est indirect, particulièrement touchant. Un ami (je ne sais, à l'heure où j'écris ces lignes si je peux le citer), bénévole dans une association d'hébergement et d'aide aux sans-abris, discute avec un résident qui était venu voir Pasiphaé, en janvier, à Roanne. Voici l'anecdote qu'il me rapporte :
    « Le type que je connais assez bien me dit qu’il a depuis ce jour en tête une phrase de Dédale, phrase qui lui parle, qu’il reprend, il la cite sans sourciller, c’est important pour lui : « Pose ta vie sur la scène, assieds-toi en face, et regarde si le spectacle te convient ! ». Le gars doit avoir la cinquantaine, la barbe courte, les cheveux dans tous les sens, tu sens les années de galère, le nez trogne etc… Il y a des petits instants magiques parfois, c’est juste beau. »
    Ça n'explique pas tout, mais dans de tels cas, on se dit qu'on n'a pas eu complètement tort d'oser porter son écriture à la connaissance des autres.

  • 2704

    Permettez-moi juste une pensée pour les populations civiles de Rakka, qui avaient réussi à se débarrasser du joug de Bachar Al-Assad, se sont retrouvées avec Daesh sur le dos, et prennent aujourd'hui des bombes coalisées sur la gueule.

  • 2700

    Au cours de la table ronde de l'Usage des Mots, à Genève, l'excellent Mathieu Menghini, modérateur du débat où j'étais en présence de Slobodan Despot, subtil colosse auteur de Le miel (et que d'incises et que d'incises !), me demandait en substance pourquoi je me trouvais être auteur d'une littérature du « quelque chose », plutôt que d'une littérature « du rien ». Sans citer Barthes, qui supposait que la littérature est le moyen par lequel nous tentons de nous représenter le réel, je dis d'abord que je vivais quelque part et que j'avais conscience du concret (prisonnier du concret ? C'est possible, je ne le nie pas). Ma littérature, supposais-je, est la conséquence de ce constat. Je n'ai pas le talent d'écrire sur rien, ou en tout cas, de faire semblant d'écrire sur rien (ce rien, qu'en vérité on ne peut concevoir, disons que, passé au filtre des mots, ce serait le subtil aménagement des creux de la vie, un esthétisme du doute, enjeu que je respecte, et manque à cette définition l'exemple d'un auteur, vous compléterez - qui a dit Bobin ? ; je pensais Duras), mais surtout, me vint brusquement à l'esprit que ma possible littérature « de quelque chose », a pour cause le besoin, la nécessité d'élever mes récits à la hauteur des mythes. Pas une prétention, je le redis, mais une nécessité, pour ainsi dire le moteur de mon écriture. Que le but soit atteint ou pas, je ressens le besoin d'embrasser un thème et d'en cristalliser les aspects sous la forme d'un conte mythologique. Ce en quoi, Slobodan Despot m'approuva. Nous avons donc un point d'accord.



    Et c'était la 2700e note, les poteaux !

  • 2695

    Après le 7 janvier, complètement abasourdi, je m'étais abstenu de tout commentaire. Tant de choses belles et intelligentes avaient été dites. Aujourd'hui, sans doute parce que je les ai vécus différemment, je me suis cru autorisé à ajouter ma petite pensée sur les événements de vendredi soir, au déferlement habituel de bons sentiments. Je me dis "tant pis", je me dis "je témoigne", je me dis "pourquoi pas ?". Ci-dessous, l'extrait d'une lettre à une amie chère :

    "Nous sommes des créatures d'intentions, je veux dire des êtres dont les actes sont limités. Pourquoi ? parce que nos intentions sont nobles et que le résultat vers lequel nous tendons, à savoir une paix universelle, le bonheur pour tous et la justice enfin équitable, est hors de portée, non seulement de nos modestes actes, mais hors de portée de l'humanité depuis son avènement. Ce qui nous épuise et nous abat, c'est que nous ne renonçons pas à un tel projet, contre toute évidence.
    Je ne sais pas s'il a pu venir à l'idée des commanditaires et de leurs sbires endoctrinés, que le nombre des morts, la menace de leur violence, pouvaient avoir le moindre effet sur notre détermination à améliorer le monde, je ne sais pas s'ils ont cru cela, mais si tel est leur but, ils ont déjà perdu.
    Peut-être viennent-ils nous rappeler à temps que nous avions un projet, né il y a deux siècles, et que nous avons, sinon trahi, au moins négligé : celui d'une société de progrès pour le plus grand nombre. Cette cause a désormais ses martyrs, hélas, elle n'en avait pas besoin. Ne les oublions pas."

  • 2694

    Nous étions, samedi, dans une bulle. C'était à Genève, nous savions pour Paris, et les livres et les mots semblaient à chacun l'esquif à quoi se cramponner. Nous pensions à tout le reste, assurément, mais nous restions frileusement dans l'entrelacs des textes, évitant les écrans et les journaux. Se croisaient dans les salles, conversations allusives, soupirs sans insistance, hochements de têtes disant l'impuissance. Il faudrait bien reprendre pieds, il faudrait bien réintégrer le harcèlement des douleurs et partager la sidération des nôtres. En attendant, nous réclamions un peu de répit ; il se trouve que la littérature nous l'offrait, et nous avons savouré ses bienfaits. Les plus audacieux pouvaient deviner dans les effets de ce baume, ce que la littérature, un jour, nous ferait comprendre de tout cela, et comment elle apaiserait les blessures.


    Il y eut ce moment où l'une des lauréates du prix Lettres-Frontière l'an dernier – laquelle était-ce ? Paola ou Bettina ?- ouvrit l'enveloppe et prononça mon nom. Ce fut un grand moment, un beau moment, qui me permit de parler de mon affection particulière pour ce prix, et les histoires d'amitié qu'il fit naître, en 2009, alors que je n'étais que sélectionné. Aujourd'hui, donc, j'ai le plaisir et l'honneur d'avoir été distingué. La surprise de voir déjoués mes propres pronostics. Je suis heureux et reconnaissant de ce choix, et des rencontres qu'il va engendrer.


    Me voici, de retour devant mon écran, peut-être lu par Paola Pigani, avec qui j'ai pu échanger hier et pendant le trajet en train tout-à-l'heure, et c'est le moment redouté où je vais devoir reprendre contact.

    Je ne sais pas encore précisément ce qui s'est passé, je n'ai perçu que les quelques bribes que nous autorisions à pénétrer notre isolement déraisonnable, mais je pense depuis hier à ceci : Bien sûr, nos armées ont porté la mort au delà de nos frontières, mais soldats contre soldats, balles contre balles, engagés contre engagés, dans  ce qu'on appelle des batailles. Vous, vous portez la mort, volontairement, parmi les innocents. Nous aimons la vie, vous aimez mourir. De vous et de nous, qui vaincra ? Je vous le dis, assassins, ceux qui vivront, ceux qui l'emporteront, sont les amoureux de la vie. Et les amoureux de la vie, c'est nous.

  • 2689

    Tu n'es pas dans ma maison, tu n'es pas dans ma rue, tu n'es pas dans mes champs, tu n'es pas dans mon atelier, tu n'es pas dans mon livre, tu n'es pas sur les berges de mon fleuve, tu n'es pas dans mon ciel, tu n'es pas dans mon jour ni dans ma nuit. Ma vie est trouée de ton absence. Je t'ai laissé derrière le mur. Je refuse de t'entendre gémir, je refuse d'entendre parler de toi, je refuse de trouver le goût de ta plainte dans le fruit que je mange, je refuse de voir ton visage dans mon miroir, je refuse de connaître ta souffrance et ta mort. Je sais qu'un jour tu rempliras ma rue, mon ciel et les berges de mon fleuve. Je sais qu'un jour ton visage effacera le mien dans le miroir. Mais en attendant, je mange le fruit creusé de ton absence.

     

    Extrait de Minotaure. Pièce en cours d'écriture.

  • 2680

    On le sait, la démocratie désigne le commandement (kratein) par le peuple (dêmos), inspiré du fonctionnement politique de l'antique Athènes. Une démocratie toute relative puisqu'alors ne pouvaient voter que ceux qui subvenaient à leurs besoins. Esclaves, pauvres et femmes étaient exclus du système. C'était il y a 2500 ans. Souvenons-nous que l'abolition de l'esclavage date en France de 1794 et le droit de vote pour les femmes de 1944, et rappelons que Tocqueville, de voyage an Amérique, s'offusquait de cette démocratie américaine tellement libérale qu'elle admettait qu'un vulgaire trappeur soit élu sénateur (il s'agissait de Davy Crockett).
    La tentation persiste de se croire mieux instruit qu'un autre de la complexité du monde et par là, de penser que son vote est plus légitime que celui d'un autre. La démocratie est d'abord affaire d'humilité.